22/11/2011 04:39:06
Paul Eric Kingué:«Mon arrestation était programmée par les bananeraies françaises»
Cette déclaration était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase et qui a facilité mon arrestation longtemps programmée par les bananeraies françaises du Moungo. Une seule opinion et cela a suffit. Un détenu politique n’est-il pas celui qu’on prive de liberté pour ses opinions... ?
Le Messager
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Actuellement incarcéré à la prison centrale de Douala, Paul Eric Kinguè attend que la Cour d’appel rende sa décision dans l’affaire de détournement de fonds  de la commune de Njombé-Penja, dont il est accusé. Le montant des détournements est évalué à 1,4 millions  Fcfa.

Reconnu coupable et condamné le 14 janvier 2011 par le tribunal de grande instance du Moungo à Nkongsamba pour 10 ans de prison, le quadragénaire a interjeté appel. Environ douze avocats européens du barreau de Bruxelles, de Luxembourg et nationalité russe assureront désormais la défense du locataire de la spéciale 18 de l’ex-maire de l’arrondissement de Njombé-Penja. Avant la prochaine audience du 19 décembre 2011, il explique dans les lignes qui suivent comment il a  été condamné à 10 ans de prison ferme par le tribunal de grande instance du Moungo, sans que celui-ci ait entre les mains la moindre pièce prouvant qu’il a perçu la somme de 1.400.000 Fcfa querellée. 

Une  pièce qui  n’existe toujours pas. Pourtant, on parle ici de la gestion dans la commune dont il avait la charge. Or, qui parle de gestion parle de pièces et donc de traçabilité. Selon lui, nul doute : on veut lui arracher 10 ans de sa vie sans que la moindre trace existe dans son dossier qui montre qu’il a effectivement perçu quoi que ce  soit.  Et se demande n’est-ce pas là lui refuser les lois de droit commun qui prescrivent pourtant au juge de ne fonder sa décision que sur des preuves administrées au cours des débats ?  Dans cet entretien qu’il a bien voulu au Messager, il explique comment il a été  condamné pour une infraction qu’il n’a pas commise.

«Mon arrestation était longtemps programmée par les bananeraies françaises du Moungo»

Nous vous remercions enfin d’avoir accepté de nous parler, vous qui êtes assez méfiant, voire hermétique vis-à-vis de la presse !

Méfiant  peut-être mais pas hermétique. Vous savez que ma condition de prisonnier d’une part et d’homme politique par ailleurs, m’impose une stricte retenue de manière générale et surtout, comme une fermeture vis-à-vis de la presse que je respecte particulièrement, pour le rôle qu’elle joue dans la transformation de notre pays, malgré ses modestes moyens.

Où en êtes-vous avec vos procès ?

Je ne pense pas qu’il m’appartienne de répondre à cette question. Seulement, si j’avais quelque chose à dire à ce sujet, je dirais que mes procès piétinent. Ils ont été planifiés pour piétiner et ils piétinent tel que programmés par mes bourreaux qui entretiennent en permanence certains magistrats par des espèces sonnantes et trébuchantes, pour me maintenir le plus longtemps possible en prison, comme si j’étais un trophée de guerre du régime actuel. En tout cas, tout se passe comme si pour que le régime actuel vive pleinement, il faut que Paul Eric Kinguè ne soit jamais mis en liberté, comme si j’avais attenté à la vie du chef de l’Etat et de mes concitoyens. Sinon comment comprendre l’acharnement dont je suis l’objet alors même que les procédures lancées contre moi sont vides les unes les autres ?

Tout est planifié disais-je pour que je ne sois pas libéré avant les prochaines municipales ou législatives parce que je fais peur aux gens qui ont monté contre moi des dossiers mensongers et calomnieux et qui ont réussi à obtenir ma révocation par le chef de l’Etat trompé lui-même de long en large, dans ces affaires tissées de toutes pièces et qui me sont injustement  collées au dos. Ces procès piétinent sans que cela n’émeuve les responsables au plus haut niveau, chargés de la Justice, encore moins le ministère public qui est à l’origine de ces multiples renvois et dont le patron dans le Littoral est  le principal cerveau du complot ourdi contre moi.

