20/11/2011 19:44:02
Les enjeux des alliances électorales en République Démocratique du Congo
Les élections qui doivent se tenir le 28 novembre 2011 en République démocratique du Congo (par la suite, RD Congo) présentent une importance particulière d'autant plus qu'elles se déroulent à un moment crucial de son processus de développement. Pour bien cerner les enjeux auxquels « la Nation » est confrontée, nous proposons d'aborder la question des enjeux stratégiques électoraux en vue de permettre au citoyen-électeur d'entrevoir l'issue de cette joute électorale.
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JPEG - 54 koLes candidats Joseph Kabila, Vital Kamerhe, Etienne Tshisekedi et Léon Kengo wa Dondo| Photomontage : JM /AEM

Les élections qui doivent se tenir le 28 novembre 2011 en République démocratique du Congo (par la suite, RD Congo) présentent une importance particulière d'autant plus qu'elles se déroulent à un moment crucial de son processus de développement. En effet, pour plus d'un observateur de la réalité socioéconomique sub-saharienne la décennie 2010 est considérée comme celle de la consolidation de la croissance entamée durant les années 2000 avec comme fers de lance des états producteurs de pétrole tels que l'Angola et la Guinée Équatoriale. Pour bien cerner les enjeux auxquels « la Nation » est confrontée, nous proposons d'aborder la question des enjeux stratégiques électoraux en vue de permettre au citoyen-électeur d'entrevoir l'issue de cette joute électorale.

La nature n'engendre que rarement des espaces géo-démographiques avec des populations uniformément et équitablement réparties ; bien au contraire, il est coutume d'observer sur un même territoire des entités géopolitiques présentant une plus grande concentration de peuples (population) qu'une autre. Ce déséquilibre démographique exerce des effets fondamentaux sur la formation du résultat final d'une joute électorale. Eu égard à la vaste diversité ethno-tribale dans la plupart des états de l'Afrique sub-saharienne, en général, et en RD Congo, en particulier, la forte corrélation entre le vote et l'appartenance à une tribu ou à une ethnie fait qu'il soit fort peu probable qu'un leader, soit-il charismatique, issu d'une contrée peu populeuse, puisse remporter une élection dans un territoire pluri-tribal ou multiethnique. Quoique que la question des partis uniques et oligo-ethniques (tribaux) soit décriée et combattue par plus d'un observateur du paysage sociopolitique sub-saharien, soucieux de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation, il n'empêche qu'elle constitue, dans la réalité politique contemporaine, une « tendance lourde ». Et, comme telle, elle doit être appréhendée en vue de comprendre les enjeux structurels auxquels font face les états sub-sahariens et de supputer les voies et moyens pour préconiser le développement du sous-continent. Conscients de la forte corrélation entre le vote et l'appartenance à une tribu/ethnie, nous comptons, par la suite, au travers de quatre scénarii démontrer son incidence sur les types d'alliances stratégiques concoctées par les partis politiques du monde sub-saharien. Le lecteur remarquera qu'en raison de cette corrélation le contexte géo-politico-démographique conduit les partis politiques à des stratégies qui diffèrent en plusieurs points de celles adoptées par leurs homologues occidentaux où les joutes électorales sont animées par les questions de la lutte des classes ou de la divergence des projets de société de type conservateur ou de type progressiste. Puisque nous faisons implicitement allusion au cas particulier de la RD-Congo, nous tenons à adopter par la suite un langage neutre et impersonnel en vue de dépassionner nos propos.

Scénario-1. Chaque parti politique se pose en maître absolu dans sa circonscription de base Comme point de départ l'on admet que l'on se retrouve dans un territoire composé de deux circonscriptions électorales (A & B) dont, dans l'une, la population est le double de l'autre. Dans cet ordre d'idées, l'on admet par la suite que la circonscription A est composée de 20 000 électeurs tandis que la circonscription B n'est composée que de 10 000 électeurs. Et puis, l'on suppose que sur ce territoire s'opposent loyalement deux partis politiques, le parti-Γ et le parti-Δ respectivement. Dans cette logique, « A » est considéré comme la circonscription de base du parti-Γ alors que « B » est considéré comme celle du parti-Δ. Tenant compte de la forte corrélation susmentionnée, l'on reconnaît implicitement que chaque parti s'incruste et se développe en se basant sur des critères tribaux et non pas sur des convictions socio-politico-idéologiques. Puisque l'on admet que le vote est uninominal simple et que, dans un premier temps, chaque parti prétend obtenir le score ultra-stalinien de 100% dans sa circonscription de base, l'on arrive au verdict électoral présenté au tableau-1 :

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Comme le montre le tableau-1, le fort déséquilibre démographique fait que le Parti-Γ, implanté dans la circonscription populeuse (A), gagne largement le scrutin avec 66,7% des voix contre 33,3% pour le parti-Δ (+34 points de pourcentage d'écart).

