21/11/2011 03:35:09
Côte d'Ivoire: Fermeture des universités et cités U
L’actuel pouvoir condamne des générations entières en maintenant l’Université fermée pendant deux années académiques. Il a annoncé sa décision lourde de conséquences sans la moindre concertation. Tout se passe comme s’il était question de promouvoir un projet politique fondé sur l’ignorance.
Le nouveau courrier
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

L’actuel pouvoir condamne des générations entières en maintenant l’Université fermée pendant deux années académiques. Il a annoncé sa décision lourde de conséquences sans la moindre concertation. Tout se passe comme s’il était question de promouvoir un projet politique fondé sur l’ignorance.

La nouvelle est tombée comme un couperet. La future rentrée universitaire en Côte d’Ivoire aura lieu au plus tôt en octobre 2012. Nos étudiants auront donc été en «chômage technique» pendant deux années scolaires, dans la mesure où les cours n’ont plus été dispensés normalement dès le début de la guerre postélectorale, lancée par le camp Ouattara en décembre 2010. Pour la première fois de son histoire, la Côte d’Ivoire connaîtra donc deux années blanches successives.

L’argumentaire du pouvoir Ouattara est déjà tout trouvé. La «refondation» a «gâté» l’école ivoirienne, en y instillant le «virus» FESCI. C’est tellement «gâté» qu’il faut tout fermer pendant presque deux ans pour repartir de zéro. L’argumentaire est spécieux.

Premièrement, pourquoi est-il nécessaire de fermer pour réformer ? Dans cette logique, pourquoi ne pas fermer aussi les lycées, dans la mesure où les résultats des examens à large tirage ont été notoirement mauvais cette année ? Dans quel pays au monde, fût-il en crise, le gouvernement a-t-il ordonné la fermeture de toutes les universités publiques pendant aussi longtemps pour cause de «réformes» ? Tout cela ne tient pas la route.

D’un point de vue formel, il apparaît déjà que la décision de n’ouvrir l’université qu’à la fin 2012, annoncée par Alassane Ouattara à la volée, a été prise en l’absence de tout consensus et sans une vraie concertation avec les enseignants, techniciens du domaine, et les étudiants, principaux concernés. Cela ne surprend guère, tant Ouattara, surnommé «l’hyper-président» par l’hebdomadaire Jeune Afrique, qui le soutient pourtant, a pris l’habitude de passer en force pour la moindre décision, en dépit du fait que ses «ordonnances», non validées par le Parlement, sont toutes illégales.

Résidences universitaires bombardées et pillées, à Abidjan

Comment ne pas consulter le corps enseignant lorsque l’on sait que des unités comme la faculté de médecine sont liées de manière fondamentale aux hôpitaux publics ivoiriens, à travers les externes et les internes, qui tournent à un rythme annuel, et dont on va figer le destin pendant deux ans, avec toutes les conséquences que cela peut représenter pour le fonctionnement régulier du système de santé ? N’y avait-il pas des ajustements à
trouver au cas par cas ? Les personnes en troisième cycle sont-elles exactement dans les mêmes conditions que les étudiants de première année pour qu’on les mette dans le même sac ? Des formules transitoires, fondées sur la réhabilitation d’urgence de certaines infrastructures d’accueil, des partenariats fructueux avec le privé et l’utilisation pertinente des ressources des technologies de l’information ne pouvaient-elles pas émerger d’une concertation nationale ? Assurément, si. Mais l’Université n’est pas une priorité pour le régime actuel qui, selon toute évidence, punit les étudiants d’avoir voté dans leur écrasante majorité pour l’adversaire honni : Laurent Gbagbo.

A entendre les gouvernants actuels, dont les enfants sont tous à l’étranger ou dans les très chères universités privées ivoiriennes, évoquer avec beaucoup de détachement ces deux années perdues pour les jeunes Ivoiriens, on mesure l’absence de conscience sociale de leur régime. Un élève qui a eu le bac à plus de 21 ans, notamment en raison de l’instabilité générale engendrée par la guerre déclenchée par le camp Ouattara-Soro en 2002, et qui perdra deux précieuses années dans la voie de son émancipation n’a-t-il pas d’explications à recevoir de la part de son gouvernement ?

Dans quelles conditions l’Université ivoirienne recueillera-t-elle, fin 2012, au moins trois générations cumulées d’étudiants en première année ? On imagine les acrobaties, à moins que l’on ne dimensionne l’Université de manière spéciale pour cette «triple génération » et qu’on recrute une flopée de «coopérants » pour s’occuper des cours, des travaux dirigés et des travaux pratiques de cette promotion obèse… Bien entendu, le régime Ouattara, qui aime bien vendre du rêve, essaie de faire fantasmer ses supporters avec les illusions d’une université digne des grands campus américains. Il est permis d’attendre et de voir avant d’y croire. D’autant plus qu’hier comme aujourd’hui, la coalition RDR-FN s’est toujours présentée comme une ennemie jurée des étudiants.