Pensez-vous vraiment que les affaires vous concernant sont politiques et comment ?

Il n’y a rien de judiciaire dans mes dossiers. Les lois sont ostentatoirement piétinées et violées dans les procédures. Les décisions ne reposent sur rien. Après avoir été condamné à trois ans pour les émeutes de février 2008. Au cours de cette procédure, le public toujours nombreux dans la salle d’audience a eu droit à un président de collégialité spectaculaire qui n’avait jamais cessé de dire qu’il venait dire le droit et rien que le droit, parfois à grand renfort de tapage devant le public et les media parfois médusés. Mais à la fin, la montagne n’a accouché que d’une souris, celui-ci et ses collègues s’étant vu obligés de "pondre" un jugement venu de Yaoundé et en déphasage total avec le procès qu’ils ont mené d’un bout à l’autre. Une telle justice mérite-t-elle que des investisseurs viennent risquer leur fortune au Cameroun ?

En lisant le jugement que cette collégialité a rendu, vous constaterez que sur quatre chefs d’accusation, trois n’ont pas été retenus par la Cour d’appel, notamment l’infraction de réunion illégale au cours de laquelle j’étais supposé avoir préparé les émeutes, d’obstruction sur la voie publique et d’attroupement, qui étaient pourtant des éléments qui soutenaient le jugement de Nkongsamba. Ces trois chefs d’accusation tombés, il n’était plus possible de retenir ma culpabilité par rapport à la « complicité de pillage en bande ».

Pourtant, ma culpabilité a été impliquée sans que le juge puisse dire où, quand, comment et avec qui j’ai été impliqué dans les émeutes de février  2008. Par une alchimie dont ils maîtrisent seuls le secret, j’ai été condamné à 3 ans aux motifs que mes discours contre les bananeraies depuis 2002, ont été enfouis dans les subconscients des jeunes et remontés en surface en 2008. Il faut dire qu’aucun discours venant de moi, prononcé en 2002 n’a été versé au dossier de procédure. Il est même arrivé de me poser la question de savoir l’acte que j’ai posé en 2008 pour être arrêté à ce moment précis. Une véritable conjecture psychanalytique en somme.

Voyez-vous notre justice ? Savez-vous combien d’entreprises ont fermé leurs portes au Cameroun laissant de multiples familles dans la misère du fait de la justice ? Je reste convaincu que mes affaires sont exclusivement politiques parce que souvenez-vous, j’ai été arrêté pour avoir déclaré dans une chaîne de télévision qu’il y a eu mort d’homme pendant les émeutes de février 2008. Cette déclaration était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase et qui a facilité mon arrestation longtemps programmée par les bananeraies françaises du Moungo. Une seule opinion et cela a suffit. Un détenu politique n’est-il pas celui qu’on prive de liberté pour ses opinions ? Enfin est-il possible de penser que mes procès ne sont pas politiques quand il m’est refusé le droit tel que libellé dans l’arsenal juridique de droit commun au Cameroun ?

Si on refuse de m’appliquer les Lois de droit commun, que voulez-vous que je pense ? Un accusé de droit commun est jugé par les lois de droit commun. Ce qui n’est pas le cas avec moi. J’ai été condamné à 10 ans de prison ferme par le tribunal de grande instance du Moungo, sans que celui-ci ait entre les mains la moindre pièce prouvant que j’ai perçu la somme de 1.400.000 Fcfa querellée.  En appel, cette pièce n’existe toujours pas. Pourtant on parle ici de ma gestion dans la commune dont j’avais la charge ; or qui parle de gestion parle de pièces et donc de traçabilité. On veut m’arracher 10 ans de ma vie sans que la moindre trace existe dans mon dossier qui montre que j’ai perçu la somme querellée. N’est-ce pas là me refuser les lois de droit commun qui prescrivent pourtant au juge de ne fonder sa décision que sur des preuves administrées au cours des débats ? Nul ne peut être condamné pour une infraction qu’il n’a pas commise. Pour établir un commencement de preuves ; pourtant, je suis condamné.