Scénario-2. Chaque parti prétend faire le plein des voix dans sa circonscription de base Mais, puisque les scores ultra-staliniens de 100% sont quasi-inconcevables en cas d'élections pan-nationales et démocratiques car, des facteurs comme les migrations des peuples, les mariages mixtes, l'usage des télécommunications et bien d'autres conduisent à des percées électorales dans la circonscription de base du parti adverse que chaque parti s'efforcera à en tirer avantage, l'on admet en second lieu qu'un parti fait le plein de ses voix en ralliant à sa cause les trois-quarts des électeurs de sa circonscription de base. La reconnaissance de ce point conduit à admettre que chaque parti dispose de la possibilité d'obtenir jusqu'à 25% des voix de la circonscription de son adversaire. Dans le cas où chaque parti ferrait sûrement le plein de ses voix dans sa circonscription de base et qu'il parviendrait simultanément à maximiser son score dans celle de son adversaire (25% des voix), l'on arrive au verdict électoral présenté au tableau-2 (cf. ci-dessous).

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L'on s'aperçoit, une fois de plus, que le fort déséquilibre démographique permet au Parti-Γ, bien incrusté dans la circonscription populeuse (A), de gagner largement le scrutin avec 58,3% des voix contre 41,7% pour le parti-Δ (±16 points de pourcentage d'écart).

Scénario-3. Le parti-Γ ne parvient pas à faire le plein des voix dans sa circonscription de base. Dans le cas du troisième scénario l'on poursuit notre présentation en supposant que le Parti-Γ, implanté dans la circonscription populeuse (A), ne parvient pas à faire le plein des voix et qu'il se fait damner des électeurs dans les deux circonscriptions électorales, tant dans sa circonscription de base A où il ne se limite qu'à un score de 70,0% contre 30,0% pour son adversaire que dans la circonscription de son adversaire où il perd également des plumes (20,0% contre 80,0%). Dans ce cas-ci l'on remarque au tableau-3 ci-dessous qu'en dépit de la percée significative et du bon comportement électoral du Parti-Δ, matérialisé par une hausse de 5,0% des voix dans les deux circonscriptions électorales, le Parti-Γ gagne une fois de plus la joute électorale avec 53,3% des voix contre 46,7% (±6 points de pourcentage d'écart).

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Scénario-4. Le parti-Γ se contente du strict minimum électoral requis. Lors du quatrième scénario, l'on suppose que le Parti-Γ, bien établi dans la circonscription populeuse (A), se fait damner davantage des voix dans les deux circonscriptions A et B. Cependant, ayant été bien conseillé par ses experts statisticiens et ses analystes électoraux, il parvient à réaliser « le strict minimum électoral requis », soit 67,5% contre 32,5% dans sa circonscription de base A et 17,5% contre 82,50% dans la circonscription de son adversaire B. L'on constate que même dans ce cas-ci l'on arrive à une victoire de justesse du Parti-Γ (cf. tableau-4 ci-dessous). Ainsi, en dépit des pertes significatives subies par le Parti-Γ (de -7,50% par rapport au plein des voix dans les deux circonscriptions électorales), il parvient toute de même à remporter la joute électorale avec 50,8% des voix contre 49,2% (±2 points de pourcentage d'écart).

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Nos réflexions-délibérations

Au travers des quatre scénarii présentés ci-dessus, surgit la question majeure des enseignements à en tirer. Une première piste est que « la vérité des chiffres » contenue dans le déséquilibre démographique entre les différentes circonscriptions électorales d'un territoire donné conduit le parti politique, qui se sait bien incrusté et populaire dans la circonscription la plus populeuse, à disposer d'un avantage électorale relatif ; et comme tel, il tâchera de tirer profit du fait qu'il peut se contenter des minima électoraux à atteindre dans l'une et l'autre circonscription en vue de s'assurer de la victoire finale. Au regard de cet atout, il nous est permis de supputer les types de stratégie qu'il développera durant la période électorale. Alors que le bon sens sociopolitique, voire patriotique, veut que les alliances se forgent entre des partis bien établis et populaires dans leurs circonscriptions respectives afin de maximiser le score final, « la vérité des chiffres » permet au parti politique, populaire dans la circonscription la plus populeuse, d'opter pour des alliances jugées « politiquement peu coûteuses en termes de concessions à faire » en ralliant à sa cause le parti qui lui permet de s'assurer du strict minimum des voix requis dans la circonscription de base de son principal adversaire. À contrario, cette même « vérité des chiffres » oblige le parti politique, établi et populaire dans la circonscription la moins populeuse, à ne pas tisser des alliances perçues, en soi, comme « politiquement quasi-suicidaires » car, « politiquement 'hyper' coûteuses en termes de concessions à faire ». En effet, à l'aune des scénarii présentés ci-dessus ce parti politique serait appelé à trouver un partenaire en mesure de déloger son adversaire de son principal fief électoral, une mission jugée « politiquement périlleuse » car, s'identifiant dans les faits à une passation de pouvoir légitime à ce partenaire.

