09/11/2011 05:27:11
Transport Urbain. Les moto-taxis envahissent Douala
Faute d’emplois décents, des centaines de jeunes diplômés se sont lancés dans l’informel, prenant de ce fait les rues de la capitale économique en otage.
Le Messager
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Faute d’emplois décents, des centaines de jeunes diplômés se sont lancés dans l’informel, prenant de ce fait les rues de la capitale économique en otage.

1-Un véritable phénomène de société 

Les moto-taxis encore connus sous le nom de « bend-skin» inondent les artères de Douala. Ils sont présents dans tous les coins et recoins, exception faite de Bonanjo, le quartier administratif. Selon les présidents des syndicats, la capitale économique du Cameroun en compterait entre 30 000 à 40 000 motos taxis. Au carrefour Ndokoti samedi 5 novembre 2011, il est 13h30 minutes. Le soleil darde ses rayons les passants. Dans cet endroit qui grouille de monde, le petit commerce est florissant. Call-boxeuses, vendeurs d’oranges, de vêtements et autres rivalisent d’activités. Des vrombissements  de moteurs et des sonorités diverses que pulvérisent les discothèques créent un tohu-bohu. Des dizaines d’engins à deux roues stationnées attendent de potentiels passagers.  «Où vas-tu ? Monte on va », lancent les conducteurs. Assis sur son engin, Daniel Yaya raconte, le visage dégoulinant de sueur, ses débuts dans le métier.  « J’ai commencé le métier en 2003, après avoir arrêté les études au cours moyen première année (Cm1) par manque de moyens », affirme-t-il. Comme lui, ils sont nombreux « ces débrouillards des temps modernes » qui ont abandonné le chemin de l’école  très tôt, c’est-à-dire entre le Cm1 et la classe de Première. « Quand j’ai eu le Brevet d’Etudes du premier cycle, mes parents m’ont dit qu’ils n’avaient plus les moyens pour payer ma scolarité ».   

Après s’être essayé à plusieurs métiers, de nombreux  jeunes ont trouvé le salut dans l’informel. « C’est faute de mieux et parce que j’évite la mendicité et le banditisme que je fais le mototaxi. Je travaillais dans une industrie de la place, mais j’ai été licencié pour une raison que j’ignore jusqu’à présent. Pour joindre les deux bouts, je ne m’impose aucune limite, je fais mon travail dans tous les quartiers pendant toute la journée», raconte sans complexe Mboma, la quarantaine sonnée. Marié et père de quatre enfants, il dit avoir de la peine  à subvenir aux besoins de sa famille. Pour lui, rude est la concurrence. « Les jeunes de quinze à vingt ans se ruent vers ce métier, augmentent la concurrence.   Je gagne entre 2000 et 3000Fcfa par jour,  ce n’est rien comparé à toutes les dépenses que j’effectue  par  jour ».  Probatoire technique en poche, cet autre gladiateur travaille tous les jours, question de verser la recette journalière : « Cette moto appartient à mon patron. Notre contrat indique que je dois lui verser la somme de 3000 Fcfa par jour.  Si ma recette est en deçà de cette somme, je me dois de la compléter avant de lui remettre. S’il arrive que je gagne un peu plus, j’empoche le bénéfice », déclare, sourire en coin, Dagobert Kene.

Réalité d’autant plus déconcertante quand on sait que plus de la moitié des Camerounais ont un revenu mensuel ne pouvant dépasser le smig (salaire minimal interprofessionnel garanti). Fort à propos, l’on se souvient que lors d’un forum national sur l’emploi en 2007, Samuel Inack Inack, alors directeur des études, de la prospective et de la coopération au ministère de l’Emploi annonçait que « le taux de chômage au Cameroun tourne autour de 14 à 15%, et le sous emploi est situé à plus de 70% ». Bien que travaillant dans des conditions parfois difficiles et des risques qu’ils encourent tous les jours (accidents et agressions), Mboma et ses  collègues attendent du gouvernement qu’il les sortent de ce « gouffre » qui, selon eux, n’est pas un « travail ».  Tout au moins un tremplin.

2- Des hors-la-loi

Bépanda, Ndokoti, Maképè, Bonamoussadi, aucun quartier de la cité économique n’échappe aux «bend-skin». Ils sont partout. Les populations sont des habitués de ce mode de transport apparu à Douala à la faveur des « villes mortes ». «J’empreinte régulièrement la moto parce que c’est un moyen de transport rapide. Il a aussi l’avantage d’aller dans les quartiers les plus reculés et  enclavés», témoigne Marie, habitante de Cité-cicam. Prisés pour leur  propension à circuler sur les routes en mauvais état, à desservir les zones périphériques et à braver les embouteillages, les moto-taxis exercent dans l’illégalité.

