08/11/2011 04:25:05
Vignettes. Deux ministres bagarrent autour du whisky en sachets
Essimi Menye et Badel Ndanga Ndinga sont en désaccord au sujet du projet de l’arrêté portant interdiction de la production, de l’importation et de la distribution des boissons alcoolisées distillées. N’étant pas parvenu à régler le différend, le Premier ministre requiert l’arbitrage du président Paul Biya.
Le Messager
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Essimi Menye et Badel Ndanga Ndinga sont en désaccord au sujet du projet de l’arrêté portant interdiction de la production, de l’importation et de la distribution des boissons alcoolisées distillées. N’étant pas parvenu à régler le différend, le Premier ministre requiert l’arbitrage du président Paul Biya.
 
Le 3 novembre 2011 est un grand jour pour le Cameroun. Pour la énième  fois, le chef de l’Etat Paul Biya, a renouvelé son serment au peuple : « I do so swear », a-t-il (re)dit devant Dieu, l’Histoire, les hommes et les lois de la République, jurant de conduire les destinées du pays à bon port pour les sept prochaines années. L’une des missions principales attendues de cet engagement est de conduire le Cameroun à la victoire contre le sous-développement économique, culturel et social, contre la vie chère, le désœuvrement, la faim, la galère scolaire et les misères de divers ordres. Vaste programme qu’il n’a pas réussi à réaliser après déjà, près trente années de pouvoir suprême.

Passée l’étape de l’euphorie de la prestation de serment, Paul Biya doit se mettre tout de suite au travail ; plusieurs affaires pressentes et dossiers sensibles sommeillent en ce moment dans les parapheurs. Parmi ceux-ci figure un dossier sensible qui fait des gorges chaudes dans le milieu des opérateurs économiques et investisseurs locaux ; ce dossier porte sur le projet d’apposition de vignettes sur le tabac et l’alcool, qui entrent dans le territoire camerounais. Selon le ministre des Finances, la mesure doit prendre effet à partir du 1er janvier 2012.

Les opérateurs économiques se montrent réticents et pensent qu’il s’agit d’une mesure discriminatoire visant à protéger les multinationales étrangères au détriment des investisseurs et de l’industrie locale, qui risque connaître une implacable déchéance. Célestin Ketchanga, député de Wouri-Est, affirme sans détour dans les colonnes d’un périodique de la place, que : « le ministre des Finances a fait des deals occultes avec des multinationales pour affaiblir l’économie nationale, et par ricochet, les Pme et Pmi du pays ». L’arbitrage de Paul Biya est d’autant plus attendu que depuis lors les pouvoirs publics et les opérateurs économiques se regardent en chiens de faïence, parlent sans se comprendre. Rendu à ce jour, toutes les rencontres entre les différentes parties se sont achevées en queue de poisson.

Mort programmée

Dans une correspondance du ministre des Finances, Essimi Menye (photo) datée du 1er juillet 2011 et portant sur le « conditionnement des produits dans le cadre de la mise en œuvre du régime de la vignette », il demande aux promoteurs des industries faisant dans la production l’importation et la distribution de boissons alcoolisées distillées sous conditionnement en bidon de 5, 10, 20 litres et sachets de 5 cl « de bien vouloir prendre toutes les dispositions utiles pour adapter vos méthodes de conditionnement des alcools à des normes compatibles à la mise en œuvre harmonieuse du régime de la vignette institué par la loi n° 2008/012/ du 29 décembre 2008, portant loi des finances pour l’exercice 2009 ».

Ce qui fâche dans la correspondance du ministre Essimi Menye, c’est que dans sa démarche, une forme de liqueur est particulièrement dans son viseur. Essimi Menye sonne en fait le glas du « Kitoko », « Lion d’or », « Gold-bond », « Nikita »… « D’ores et déjà, je vous informe que le vignettes sur les alcools ne seront apposées que sur les bouchons », précise le Minfi.  Qu’est-ce qui peut motiver cette exclusion ? Faut-il y percevoir la mise à mort du whisky des pauvres ? Est-ce une manière de réserver le privilège de cette boisson aux riches ; sinon n’existe-t-il pas comme le décrient les opérateurs économiques, une complicité entre Essimi Menye et les multinationales qui arrosent le marché camerounais avec des liqueurs embouteillés ?  
 
La volte-face de Badel Ndanga Ndinga

Bien avant l’entrée en scène du ministre Essimi Menye, il y a d’abord eu une correspondance du ministre de la Santé publique adressée au Premier ministre au sujet du projet dudit arrêté d’interdiction. Y réagissant par la plume de Jules Doret Ndongo, secrétaire général des services du Pm, il est instruit au ministre André Mama Fouda de bien vouloir concilier les impératifs de santé publique avec l’impact socio-économique des mesures d’interdiction envisagées au regard  du principe de la liberté de commerce et de l’industrie, des investissements importants réalisés ou en cours de réalisation, ainsi que des emplois créés par les entreprises nationales concernées. « Le premier ministre vous demande de bien vouloir procéder préalablement à l’expertise et à la contre-expertise des boissons alcoolisées en cause, pour s’assurer de leur bonne ou mauvaise qualité, indépendamment des conditionnements dans lesquelles, elles sont vendues », écrit Jules Doret Ndongo. Rien de tout cela ne sera fait. Alors que le ministre de la Santé publique se rétracte, Essimi Menye va plutôt actionner son plan.

