01/11/2011 03:53:15
De la nécessité d'un sursaut de l'intellectualité africaine
Autopsie d’un naufrage de la pensée et enseignements
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Autopsie d’un naufrage de la pensée et enseignements

Les récents événements survenus en Afrique, de la crise ivoirienne à la formidable révolution sociale déclenchée par la Tunisie et qui s’étend de manière inexorable bien au-delà de l’Afrique et du monde arabe, constituent les manifestations d’une accélération de l’histoire dont les répercutions pourraient modifier de manière radicale les équilibres géopolitiques du monde. Ces événements procurent de la matière pour une réflexion globale sur les causes de la stagnation apparente des sociétés d’Afrique noire, qui prend parfois des allures d’une terrible régression comme dans le cas du Congo (ex-Zaïre), de la Guinée ou de la Somalie pour citer quelques uns des cas les plus frappants.

Une des causes de ce naufrage doit être recherchée dans le décalage qu’on observe entre l’élite intellectuelle et politique, et les préoccupations quotidiennes de l’immense majorité de la population africaine. Ces préoccupations ont trait en premier lieu aux problèmes très concrets tels que le chômage, l’insécurité alimentaire, la santé, auxquels cette élite n’a apporté aucune réponse convaincante au cours de ces 50 dernières années, suite aux indépendances qui leur procuraient pourtant l’opportunité de prendre en main le destin de leurs communautés.
Ces événements constituent un véritable laboratoire en grandeur nature et une formidable opportunité pour à la fois, illustrer les désordres engendrés par la faiblesse et l’irresponsabilité de cette élite, et tirer les enseignements de ces insuffisances afin de pouvoir mener victorieusement la bataille décisive de l’émancipation et du développement de l’Afrique.

Les impostures intellectuelles que cette élite utilise pour masquer ses insuffisances et sauver les apparences ont été analysées avec pertinence dans de nombreux articles dont quelques uns des plus remarquables sont cités en référence [1]. On n’aurait aucun mal à dépeindre un grand nombre de représentants de cette élite sous les traits « d’intellectuels faussaires » pour paraphraser le titre de l’excellent ouvrage du chercheur et politologue français Pascal Boniface [2].

Sans prétendre à l’exhaustivité, nous examinons ci-dessous quelques une des postures intellectuelles  défaillantes, parmi les plus significatives et les plus fréquemment adoptées.

Lecture archaïque et paresseuse des équilibres géopolitiques du monde

Les représentants de cette posture restent figés dans le schéma d'une répartition de rôles qui n’est plus d’actualité avec la fin de la guerre froide, comportant un "pré carré français" qu’une entente entre puissances aurait concédé à la gestion discrétionnaire de la France.

Ils refusent de voir que ces équilibres évoluent de manière inexorable, et que cette évolution s’est accélérée avec la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc de l’Est en 1989, avec la mondialisation et la généralisation d’une compétition tous azimuts entre les nations sans plus aucune considération de chasse gardée, et avec la montée en puissance des pays émergeants dont certains d’entre eux (Chine, Brésil, Inde en particulier) deviennent des acteurs majeurs à la puissance comparable à celle des pays occidentaux précédemment dominateurs, mais dont l’influence décline.

Invective antioccidentale

Les tenants de cette ligne argumentaire refusent d’assumer et de s’assumer, préférant se réfugier dans une dénonciation rhétorique et incantatoire de l’influence extérieure (comprendre influence de l’occident), n’hésitant pas parfois à se lancer dans une surenchère verbale qui se veut radicale et révolutionnaire, mais qui frise plutôt une gesticulation d’opérette.

·        Leur argumentaire conduit souvent à exhiber une cause externe aux problèmes de l’Afrique et à évoquer la fatalité : «je ne suis en rien responsable, c’est la cupidité de l’occident qui est la cause de tous mes mots », « l’occident place ses hommes au pouvoir ce qui empêche notre développement », « s’il n’y avait pas d’intervention extérieure, on se porterait mieux », « l’occident ne nous laissera jamais nous développer », « les Africains ne peuvent rien faire parce que l’occident a des intérêts à défendre en Afrique » … Tous ces prétextes sont bien commodes pour occulter sa propre irresponsabilité. Ils sont bien dérisoires lorsqu’on considère que d’autres peuples se sont développés (ou en tout cas se sont plus développés que les pays Africains) en triomphant de ces mêmes contraintes (pays d’Asie, d’Amérique latine, Afrique du sud, Australie …).

