21/11/2011 03:33:13
Le cynisme régnant
« Vous souffrez, j’en suis conscient... J’ai confiance en vous  Faites-moi confiance...»
Le Messager
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Vous souffrez, j’en suis conscient... J’ai confiance en vous  Faites-moi confiance...

- Paul Biya

Tels étaient les mots de consolation du Président Biya, le 31 décembre 1986, alors qu’il annonçait à la population camerounaise, déjà atteinte dans sa chair par une crise de trésorerie du pays imputable à la gabegie de la fonction publique, que le gouvernement n’avait plus d’autre choix que celui d’accepter le P.A.S du FMI, pour redresser la situation. Il faisait confiance aux Camerounais affamés pour se serrer la ceinture afin de ne plus sentir la famine.

En trois années seulement de gestion du Renouveau, et comme pour bien indiquer que sous ce règne les mots, notamment ceux de « rigueur » et de « moralisation »  devaient pour tous, et désormais signifier exactement leur contraire, toutes les réserves monétaires du Cameroun à Paris, Genève et Newyork… avaient fondu comme beurre au soleil. La dégradation économique et sociale ne faisait pourtant que commencer.

Sous le fallacieux prétexte de « baisser le train de vie de l’Etat », le non paiement de la dette intérieure de l’Etat a conjugué avec la réduction graduelle inévitable du budget d’investissement public, pour entraîner la fermeture d’entreprises publiques et privées, et la mise en chômage des centaines de milliers de travailleurs, dont une frange considérable (plusieurs milliers), à ce jour, attend encore que l’Etat paie ses droits. Pour couronner le tout, deux baisses consécutives de salaires dans la Fonction publique, en 1993 et 94, viennent réduire de 70% le revenu mensuel de 200 000 agents de l’Etat, avant que la dévaluation du Franc Cfa ne vienne plonger l’économie camerounaise dans l’atonie générale. Voilà comment le Cameroun bascule de sa position de « pays à revenu intermédiaire » (donc en voie d’émergence), à « pays pauvre très endetté ». Quel bilan !...

Le P.A.S. du FMI a servi de prétexte aux dirigeants camerounais, à tous les niveaux, pour structurer et perfectionner le système national de corruption et de pillage des ressources publiques, qui nous empêche encore de percevoir « le bout du tunnel » alors qu’il était promis en même temps que « le point d’achèvement » atteint depuis une décennie. Du « libéralisme planifié » (taxé de dirigisme par l’Occident) nous nous retrouvons subissant sans défense, un capitalisme recolonisant, en nous demandant où est donc passé le « libéralisme communautaire » qui devait nous conduire à la victoire sur la pauvreté.

Plus de 50% des Camerounais ne mangent plus qu’une fois par jour. Environ 30% peuvent encore le faire deux fois grâce au revenu de la corruption, et le reste, autant de fois qu’ils veulent, à la faveur du pillage des ressources publiques ou des prébendes tirées du clientélisme politique du pouvoir. Et si le Smig (salaire minimum interprofessionnel garanti) est passé de 21 000 à presque 29 000 Fcfa en trois décennies, le revenu mensuel moyen réel du Camerounais est de 26 000 Fcfa (312 000Fcfa par an). Il va sans dire qu’il ne s’agit pas ici du Pib per capita que brandissent les institutions internationales pour mystifier le commun des mortels !

Au moment d’entamer son nouveau mandat, je ne sais pas si M. Biya est toujours conscient que nos souffrances se sont aggravées au fil de son règne que caractérisent, comme il le reconnaît, l’inertie de l’appareil gouvernant, les dysfonctionnements du service public, et la corruption de la société, le tout induit de la privatisation de l’Etat par des intérêts particuliers.  Toujours est-il que le discours inaugural de ce mandat n’est différent de celui mentionné plus haut que par la nuance des mots, et non par le cynisme de l’attitude. Exemple :
« Il faut avoir le courage de reconnaître que, les conditions de vie d’une partie de notre population sont très difficiles, particulièrement dans les zones rurales et à la périphérie des centres urbains. Ce sont pour la plupart des petits paysans, des chômeurs, des jeunes qui n’ont pu trouver d’emploi, des retraités ou des personnes âgées sans ressources ».