Ne perdons pas de vue que selon les principes républicains et démocratiques, la direction de l'exécutif revient de jure au parti politique qui obtient le plus grand nombre de voix ; puisque ce serait son partenaire qui se retrouverait dans cette position, le parti politique, établi dans la circonscription la moins populeuse, devrait conformément à la loi lui céder le flambeau. Ainsi, un type de stratégie, dont il serait appelé à adopter, pourrait être de multiplier des factions politiques dans le fief de son principal adversaire en vue de l'affaiblir sur le plan électoral tout en s'assurant de préserver la primauté en termes de majorité parlementaire. La compréhension de ce dernier point revêt une importance de taille car, elle nous permet de saisir les raisons pour lesquelles un parti, conscient d'évoluer dans une circonscription peu peuplée, s'efforce bec et ongles à combattre, par des moyens légaux, l'éventuelle émergence d'un second parti dans son fief électoral et, parallèlement, s'efforce à multiplier des factions politiques, fussent-elles insignifiantes, dans la circonscription la plus peuplée. Vu sous ce prisme, l'on se doit de reconnaître que de telles stratégies, menées en vertu des dispositions du cadre légal en vigueur sur le territoire examiné, est de bonne guerre d'autant plus que le but avéré de tout parti politique est de remporter la majorité de l'hémicycle parlementaire.

Par ailleurs, la prise en compte des quatre scénarii présentés ci-dessus nous aide aussi à comprendre la propension du parti assuré de gagner dans la circonscription la plus populeuse à tisser des alliances avec des partenaires peu populaires, y compris dans les circonscriptions peu populeuses. Toutes proportions gardées, étant le mieux placé pour obtenir la majorité parlementaire, il est en mesure de juger de la pertinence des partenaires à rallier en fonction des dividendes gouvernementaux escomptés. Effectivement, la victoire électorale étant en soi le vestibule du gouvernement, développer des alliances avec des partenaires très populaires, même dans les circonscriptions peu populeuses, peut s'avérer «  politiquement coûteuses », car il risque de lui faire perdre « 'l'autonomie exécutive' dans la prise des décisions gouvernementales » dans le sens de l'emmener éventuellement à constituer un exécutif pluripartite où la cohésion poserait problème et l'atteinte des objectifs socioéconomiques escomptés compromise par la contrainte du partage des sièges gouvernementaux.

Enfin, précisons qu'à la lumière des délibérations formulées ci-dessus l'impératif de former un « parti pan-national » (pluri-tribal ou multiethnique) incombe à la formation politique consciente d'évoluer dans la circonscription la moins peuplée. Toutes proportions gardées, étant mal placée pour conquérir la majorité parlementaire, elle ne peut contourner cet handicap qu'en s'incrustant activement dans l'ensemble des circonscriptions électorales du territoire examiné. Une telle stratégie lui permet de convertir le désavantage géo-démographique en avantages socio-géo-politiques car, en ralliant à sa cause la majorité des citoyens-électeurs il devient le porte-étendard de l'idéal pan-national et de la volonté collective. Et au cas où cet objectif noble paraît quasi-inconcevable, la constitution d'un « parti pan-national » lui confère la capacité de barrer la voie à son adversaire vers la majorité afin de le contraindre à des compromis au sein de l'hémicycle parlementaire.

Nous mettrons fin à nos propos en soulignant que nonobstant le fait que nous admettions qu'il existe un déséquilibre géo-démographique entre les différentes circonscriptions électorales de la RD-Congo et que ce déséquilibre soit statistiquement significatif, le but de cet article n'est pas de le présenter nommément en donnant des exemples concrets. L'interprétation des enjeux électoraux formulée à l'aune des scénarii présentés a pour finalité de permettre à l'électeur zaïro-congolais de mieux entrevoir l'issue d'une joute électorale dans l'ex-Zaïre. En raison de l'importance que revêt pour lui la décennie 2010 en termes de rattrapage du niveau de vie de ses pairs occidentaux, nous estimons que la prise en compte des délibérations formulées tout au long de cet article est capitale. Nous sommes d'avis que toute dérive vers une contestation du verdict des urnes, non fondée sur une argumentation scientifique telle que celle découlant des propos tenus dans le cadre de cet article, pourrait déboucher sur des « joutes armées » qui feraient, une fois de plus, perdre à « la Nation RD-congolaise » un autre rendez-vous crucial avec une éventuelle ère de croissance, d'amélioration du bien-être collectif et d'accumulation de points de convergence des conditions de vie. La prise en compte de ce constat devrait servir de cadre-guide au citoyen-électeur RD-congolais.

|Thomas Bangobango Lingo, PhD,Professeur permanent au Collège Montmorency, Laval, Canada

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