Une des positions les plus caricaturales de cette tendance est exprimée par le Dr Jean-Paul Pougala dans une interview qu’il a accordée au journal La Nouvelle Expression en avril 2011, dans laquelle il affirme péremptoirement : « Les occidentaux ont en eux le virus de l’asservissement des autres » [3]. Poser le problème de la domination de l’Afrique dans les termes d’une opposition manichéenne entre bons et méchants (les méchants occidentaux par opposition aux Africains parés de vertus !) parait contestable. La question de fond n’est pas d’ordre éthique, mais s’inscrit fondamentalement dans la recherche des moyens de rétablir un équilibre de rapports permettant de préserver les intérêts de l’Afrique. Dans la même interview, M. Poulaga n’hésite pas à asséner d’étonnantes contradictions et contrevérités. Par exemple :

§        « l’apparition d’une nouvelle puissance, la Chine, qui a décidé de collaborer avec l’Afrique, libère inexorablement le continent du joug d’un occidental impitoyable » : on a du mal à voir comment une nouvelle puissance collaborant avec l’Afrique peut libérer cette dernière de l’asservissement (la domination chinoise serait-elle préférable ?).

§        « l’exemple Libyen est là pour nous prouver que l’Afrique peut donner des leçons de démocratie à l’Occident » : comment peut-on comprendre une telle contre-vérité ?

§        « Il y a des années que je me suis prononcé contre le système de suffrage universel » : quel meilleur moyen propose t-il aujourd’hui pour identifier, légitimer et contrôler les dirigeants à qui confier le destin de nos nations ? Récuser les principes de « démocratie » et de « suffrage universel » n’a de sens que si on est en mesure de proposer une alternative valable pour les remplacer.

§        « Je suis très opposé au vote de la Diaspora … » : cet auteur prétendrait-il qu’il y a des catégories de citoyens camerounais dont certaines auraient plus de droits que d’autres ?

·        L’occident est systématiquement désigné en coupable, coupable idéal, sans doute trop idéal pour être le vrai ou en tout cas le seul coupable (on pourrait faire le parallèle avec la stigmatisation dont les immigrés font parfois l’objet dans les pays d’accueil lorsque la situation sociale se tend, le plus souvent sans que soit établi le moindre lien entre ces émigrés et les problèmes rencontrés).

·        La rhétorique anti-occidentale est parfois poussée jusqu’à l’irresponsabilité. Il n’est pas rare d’entendre le raisonnement suivant au nom d’une conception discutable de la souveraineté nationale qui s’affranchirait de tout regard extérieur : « même si nous faisons des conneries, que nous n’arrivons pas à régler nos problèmes, laissez nous tranquille et ne vous mêlez surtout pas de nos affaires, on est chez nous, on est un pays souverain » , et cela même lorsque la situation évolue de manière dramatique et cause des souffrances humaines insoutenables comme dans le cas du récent conflit armé en Côte d’Ivoire . Des institutions nationales telles qu’une cour suprême ou un conseil constitutionnel sont appelées sans vergogne à la rescousse des positions défendues, même lorsque ces institutions sont de toute évidence peu crédibles et à la solde d’un pouvoir politique corrompu et illégitime, pourvu que ces positions soient contraires à celles adoptées par l’occident.

Déni du mérite

Certains intellectuels n’hésitent pas à se retrancher dans le déni du mérite des acteurs qui parviennent à reprendre même partiellement le contrôle de leur destin, en attribuant systématiquement ces succès à une intervention extérieure et non à l’habileté et aux capacités d’initiatives de ceux qui les ont obtenus. Attitude bien commode pour justifier l’inaction et la démission, par un raisonnement tenant à peu près ceci : « il ne sert à rien de tenter d’obtenir un changement quelconque si les puissances extérieures ne l’ont pas décidé, sous peine d’un échec garanti ». Ma position n’est pas ici de nier qu’il puisse exister objectivement des obstacles externes au progrès des sociétés africaines, cependant ceux-ci sont loin d’être les seuls déterminants de la dynamique des changements dans ces sociétés. Dans la logique de ce déni, il est facile d’élaborer une explication sur mesure pour toutes les situations, le plus souvent sans apporter aucune preuve tangible pour l’étayer :

·        La révolution arabe qui a éclaté au printemps dernier en Tunisie n’aurait été possible que parce qu’elle a été suscitée et organisée secrètement par les puissances occidentales.

·        En Afrique francophone, rien ne peut se faire contre la volonté de la France, notamment un changement de régime. Mais est-ce vraiment le cas ou est-ce un phantasme ? Ceux qui pensent ainsi ne s’enferment-ils pas à leur corps défendant dans une attitude d’allégeance systématique à l’ancienne puissance coloniale en tenant pour immuable le rapport de force où ils tiennent le rôle d’opprimé et d’inférieur ?

·        Paul Kagamé ne réussit à transformer la société rwandaise que parce qu’il bénéficie du soutien des Américains. Le président Mobutu a été pendant de nombreuses années l’allié privilégié des Américains et de l’occident, sans pouvoir le moins du monde tirer parti de la protection et du soutien de derniers.

