24/10/2011 03:04:15
Que les choses soient claires...
« Les médias dits privés et indépendants du Cameroun n’ont jamais volé aussi bas que maintenant. Leurs directeurs de publication(…) sont passés tour à tour dans le bureau de Belinga Eboutou pour prendre possession des enveloppes d’argent de corruption laissées pour eux par Paul Biya... »
Le Messager
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« Les médias dits privés et indépendants du Cameroun n’ont jamais volé aussi bas que maintenant. Leurs directeurs de publication(…) sont passés tour à tour dans le bureau de Belinga Eboutou pour prendre possession des enveloppes d’argent de corruption laissées pour eux par Paul Biya… ». Tel est le chapeau d’un « papier » d’enquête et de reportage publié la semaine dernière sur son site web, par notre confrère Christophe Bobiokono sous le titre : « Le Renouveau couvre la presse de billets de banque pour acheter la paix », et repris sur divers réseaux Internet avec des commentaires plus ou moins tendancieux, enquête dont nous vous offrons plus loin l’intégralité.

Disons pour commencer, que mis à part l’utilisation abusive de l’article défini « les » pour globaliser improprement « tous les médias privés et indépendants du Cameroun », et vérification faite, les faits rapportés par Bobiokono sont vrais pour l’essentiel. Il n’est cependant pas criminel pour un gouvernement qui se veut démocratique, d’accorder  à une presse nationale  dont on connait la précarité financière, une subvention budgétaire pour lui permettre d’assurer une couverture médiatique efficace d’une élection présidentielle considérée, de son point de vue, comme capitale.

C’est même le refus de le faire qui serait une faute politique, lorsqu’on mesure le rôle que peut jouer une presse objective et citoyenne dans l’expression des arguments de campagne, dans l’information des électeurs, dans le reportage des opérations de vote, voire dans l’explication des résultats aux fins d’éclairer ou de rassurer les uns et les autres souvent victimes de rumeurs tendancieuses ; et donc la nécessité de faciliter la tâche aux reporters de presse. En réalité, un tel refus qui ne se justifierait pas par un souci de rigueur dans la gestion des finances publiques serait même une atteinte au droit à l’information des Camerounais.

Encore que l’Etat a l’obligation constitutionnelle, nous ne le rappellerons jamais assez, de soutenir les médias, dont on sait que l’existence est, pour parodier le Directeur de l’ESSTIC, « une concession (faite par l’Etat) du service public de l’information » C’est dire si le Directeur de publication que je suis, aurait d’autant moins craché sur les 15 millions de francs CFA  dont on parle, qu’il en aurait eu l’opportunité (rare, croyez-le !) d’envoyer au moins deux reporters dans chaque région du pays, lestés chacun d’un ordinateur portable et d’un appareil de photo, et travaillant pour une fois dans des conditions matérielles relativement décentes. Mais « l’infréquentable » Messager pouvait-il être éligible à la générosité du Cabinet civil de la Présidence de la République du Cameroun et surtout  s’il ne s’agissait pas de droit, mais seulement de magnanime faveur, ou alors  -comme d’aucuns le suspectent- de « tentative de corruption » ? Car là en fait est le problème.

Il ne se serait agi de droit que si, usant de ses prérogatives constitutionnelles, le chef de l’Etat avait pris une décision rendue publique, accordant à la presse nationale une « aide publique spéciale », formellement justifiée par « la couverture médiatique de l’élection présidentielle », et assortie des critères d’éligibilité pour les médias postulants. Si nous sortons de ce schéma, alors se pose la question fatidique : M Biya a-t-il voulu soutenir ou corrompre la presse ? Et en attendant d’en avoir éventuellement la réponse, Nous pensons que ce qui s’est passé entre des journalistes ou patrons d’organes médiatiques, et la Direction du Cabinet civil de la Présidence , ne peut relever que des copineries opportunistes et mafieuses, conjuguant apparemment tentative de corruption et détournement des fonds publics.

Au Cameroun, ce que les paradoxes ont de commun avec le ridicule et la honte, c’est qu’ils ne tuent personne. « Acheter » les médias pour qu’ils prêchent l’apaisement suppose d’abord une parfaite conscience qu’il y a dans la société  des germes latents d’affrontements. Et d’où viendraient ces germes si ce n’est  d’un type de gouvernance qui nécessite une transformation sociopolitique ? Cela suppose ensuite qu’on croit ces médias  capables de remplir un tel mandat, en même temps qu’on présume chez eux d’un tel déficit de patriotisme, ou d’un tel scepticisme à l’égard de l’offre politique présente, qu’il faut les « motiver » tout spécialement pour qu’ils promeuvent la paix dans leur propre pays. Mais, cela suppose aussi, et surtout dans un pays où la vertu est désormais au service du vice, qu’on peut détourner en le monnayant l’usage de la liberté d’expression, en faveur du mensonge ou du « faire semblant », et au détriment de la vérité.