Vingt ans d'hostilité contre les campus

De manière assez démagogique, nos actuels maîtres tentent d’accréditer la thèse selon laquelle la violence à l’Université est uniquement due à la FESCI et à ses dérives – réelles, et qu’il serait de mauvais goût de minimiser. En réalité, l’instauration du multipartisme et la politisation des étudiants, majoritairement à gauche comme leurs enseignants, a poussé les nervis du pouvoir Houphouët-Boigny à entretenir, sur le campus, ce que l’on a appelé des «loubards». C’est contre ces loubards que la FESCI a elle-même entretenu des «gros bras», par réaction. Hamed Bakayoko, déjà homme de main d’Alassane Ouattara, était considéré comme un des parrains de ces loubards qui ont instillé le venin de la violence sur les campus, et que la FESCI, renforcée dans son radicalisme par la guerre lancée par sa dissidence pro-Ouattara, n’a fait que mimer.

Dès qu’ils ont conquis le Nord, et une partie du Centre et de l’Ouest du pays, les rebelles des Forces nouvelles se sont, souvenons-nous, acharnés sur les infrastructures universitaires, notamment l’Université de Bouaké qui a été quasi-totalement démontée et vendue bout après bout dans les pays sahéliens voisins. Ne faut-il pas y voir un projet politique cynique mais bien réel ? Descendus à Abidjan, les Forces nouvelles rebaptisées FRCI ont reproduit les mêmes comportements anti-Université. De nombreux témoignages attestent des mauvais traitements que subissaient les étudiants, indépendamment de leur ethnie, aux barrages du commando invisible puis des FRCI. Etudiant, cela signifiait, dans l’esprit de ces jeunes analphabètes fanatisés, soutiens inconditionnels de Gbagbo. Qui a installé cette certitude dans leur tête, sinon leurs marionnettistes ?

Un autre signe ne trompe pas. Quand le pouvoir Ouattara s’est installé, il a laissé ses nervis piller complètement l’Université et les cités universitaires, et s’installer dans les chambres des étudiants pour achever de dégrader ce qui aurait encore pu être réhabilité. Aujourd’hui, il suspend un certain nombre de concours administratifs pour imposer des FRCI et assimilés dans la Fonction publique. Pour Ouattara et ses hommes, un bon jeune est celui qui a pris les armes pour détruire son pays. Tous ceux qui, pendant les années de guerre, ont tenté malgré les difficultés d’avancer dans leurs études pour mériter de leur Nation n’intéressent pas ce pouvoir. Jeunesse sacrée, jeunesse sacrifiée !

Focal

Les raisons profondes

Si la décision – hâtive – du régime Ouattara de fermer les universités et cités universitaires a été naïvement saluée par les Ivoiriens y compris la grande famille de l’éducation. Parce que les raisons évoquées par Alassane Ouattara, notamment la réhabilitation des infrastructures, étaient emballantes. Mais avec du recul, la communauté nationale et spécifiquement éducative, constate avec amertume que les choses tardent à prendre forme à ce niveau. Et plus grave, depuis le Bénin –en plus– il annonce deux années académiques blanches. Cette fermeture prolongée des universités publiques et cités universitaires cache des raisons plus profondes qu’une volonté d’assainir le milieu universitaire et de réhabiliter les édifices.

Raison électoraliste

Il s’agit ni plus ni moins d’une décision politique doublée d’un intérêt électoraliste. Il est avéré et établi que le milieu universitaire (corps enseignant, administratif et les étudiants) est composé à plus de 70% de l’électorat traditionnel de Laurent Gbagbo. Au premier et second tour de la présidentielle 2010, Ouattara et sa coalition du Rhdp ont été battus à plat de couture par Laurent Gbagbo. Pour certains observateurs de la scène politique, avec cette fermeture prolongée des sites universitaires, Alassane Ouattara veut ainsi punir ce milieu qu’il juge très «hostile» et défavorable à lui. Seconde raison, Alassane Ouattara a en ligne de mire les élections générales (législatives, municipales). Le vote du « contingent universitaire» est toujours déterminant. En 2000, le Fpi a raflé la mairie et la députation à Cocody, grâce au soutien de poids des étudiants. Le régime entend ainsi neutraliser cet électorat gênant pour lui. D’où ce cap d’octobre 2012 pour la réouverture des universités.

Raison académique

Il y a une réalité patente qu’on cache à la communauté nationale et internationale. Les enseignants des universités ont été beaucoup éprouvés dans cette crise. Plusieurs d’entre eux sont détenus dans les geôles du régime. Le plus illustre d’entre eux, le Pr Gilbert-Marie Aké N’Gbo, premier ministre et président de l’Université de Cocody, est otage du régime Ouattara. Et avec lui plusieurs éminents universitaires.  D’autres sont aujourd’hui exilés dans plusieurs pays de la sous-région. Malgré la relative accalmie, plusieurs universitaires continuent d’être l’objet de traque ou ont vu leurs comptes gelés. Dans cet environnement, quels cours peuvent être convenablement dispensés ? Il y a en réalité un manque d’enseignants.

Le défi est quasi insurmontable de si tôt, aussi Ouattara s’est-il donné les moyens et le temps de résorber ces problèmes. Sa première solution pour le monde universitaire, c’est de le «suspendre» jusqu’au moins en octobre 2012, soit deux années académiques successives (depuis novembre 2010) sacrifiées.




Philippe Brou / F. Toti

Publicité
Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE