14/11/2011 04:08:21
Cameroun. Etablir les responsabilitÚs
« Comportements individuels délictueux ; intérêt personnel qui prend le pas sur l’intérêt général ; dérives sociales ; déclin de la moralité publique ; hécatombes sur nos routes »… et M. Biya en oublie sans doute… Mon Dieu, qu’il est juste, ce constat ! Et cela dure depuis trois décennies, l’âge « des projets mal gérés (qui ont produit des pistes à la place des autoroutes) et des engagements non tenus » qui ont transformé le Renouveau en régime de promesses.
Le Messager
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Coutumier du fait, Paul Biya a encore prononcé un grand et beau discours à l’occasion de sa dernière prestation de serment devant l’Assemblée nationale, dont il a dit, comme pour répondre à sa propre conscience, qu’elle n’est pas « une simple chambre d’enregistrement ». Et cela pour nous dire entre autres choses, qu’au fil du temps, « notre système démocratique s’enracine, se consolide et se perfectionne », que  « nous nous devons (…) de continuer à bâtir une République exemplaire en luttant contre la corruption, en consolidant la démocratie », et que dans cette perspective, il tenait à « réaffirmer (sa)  volonté de perfectionner sans répit notre système électoral ».

En faisant ainsi dire au chef de l’Etat des choses inexactes ou qui ne risquent point de s’avérer, les rédacteurs du discours présidentiel montrent jusqu’où ils sont plus préoccupés de donner de leur champion une image fréquentable, que de lui servir des arguments pour convaincre. Ils soignent plutôt la chaussure du président quand celui-ci a une douleur au pied !!!

Premièrement. Comment peut-on démontrer qu’une Assemblée nationale n’est pas « une simple chambre d’enregistrement » quand elle est quasi monocolore, à peine maculée de quelques députés dits de l’opposition qui servent d’alibi démocratique, sans pouvoir jamais empêcher, voire influencer le vote automatique des projets de loi « sur mesures » que présente le gouvernement ? Dans une logique partisane qu’on peut croire légitime, même si la Constitution interdit le mandat impératif, la majorité parlementaire camerounaise que s’est octroyée le Rdpc ne peut que soutenir son président national qui se trouve être en même temps le numéro 1 de l’exécutif. Parce que la longévité du système en dépend.

Deuxièmement. Un système démocratique ne s’enracine pas sans libertés politiques non entravées, et sans éducation politique à ne pas confondre avec propagande partisane. Il ne se consolide pas sans respect de ses règles et principes par ceux qui gouvernent, ni par la déconstruction permanente de son leadership sociopolitique au profit d’une oligarchie prédatrice. Il ne se consolide pas, mais s’atrophie, lorsque par la manipulation des esprits et la corruption politique dont les chefs traditionnels et les « élites extérieures » sont des instruments, on pousse les masses populaires appauvries vers un monolithisme idolâtre. Il ne se consolide pas davantage quand, par des voies légales ou constitutionnelles, on en fait reculer la mise en œuvre, au nom de quelque omniscience, ou d’un monopole de « compétence politique » douteux.

Voici 21 ans que le multipartisme est de retour dans le pays, mais que l’administration continue, délibérément ou par ignorance, de confondre le « régime d’autorisation » qui soumet toute activité du citoyen à l’autorisation préalable de l’autorité publique, et le « régime déclaratif » qui oblige simplement le citoyen à informer l’autorité compétente de ce qu’il va faire, aux fins éventuellement d’être encadré ou protégé dans son activité déclarée. Moyennant quoi, dans la gestion des libertés publiques, des manifestations organisées par les partis d’opposition sont brutalement réprimées, parce que les préfets croient qu’en refusant « le récépissé de déclaration » d’une manifestation, ils en interdisent formellement le déroulement. Comment s’étonner alors que les partis politiques, à part le Rdpc, ne fonctionnent qu’en période de campagne électorale ?

Voici 15 années révolues que la Constitution de 1996 a créé une Cour constitutionnelle qui est, si l’on peut dire, garante de l’Etat de droit dans le pays. A part la volonté de faire, qu’a-t-il bien pu manquer à M. Biya durant 02 mandats de 07 ans pour nommer et installer la Cour en lieu et place de laquelle fonctionne la Cour suprême en cas de besoin ? Qui pourrait expliquer aux Camerounais en quoi  un  provisoire institutionnel aussi définitif est-il bon pour la consolidation du processus démocratique ?