On souhaiterait peut-être que la presse reprennent en cœur ce slogan de campagne entendu dans une région du Cameroun et qui dit : « voter pour l’opposition, c’est voter pour la guerre ». Cette manipulation du concept de la paix qui en fait une fin et non un moyen, relève d’une détermination à corrompre moralement l’électorat, ou à lui faire du chantage à la sécurité, ou à le terroriser intellectuellement. C’est plus un fourvoiement collectif systémique qu’un apaisement.

Et le monnayage de la liberté d’expression par lequel on obtient la contribution des médias au stratagème de tromperie n’a qu’un seul nom : la corruption officielle. Avec en plus, la magie de transformer les journalistes en mercenaires patentés d’une partie du peuple contre l’autre, grâce aux moyens qui appartiennent pourtant à toute la nation.

Il y aurait cependant mieux à faire pour doter le Cameroun -si on le veut démocratique- d’une presse crédible et socialement responsable. Ce serait par exemple, de réformer la loi sur la presse de 1990, afin de donner aux organes de presse un statut économiquement viable, d’institutionnaliser une subvention publique aux médias nationaux, de garantir aux journalistes le libre accès à l’information publique, et de permettre au corps professionnel d’organiser son autorégulation.

Nous rappelons d’ailleurs qu’une proposition de texte allant dans ce sens a été récemment introduite auprès du gouvernement, par le Syndicat des journalistes employés du Cameroun, comme contribution à l’avènement d’un paysage médiatique moins corruptible au Cameroun.

Mais, au-delà de ce qui pourrait être, soit effectivement une tentative de corruption manipulatrice, soit une volonté du Président de République de soutenir la presse dans la couverture du scrutin du 9 octobre 2011, cette affaire remet en débat la problématique de la gestion des ressources publiques au Cameroun. Car, quelle que soit l’hypothèse retenue, on notera que le gouvernement a mis en place pour la couverture d’un même événement, deux sources de financement de la presse, l’une à la Présidence de la République et l’autre au MINCOM. On notera aussi qu’aucune décision officielle n’a été annoncée à cet effet, exactement comme si l’acte était clandestin

On peut aussi imaginer, sur la base de « l’enquête Bobiokono » que l’opération a porté sur des sommes dont les montants colossaux étaient inversement proportionnels à la contre partie attendue de la presse, même si dans l’effectivité du partage, Le Messager par exemple, n’a perçu contre décharge, que deux (2) millions de francs CFA, environ 72 heures après le scrutin, et seulement grâce à une information confidentielle d’un confrère gentil.

Questions.

1.- Pourquoi le Ministre de la Communication qu’on s’accorde à considérer comme la Tutelle de la presse au Cameroun n’a-t-il pas reçu la mission de gérer la totalité des ressources en question ?

2.- Pourquoi, de visites papales en cinquantenaires, d’anniversaires en commémorations, des fêtes nationales en élections présidentielles, etc. autant de milliards CFA circulent-ils en espèces sonnantes et trébuchantes, et de mains à mains, dans les cabinets ministériels et les Directions générales de l’Administration publique, c’est-à-dire hors de tout circuit bancaire, et donc, sans traçabilité possible dans leurs destinations et leurs utilisations ?

3.- Comment dans le cas de figure, le Cabinet civil de la Présidence et le MINCOM ont-ils déterminé le montant des sommes à distribuer, et sur quels critères d’éligibilité en ont-ils procédé à la distribution  ? Autrement dit, et s’agissant des dépenses publiques, quel budget programme ont-ils présenté au Trésor public pour se faires débloquer de telles sommes ?

On pourrait encore poser beaucoup de questions. Mais Le Messager ne se permettrait pas de se substituer à la Chambre de contrôle ou d’autres institutions nationales dont la mission est d’auditer cette gestion peu orthodoxe des ressources publiques par les meilleurs gardiens du principe énoncé de rigueur et de moralisation.
Quoi qu’il en soit, l’opinion publique nationale, au moins, aimerait savoir si de manière discrétionnaire, M. Biya a ordonné ou non de telles dépenses pour la presse,  dans le but effectif de faciliter la couverture médiatique du scrutin, et s’il en a fixé les modalités d’une distribution à tête chercheuse, ou alors si des pêcheurs en eaux troubles qui sont légion dans son système, ont voulu se servir de la presse comme alibi, pour s’en mettre plein les poches à cette occasion.

Il reste, en attendant, que si le Directeur du Cabinet civil du Président de la République voulait attester des contradictions internes du régime qui nous gouverne, et de la perception paradoxale qu’ils ont de la presse là haut, il n’aurait pas procédé autrement. Et ce n’est pas vraiment redorant pour l’image du Cameroun dont on croit à tort que seule la presse a vocation à assurer la promotion et la préservation.

JB Sipa

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