En fait, l’éventail est bien plus large, même si cette catégorie apparemment présentée comme résiduelle (?), représente déjà la moitié du pays. Mais, ce qui nous semble choquant et incroyable, c’est le commentaire que fait M. Biya de la réalité qu’il reconnaît devant la nation : « Notre pays ne fait pas exception en Afrique. Même dans les pays développés la pauvreté s’étend.»

Qu’est-ce à dire ? Que les Camerounais n’ont pas le droit d’être moins pauvres que d’autres peuples, et même de pouvoir aider les autres si leur potentiel naturel le leur permet ? Voici donc un pays que la nature a scandaleusement doté des ressources matérielles et humaines pour se hisser au rang des pays riches, et à qui son chef demande, 50 ans après son indépendance, d’accepter sa pauvreté parce qu’il y a dans le monde des pays aussi pauvres que lui. On ne peut pas regarder dans les yeux les plus de 40% de Camerounais qui vivent avec moins de 500 Fcfa par jour, et leur dire : « Vous vous plaignez de quoi ? Vous n’êtes pas les seuls pauvres du monde » Sauf à vouloir auto-absoudre un déficit non justifiable d’action ou d’offre politique conséquente.

Ces pays asiatiques que l’on appelle aujourd’hui « les 7 dragons », étaient tous des « pays sous-développés » jusqu’en début des années 80, lorsqu’en Afrique on classait le Cameroun parmi les « pays intermédiaires ». En 30 ans, leurs dirigeants ont montré que leur ambition n’était pas de discourir sur des projets  toujours différés, pour ensuite  comparer la pauvreté de leurs peuples à celle d’autres peuples, mais de travailler pour que leurs peuples soient fiers de se mesurer aux plus riches. Ils sont venus nous trouver et dépasser, pour entrer en classe des « pays émergents », tandis qu’à force de ne pas avancer, nous avons reculé jusqu’en classe des « pays pauvres très endettés » où nous avons sablé le champagne pour fêter notre rétrogradation/

Si le peuple camerounais a salué le retour de la démocratie en 1990, c’est parce qu’il croyait qu’elle lui donnerait l’opportunité de conférer le  pouvoir, par les urnes, à quelqu’un qui en connaît le sens et en ferait bon usage. Le pouvoir issu du peuple est un mandat de service public, dont le cahier des charges est l’obligation de conduire le peuple électeur à un bien-être commun optimal, et non la latitude de laisser s’abîmer dans la médiocrité parce que d’autres y sont, ce peuple dont l’ambition naturelle est d’être pilote… et qui en a les moyens.

Dans un pays agricole dont le gouvernement ne consacre même pas 10% de son budget à l’agriculture ; où les banques sont impunément surliquides de l’épargne nationale et ne financent que l’importation ; où une demi-dizaine d’opérateurs économiques étrangers transfère en milliers de  milliards Fcfa par an, sans coup férir, le double ou le triple du budget national ; où le plus grand nombre de milliardaires nationaux ne sont pas les opérateurs économiques, mais des agents salariés de l’Etat ; où de surcroît le système éducatif ne forme pas des producteurs, mais des consommateurs de ce qui vient d’ailleurs ; il n’est ni vrai, ni juste d’imputer à l’environnement international les causes de notre crise sociétale, et encore moins de prétendre que « nous nous efforçons de trouver des solutions à la mesure de nos moyens ».

Les moyens en politique, c’est aussi, c’est peut-être surtout, ou d’abord au minimum, la vision, l’imagination, l’ambition et la détermination d’agir davantage pour son peuple que pour son confort et sa gloire personnels. Et nous y reviendrons.

Dooh Bell

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