Troisièmement. Dans la foulée, M. Biya « réaffirme » sa  volonté de « perfectionner sans répit notre système électoral ». Il serait long de revenir sur l’état des lieux qui montre un système déjà très imparfait au départ, et qui au fil des ans, a perdu ses règles de jeu, au profit de simples stratagèmes permettant au détenteur du pouvoir d’y demeurer et de délimiter l’espace à concéder à ses adversaires ou à ses alliés. On peut par contre, chercher à savoir si le propos du président signifie :

1°) qu’il oublie désormais les  manipulations constitutionnelles dont il est coutumier depuis 1984 pour anticiper  ou reporter les échéances électorales, abréger ou proroger les mandats ;

2°) que le gouvernement va remplacer les lois électorales de circonstance concoctées au gré des intérêts personnels du Président et du parti au pouvoir, par un Code électoral qui permet un suffrage universel (accessible à tous les électeurs et éligibles potentiels), des scrutins justes quant à la représentation populaire des élus (cela implique un nouveau découpage des circonscriptions électorales),  des scrutins à deux tours,  des candidatures indépendantes, et des opérations électorales transparentes.

3°) et que, l’administration territoriale  étant aliénée par le parti au pouvoir, la gestion du calendrier électoral national et l’organisation des élections sera totalement et exclusivement confiée à une Commission nationale indépendante, responsable, non pas devant le gouvernement qui peut s’avérer mono partisan dans une démocratie authentique, mais devant le parlement.

Quatrièmement. « Quant à la République exemplaire» luttant contre la corruption, M. Biya « doit dire » sans préciser si c’est pour le déplorer ou s’en réjouir, « que les comportements individuels ne sont pas toujours en harmonie avec la solidarité qui devrait être la marque d’une société démocratique, (et que) trop souvent, l’intérêt personnel prend le pas sur l’intérêt général. Cet état d’esprit, conclue-t-il, est à l’origine de ces dérives sociales que sont la fraude, la corruption, voire la délinquance. Il reconnaît ensuite que « le chômage, la pauvreté et les inégalités peuvent expliquer en partie le déclin de la morale publique », et affirme que « nous devrons réagir avec encore plus de fermeté contre ces comportements délictueux auxquels il convient d’ajouter la conduite inadmissible de certains automobilistes irresponsables qui causent de véritables hécatombes sur nos routes ».

Le Messager est des journaux camerounais qui n’ont eu de cesse de rapporter au prince depuis des années ce qu’il constate aujourd’hui dans son discours, au risque de passer pour « un journal d’opposition », parce que ceux qui lui rédigent ces discours stériles ne veulent pas qu’il sache la vérité de leurs turpitudes. Connaît-on un pendu qui veut entendre parler de la corde dans sa maison ?

« Comportements individuels délictueux ; intérêt personnel qui prend le pas sur l’intérêt général ; dérives sociales ; déclin de la moralité publique ; hécatombes sur nos routes »… et M. Biya en oublie sans doute… Mon Dieu, qu’il est juste, ce constat ! Et cela dure depuis trois décennies, l’âge « des projets mal gérés (qui ont produit des pistes à la place des autoroutes) et des engagements non tenus » qui ont transformé le Renouveau en régime de promesses. 

Malheureusement, c’est seulement maintenant qu’il convient selon le président,  d’établir les responsabilités, et de réagir avec fermeté. Et qui va-t-il établir ces responsabilités dans un futur sans calendrier ? Et quelles conséquences en tirera-t-il pour que le pays ne se trouve pas dans la situation que Jean La Fontaine décrit dans sa fable : «Les animaux malades de la peste», où dévorer force moutons et même des bergers n’est de la part du lion que peccadille, tandis que tondre dans un pré de moine la largeur de sa langue est pour l’âne un crime abominable? Certes, le chef de l’Etat qui n’a jamais semblé comprendre que « l’oeil du maître fait grossir son cheval » peut toujours essayer, et à quelle heure (?) d’établir les responsabilités de ceux qu’il a laissé faire... Mais, en l’absence d’institutions démocratiques et républicaines qui fondent les Etats de droit, qui ira établir les siennes pour que Justice soit faite ?

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