08/11/2011 04:40:05
Cameroun. Premier chantier : la démocratie
Je ne sais pas si c’est un malheur ou une chance, mais, quel que soit le bout par lequel on analyse le règne et la gouvernance de Paul Biya, on aboutit à l’une des conclusions suivantes : le peuple camerounais a les dirigeants qu’il mérite ; ou alors, il n’est pas mûr pour la démocratie universelle. A moins de penser que c’est un peuple sous hypnose collective, et programmé pour tourner en rond dans la misère, au bon plaisir, à la joie, et à la satisfaction de l’hypnotiseur.
Le Messager
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Je ne sais pas si c’est un malheur ou une chance, mais, quel que soit le bout par lequel on analyse le règne et la gouvernance de Paul Biya, on aboutit à l’une des conclusions suivantes : le peuple camerounais a les dirigeants qu’il mérite ; ou alors, il n’est pas mûr pour la démocratie universelle. A moins de penser que c’est un peuple sous hypnose collective, et programmé pour tourner en rond dans la misère, au bon plaisir, à la joie, et à la satisfaction de l’hypnotiseur.

En fait, les deux conclusions ne sont pas exclusives. La minorité qui a aujourd’hui 50 ans et plus, mérite bien de subir les affres d’un régime dit de « renouveau » à qui ils ont entre 1982 et 1985 donné le Bon Dieu sans confession, en sortant avec soulagement de 25 ans d’une « dictature » dont les plus vieux sont désormais nostalgiques. La grande majorité du pays (de ceux qui avaient moins de 10 ans à ceux qui n’en ont que 30 aujourd’hui), ne savent pas, au-delà de ce qu’ils lisent dans les livres, ce que veut dire une vie démocratique. Ils connaissent Paul Biya que la plupart a trouvé en naissant, qu’ils voient seulement à la télévision, et qui leur tient de beaux discours répétitifs, et savent qu’un parti politique du nom de Rdpc (R pour les intimes), le maintient au pouvoir. Beaucoup seraient même convaincus que la démocratie c’est quand on vote pour Paul Biya !!!

Nés dans un environnement fait de contre valeurs (tromperies politiques, faire semblant démocratique, duplicité, corruption, vol, tribalisme, fraudes en tous genres, feymania, etc. qui conduisent à la vie facile), mais aussi fait d’ignorance, de pauvreté croissante et de misère qui contraignent à la lutte pour la survie, près de 55% de Camerounais ne peuvent pas faire la différence entre une démocratie qui leur permettrait de transformer leur situation en mieux-être, et le manteau démocratique que le Renouveau arbore aux yeux du monde pour recouvrir son monolithisme pluriel.

Comment voulez-vous qu’un peuple affamé à qui une élection ne peut donner que l’occasion rêvée de «boire  et manger gratuitement pour une fois » comprenne que la démocratie est tout le contraire de l’aliénation politique, si même à la Cour suprême, les sommités de la magistrature du pays pensent qu’on peut, par tous les moyens, remporter un jeu électoral  en n’en ayant pas respecté les règles ? N’est-ce pas là la preuve que la démocratie est bien prise en  dérision au Cameroun ?

C’est justement parce que le régime démocratique énoncé par le Renouveau n’est qu’un « faire semblant » dans sa réalité, que M. Biya peut, depuis six mandats, faire les mêmes promesses au début de chacun d’eux,  sans avoir dressé le bilan de l’autre, et à peu près dans la même forme discursive. Il tient le pouvoir dans un pays où le peuple n’est qu’une population appauvrie qui s’abîme dans un dur combat pour la survie, et il lui suffit par la ruse, de le garder autant que ce sera sucré, quitte à se hisser au-dessus de toutes les institutions où rien ne peut l’atteindre, et à se réjouir d’être en paix. Sauf que si l’on peut tromper une partie du peuple tout le temps, on ne peut tromper tout le peuple qu’une partie du temps.