·        Alassane Ouattara n’a gagné le bras de fer qui l’a opposé à Laurent Gbagbo que parce qu’il avait le soutien de la France et de l’occident.

On pourrait multiplier ces exemples.

Complexe d’infériorité

Ce complexe d'infériorité se traduit par un mélange de fascination/rejet du colon blanc/occidental qu'on se représente en protecteur tout puissant, et dont on rêve de faire un allié, tout en le haïssant puisqu'il ne manque pas de réclamer le prix de sa protection (que cette protection soit réelle ou factice importe peu, les occidentaux/blancs l’ont bien compris et en profitent sans retenue).

Cet aspect est illustré de manière spectaculaire par l’organisation de la défense du président ivoirien déchu Laurent Gbagbo, qui est constituée presque exclusivement de blancs européens dont certains affichent leur sympathie pour des parties politiques d’extrême droite qui ne font aucun mystère de leurs opinions racistes (l’avocat français Gilbert Collard qui défend M. Laurent Gbagbo apporte publiquement son soutien à la dirigeante politique d’extrême droite française Marine Lepen). Malgré ses diatribes enflammées contre la France et l’occident au plus fort de la crise ivoirienne, M. Gbagbo semble convaincu que des occidentaux sont le plus à même de défendre ses intérêts. Il s’inscrivait pourtant dans une logique tout à fait contraire au moment où il tentait par tous les moyens de se maintenir au pouvoir. Une telle ambivalence est malheureusement assez commune en Afrique noire.

Cette tendance aux rapports infantilisants entre l’Afrique et l’occident, en particulier entre l’Afrique noire francophone et la France, doit cesser. Et pour cela les Africains doivent se convaincre qu’ils sont les seuls acteurs pouvant infléchir la trajectoire de l’Afrique vers des lendemains meilleurs, en prenant en main leur destin au lieu de se contenter de n’être que spectateurs du jeu des grandes puissances, et notamment de la France, sur leur continent.

En particulier, les Africains francophones doivent apprendre à se préoccuper moins de ce que dit ou pense tel homme politique français et tel intellectuel ou journal français, pour se concentrer davantage sur les priorités qu’ils ont eux-mêmes fixés. Il est par exemple inacceptable que de nombreux intellectuels africains aient passé de nombreux mois (des années ?) et consacré une énergie considérable à dénoncer les propos scandaleux et inadmissibles du président français Nicolas Sarkozy lors de son discours prononcé à l’université de Dakar peu après son élection en 2007 [4]. S’il est évident que de tels propos doivent être dénoncés de la manière la plus ferme, il est tout aussi évident qu’ils n’engagent que celui qui les a prononcés et non l’Afrique entière. En conséquence les Africains, qui ont certainement des défis plus sérieux à relever, ne sont en rien tenus de leur consacrer plus d’attention que nécessaire.

Le seul juge de paix dans ce challenge de l’émancipation et du développement, n’est ni la virulence du discours et de la posture de dénonciation, ni la conjoncture internationale, mais une transformation positive et visible de la société africaine sur une ou plusieurs de ses dimensions de développement : économique, suffisance alimentaire, santé … Une transformation dont les intellectuels peuvent et doivent être les éclaireurs et les fermants.

Eugène Wope, 25/10/2011
 
 
[1]     Eugène Wope : http://ewope.over-blog.com/article-sur-la-crise-ivoirienne-des-regrets-a-de-nouvelles-esperances---lecons-d-une-opportunite-manquee-81715398.html
Franklin Nyamsi : http://professeurfranklinnyamsi.over-blog.com/article-le-dictateur-biya-musele-le-cameroun-kelman-et-beyala-se-taisent-81841706.html
Ghonda Nounga : http://alternative-revolutionnaire.blogspot.com/2011/04/cote-divoire-la-ruine-presque-cocasse.html
http://alternative-revolutionnaire.blogspot.com/2011/04/cote-divoire-des-lecons-pour.html
Jean Pierre Bekolo : http://ewope.over-blog.com/article-quand-les-intellectuels-camerounais-renoncent-a-la-democratie-83361411.html
Mohamadou Gamdji : http://ewope.over-blog.com/article-de-la-crise-post-elecorale-en-cote-d-ivoire-et-de-la-democratie-en-afrique-reponse-a-mm-achille-mbem-83085450.html

[2]     Pascal Boniface, « Les intellectuels faussaires », Jean-Claude Gawsewitch Editeur, 2011

[3]     http://www.lanouvelleexpression.info/interview/4695-dr-jean-paul-pougala-l-les-occidentaux-ont-en-eux-le-virus-de-lasservissement-des-autres-r.html

[4]     http://www.afrik.com/article12199.html

Eugène Wope

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