Réagissant à son tour à la note du Pm, le ministre Badel Ndanga Ndinga de l’Industrie, des mines et du développement technologique crève l’abcès, prend le contre -pied du ministre des Finances et démonte l’essentiel des motivations invoquées. Il donne le rapport d’une mission qu’il a diligentée dans les principales sociétés du secteur des alcools distillés à Douala et Yaoundé, celles-là mêmes qui sont dans l’œil du cyclone et le viseur d’Essimi Menye ; à savoir : Fermencam, Adic, Sofavinc et Soprolvin. « Toutes les entreprises auditées disposent des chaînes et des outils de production et de conditionnement en bouteilles et en sachets modernes et performants. Sur le plan socioéconomique, ces entreprises utilisent une importante main d’œuvre évaluée en emplois directs à 1300 personnes, et en emplois indirects de 13.000 personnes. Elles ont réalisé d’importants investissements dans leurs chaînes de conditionnement. Les produits en sachet représentent 60 à 70% de l’activité de chacune de ces entreprises qui payent régulièrement leurs impôts au Trésor Public », écrit  le ministre Badel Ndanga Ndinga.

Désaccord ou simple désaveu, toujours est-il que le patron de l’industrie camerounaise soutient que, si problème il y a, celui-ci se trouve ailleurs. « Ces entreprises régulièrement établies occupent cependant moins de 40% du marché national des spiritueux, le reste étant couvert par des alcools de contrefaçon produits dans des circuits incontrôlés ». Si tel est le cas, n’est-ce pas une solution hâtive qu’il faut appliquer, alors qu’il s’agit plutôt pour les pouvoirs publics de multiplier les stratégies permettant de tordre le cou et de démanteler les trafiquants de tous ordres qui infestent le secteur des alcools distillés conditionnés.

Focal. Concurrence « suspecte » et déloyale ?

Il est de l’ordre normal des choses qu’un ministre des Finances se batte pour  l’assainissement des finances et la moralisation de la dépense publique. Frapper un sérieux coup de fouet dans l’univers dévastateur de la contrebande et des fraudes douanières en multipliant des stratégies et offensives dans le but de sécuriser l’assiette fiscale et les recettes douanières est salutaire. C’est même un devoir, mieux, un impératif pressant. Dans une économie de consommation comme celle du Cameroun, entièrement tournée vers les importations, que le ministre Essimi Menye veille au grain sur ce qui entre au Cameroun et dans les caisse de l’Etat, est important car cela évite au Cameroun d’être le cendrier sinon, la poubelle du monde.

Il est certes vrai que dans un tel exercice, il y a une question de santé publique et de protection des droits du consommateur. Mais il y a un hic, et même quelque chose qui cloche, surtout dans la partie qui concerne des boissons alcoolisées distillées sous conditionnement en bidon de 05, 10, 20 litres et sachets de 05 cl. Le projet d’arrêté portant interdiction de ces produits est suicidaire. Dans ses envolées « protectrices et salvatrices », Essimi Menye outrepasse ses prérogatives, empiète sur le portefeuille du ministère de l’Industrie. Et les opérateurs locaux ont raison de décharger leur colère, car il s’agit là d’une mort lente et même par asphyxie de l’industrie locale. Au ministère des finances, on parle de la lutte contre l’alcoolisme, la moralisation de la consommation et le contrôle de qualité.

« La plupart de ces entreprises ont des certificats d’aptitude au contact alimentaire et leurs rapports d’analyse sont conformes. Il y a des milliers d’emplois qu’il ne faut pas sacrifier pour des intérêts égoïstes. Ces produits distillés et distribués sous plusieurs formes ne constituent en rien un obstacle à la pénétration des multinationales. Seul tient le discours à la responsabilité des consommateurs », affirme un haut cadre en service au ministère de l’Industrie. A cela, il faut ajouter l’alternative de la miniaturisation. Les entreprises industrielles locales n’ont fait qu’innover en la matière. Fort du constat que les liqueurs bouchées n’arrivent pas à satisfaire la demande et à contenter la multitude des maillons sociaux en terme de consommation, elles ont lancé cette expérience des liqueurs vendues sous plusieurs formes et conditionnement et selon la taille de la bourse de chaque camerounais.

Cette innovation qui n’a pas tardé à se faire adopter par les Camerounais fait-elle peur ? Et si ces formules étaient aussi nocives pour la santé, pourquoi sous le boisseau et dans les coulisses, certaines multinationales négocient en douce, le rachat des infrastructures de ces sociétés ? Sauf à penser que c’est mauvais lorsque c’est fait pour les locaux et par les locaux et que cela devient « sucré » et « innovant » quand les producteurs changent de couleur de peau. La miniaturisation des liqueurs à la façon locale est une réponse à l’adaptation du whisky embouteillé. Paul Biya dont on attend l’arbitrage après sa prestation de serment, saura-t-il prendre le taureau par les cornes et régler rapidement cette tragédie ?

Souley ONOHIOLO  

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