Si ces promesses se répètent sans se réaliser, c’est parce que le régime est assuré de pouvoir rester impuni, le « faire semblant démocratique » ne permettant pas au peuple de sanctionner des dirigeants qui ont confisqué sa souveraineté. Alors devient  tout à fait légitime la question couramment entendue à l’occasion du scrutin présidentiel : « à quoi cela sert-il de dépenser autant d’argent et de déranger les gens pour une élection dont on connaît déjà le vainqueur ? » Et de fait, même les candidats de l’opposition qui se sont présentés ne faisaient que semblant de compétir, sachant que le président en place gagnerait avec ou sans fraudes, au regard du dispositif ad hoc mis en place, et cherchant surtout, dans le meilleur des cas, à jauger le niveau de leur popularité.
Au terme du scrutin, Paul Biya a probablement dû vivre en grandeur nature ce proverbe qui dit qu’  « à vaincre sans péril on triomphe sans gloire ».

D’où l’embarras qui le pousse à improviser un discours inattendu pour remercier tout le monde, y compris ses concurrents qu’il n’insulte plus, et qu’il va même formellement inviter à la cérémonie de son investiture, même si la plupart de ceux-ci et une vingtaine de députés y brillent finalement par leur absence. D’où probablement aussi sa promesse de former « un gouvernement d’union nationale », promesse qui a créé quelques remous au sein de son parti.

En définitive, on se rend à la réalité que Paul Biya qui était au pouvoir y est resté comme voulu. Mais alors pour quoi faire ? La logique voudrait que qui n’a pas pu le moins en 29 ans ne puisse pas le plus en 7 ans. Sauf un miracle que n’apporteront sûrement pas la « catholicisation » des institutions et les messes œcuméniques.
Le président a dit que dès janvier prochain, le Cameroun deviendra un vaste chantier. Lequel chantier transformerait en grandes réalisations ses grandes ambitions qui, rappelons-le, sont en fait des projets vieux d’un demi-siècle pour certains, plusieurs fois reportés en raison de l’inertie, des dysfonctionnements ou de la corruption du régime de Renouveau.

On peut espérer que si le miracle se produisait, il apporterait un plus à la macroéconomie camerounaise à l’horizon 2015 / 2020. Mais, l’émergence d’un pays n’est pas seulement une affaire d’économie. Et les projets dits « structurants » qui ne prospèrent que par leur extraversion ne peuvent contribuer à l’émergence endogène d’un pays dont le peuple est éloigné de la gestion des affaires publiques. D’où l’on peut conclure qu’en vérité, le premier chantier qui devrait attendre M. Biya en ce début du nouveau mandat est politique. Et il consiste en la création des conditions institutionnelles permettant un achèvement épanoui du processus démocratique.

Le Cameroun est réputé pays démocratique. Ce qui suppose que le pouvoir y est exercé par des dirigeants élus à la majorité du peuple. Hors, nous venons de vivre une élection présidentielle qui, toute analyse statistique faite, montre que 80% d’une population de 20 millions d’habitants se trouvent en marge du système gouvernant, et doit donc subir le pouvoir  exclusif d’une poignée de personnes représentant les 20% restant. On peut donc valablement douter de ce que ceux qui exercent le pouvoir au Cameroun tiennent leur légitimité du peuple souverain. Tout simplement parce que, jusqu’à plus ample informé, et nous en sommes désolés pour les rédacteurs du discours présidentiel, « la légitimité du peuple souverain » se trouve chez les 80% qui sont exclus.  Ceci suggère que si M. Biya ne veut pas, ou ne réussit pas à inverser ce rapport, on ne voit pas comment il peut rester dans l’Histoire comme ayant apporté la démocratie à son peuple.

Le chantier de la finalisation du processus démocratique est d’autant plus prioritaire que dans quatre mois, en principe, des élections législatives et municipales sont prévues. On les appelle des élections de proximité. Celles qui permettent au peuple d’être représenté à l’Assemblée nationale où se font les lois du pays, et de participer directement  à la gestion des affaires locales, au mieux de ses intérêts. C’est en particulier au niveau des municipalités que se fait l’apprentissage de la gestion des intérêts de la nation, avec ce que cela comporte de technique, d’éthique, de compétence et de patriotisme. Plus que jamais à ce niveau, l’universalité, la justice dans la représentation, et la transparence du scrutin, doivent être au rendez-vous des élections. Et M. Biya sait parfaitement ce qui lui reste à faire avec courage. Eventuellement nous serons là pour le lui rappeler.

Jean Baptiste Sipa

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