En l’absence de toute pièce m’accablant, sur quoi s’est fondé le premier juge pour me condamner à 10 ans de prison ? Le détournement relève-t-il de l’ésotérique ou du vaudou qu’on ne peut pas prouver ? Dans la même  procédure, il m’est reproché d’avoir imité la signature du préfet au moment des faits. Non seulement tous les témoins de l’accusation disent n’avoir jamais reçu de moi la pièce incriminée, mais la pièce elle-même qui m’est opposée est une reproduction, c'est-à-dire une photocopie dont on ne présente pas l’original. Or la loi et la jurisprudence excluent la photocopie comme preuve et ne l’acceptent que si elle est légalisée conformément à l’original, et même à condition que la partie mise en cause ne soulève pas de doute par rapport à ladite copie légalisée. Or depuis Nkongsamba, le premier juge a retenu ma culpabilité en me condamnant sur la base d’une photocopie, terrible ! N’est-ce pas là un procès politique ?

Ce que je demande à mon pays, c’est que je sois jugé selon les lois de droit commun si l’on veut démontrer que  je ne suis pas un détenu politique. Le contraire confirmerait que je suis un détenu politique et donc l’Etat doit cesser de clamer qu’il n’y a pas de détenu politique au Cameroun. J’en suis un et ne cesserai jamais de le clamer. Pour clôturer, j’ai été poursuivi sans qu’il y ait le moindre rapport de contrôle sur ma gestion, exactement comme un boutiquier malien vendant du « foléré » ; pourtant, au moment des faits, j’étais un ordonnateur, un gestionnaire justiciable devant le conseil de discipline budgétaire et financier. Je n’y ai jamais été traduit conformément à la loi n° 74/18 du 05 décembre 1974 relative au contrôle des ordonnateurs et gérants des crédits publics et des entreprises d’Etat, modifiée par la loi n° 76/04 de juillet 1976. Pire jamais, il n’y a eu le moindre contrôle sur ma gestion. Voyez-vous à quoi ressemblent mes procès ?

Par ailleurs, pouvez-vous compter le nombre de gestionnaires et comptables dont les fautes sont formellement établies, en centaines de millions voire de milliards aussi bien par le Contrôle supérieur de l’Etat, la Conac (rapport Conac 2008 - 2010), l’Anif qui sont en liberté ? Pourtant, leurs fautes de détournement sont déjà établies … Pour 1.400.000 Fcfa, sans preuve et sans le moindre contrôle, j’ai été jeté en prison depuis 4 ans. J’entre ainsi dans le livre record du Cameroun, pour être le premier et l’unique ordonnateur poursuivi au Cameroun depuis 1960 pour 1.400.000 Fcfa qu’on n’arrive toujours pas à prouver. Ne trouvez-vous pas cela curieux ? Non ! Cherchez la cause de mon arrestation dans les bananeraies et pas ailleurs.

Selon vous qu’est-ce qui peut justifier ces multiples renvois dans vos affaires ?