Le décret n°2008/3447/Pm du 31 décembre 2008 portant sur les conditions d’exploitation des motocycles à titre onéreux qui abroge celui du 16 novembre 1995 est clair. Il stipule que l’accessibilité à la profession de mototaxi est subordonnée aux conditions suivantes : l’obtention d’une licence spéciale de transport de catégorie S2; l’inscription au registre des transports par moto; l’obtention auprès de la délégation départementale des transports ou une autorité compétente d’une carte de transport public routier ; établissement d’un certificat de visite technique auprès d’un organisme agréé ; établissement d’une police d’assurance auprès d’une compagnie d’assurance agréée; s’acquitter du droit de timbre automobile (vignette) ; s’acquitter de l’impôt libératoire. Ledit décret prévoit aussi que pour être conducteur de mototaxi, il faut être âgé de 18 ans au moins, être titulaire d’un permis de conduire de la catégorie «A», être titulaire d’un certificat de capacité de la catégorie «Mt ». On y lit également que la conduite d’un mototaxi est subordonnée au port obligatoire d’un casque et d’un gilet, entre autres.

Sur le terrain, la réalité est toute autre. Ils sont moins nombreux les mototaxis qui souscrivent à toutes ces exigences. D’aucuns trouvent que ces pièces sont très coûteux et préfèrent n’avoir que quelques unes. « Je ne peux pas acheter le casque parce que je ne l’arbore pas. Il fait une chaleur d’enfer sous le casque et s’est quasiment impossible d’entendre tout ce qui se passe  autour de soi », allègue   Rigobert   Kene. Certains conducteurs avouent n’être pas passés par une  auto école. Ce qui pourrait justifier les maladresses et autres accidents qui ont libre cours sur nos axes routiers. Pourtant dans le décret ministériel du 31 décembre 2008, des sanctions sont prévues en cas d’infraction. Il s’agit notamment de la suspension ou du retrait de la licence de transport, du permis de conduire et du certificat de capacité. Des mesures qui tardent à être prises.

Ananie Rabier Bindji. «Les   moto-taxis n’obéissent à aucune loi»

Le vice-président du Syndicat national des propriétaires de moto-taxis du Cameroun (Synnamotac) se prononce  sur le phénomène des moto-taxis dans la ville de Douala. De son point de vue, les conducteurs de ces engins à deux roues n’obéissent à aucune loi.

Votre syndicat est-il capable aujourd’hui, de donner le chiffre exact des moto-taxis en activités dans la ville de Douala ? 

Personne ne peut vous donner le chiffre exact des moto-taxis qui exercent à Douala parce que 75% de ces acteurs ne sont pas syndiqués. Ils n’obéissent à  aucune loi.

Les populations formulent beaucoup de plaintes contre ces moto-taximen, eu égard aux accidents observés tous les jours. Pourquoi ne respectent-ils pas la loi ?   

C’est tout simplement parce qu’ils ne veulent pas. Quand on est dans un secteur d’activité, on respecte la réglementation et tout ce qui va avec. Ils refusent d’entrer en possession de toutes les pièces exigibles. Il y a des conducteurs de motos qui portent deux, voire quatre personnes sur leurs engins. Comment assurer la sécurité des clients quand eux-mêmes ne sont pas assurés. Pour précision, sur 10 accidents mortels de moto-taxis, 8 sont les clients.  Comme ils réussissent à s’en sortir saint et sauf, ils s’en foutent des clients. Raison pour laquelle l’Etat doit tout mettre en œuvre pour juguler ce secteur influent du transport urbain qui est de surcroît le plus dangereux et où l’incivisme est roi.

Qu’est-ce que votre syndicat fait pour remettre ces acteurs du transport urbain sur les rails ?

Quand on demande aux conducteurs de se conformer à la réglementation, ils racontent que les pièces exigibles ne sont pas à la portée de leurs bourses. Le syndicat national des propriétaires de moto-taxis du Cameroun (Synnamotac) a entrepris plusieurs mesures pour leur venir en aide. Nous avons obtenu de la coopération allemande «Gt z» qui agit dans le social une aide. La Gtz, en partenariat avec l’assurance «Colina » devait assumer 50% des frais d’assurance des bend-skineurs. Mais la condition sine qua non était que tous s’affilient à ladite assurance. C’est donc ce détail qui divise les uns et les autres.

Valgadine Tonga

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