Ni la loi, ni le bon sens ne peuvent justifier le dilatoire sciemment entretenu dans mes procédures. Je parle surtout de la loi parce que, qu’il s’agisse de notre code de procédure pénale ou des conventions internationales, « Tout individu arrêté ou détenu du chef d’une infraction pénale sera traduit dans les plus courts délais devant un juge ou toute autre autorité habilitée par la loi à exercer des fonctions judiciaires et devra être jugé dans un délai raisonnable ou libéré ». Cette disposition qui résulte du Pacte international relatif aux droits civils et politiques a été adoptée le 16 décembre 1966 à New-York et est entrée en vigueur le 23 mars 1976. A celle-ci, il faut ajouter le principe même du procès équitable qui, lui aussi, intègre la notion de délai raisonnable, pour ce qui est d’une procédure pénale, parce qu’il s’agit ici de la privation des libertés des citoyens. Ne pensez-vous pas que nous sommes dans un pays exceptionnel où la justice peut aller dans tous les sens que cela n’émeuve le moindre de nos dirigeants en charge des questions judiciaires ?

Quel commentaire vous inspire l’attitude de l’avocat général toujours absent dans votre procès en Cour d’appel ?
Je n’ai pas à commenter la moindre attitude d’un magistrat, encore moins le procès lui-même tant qu’il n’est pas rendu à son terme. Seulement, notre justice n’en sort pas gratifiée lorsqu’un magistrat, pour présenter une réquisition intermédiaire, je dis bien intermédiaire, est obligé de provoquer des renvois sur 4 mois ! Même au Rwanda, on n’a pas vu ça après le génocide. Si notre pays veut mériter d’être respecté parmi les Etats en transformation positive en Afrique, il doit mettre un accent particulier sur sa justice devenue assassine du fait de quelques individus (mortels pourtant) déterminés à faire de celle-ci un instrument de règlement de compte.

On a remarqué une forte présence d’avocats venus d’Europe pour vous défendre. Pouvez-vous nous dire davantage ?

Tout accusé jouit du droit inaliénable d’être assisté par des conseils. Les organisations humanitaires et des droits de l’homme qui suivent dans leur grande majorité l’affaire Paul Eric Kinguè depuis bientôt 4 ans, ont décidé de voler à mon secours au regard des injustices dont je suis l’objet depuis février 2008, des injustices doublées d’acharnement incompréhensible. C‘est sans doute, révoltées par une machine politico-judiciaire déréglée et déshumanisée, déterminée à me broyer que ces organisations et associations d’avocats d’Europe et d’Afrique, partenaires des Nations-unies ont décidé de m’apporter leur soutien.

Ils sont une douzaine venant de plusieurs pays d’Europe et d’Afrique engagés à venir vivre et toucher du doigt le fonctionnement de notre Justice à travers mes dossiers. Cette Justice que nous décrions tant, à cause de ses légèretés, de son manque d’objectivité, de ses faiblesses dues tantôt à sa subordination au pouvoir politique, tantôt à sa fébrilité face à la corruption qui la plie dans la plupart de temps, parce qu’il faut le reconnaître, ils sont trop peu, les magistrats qui ont des « couilles » et donc capables de s’affranchir des pressions diverses qu’ils subissent au quotidien. Quelques uns seulement osent en tout cas.

Des dossiers vous en avez… ! Combien sont-ils réellement ?

En réalité, j’entends par dossiers judiciaires un ensemble d’éléments palpables réunis pour ma procédure. Dans ce sens, tout ce qui est qualifié de « dossier » contre moi, me semble plutôt une compilation de dénonciations calomnieuses non-fondées et sans supports, montées pour me briser la vie, parce qu’ayant pris sur moi, alors que j’étais maire de Njombé-Penja, d’exiger que les Français des bananeraies, installés à Njombé-Penja paient des impôts locaux dont ils étaient exonérés depuis 30 ans. Pour  me détruire, ils se sont ralliés à certains responsables politiques bien connus à Yaoundé, et à l’ancien préfet récompensé pour le rôle joué dans mon dossier, devenu gouverneur pour « service bien rendu » dans le dossier Kinguè.

Pour revenir à votre question, à ce jour, 3 dossiers ont été montés contre moi. Le premier portait sur les émeutes de février 2008, à son terme à la Cour d’appel, j’ai été condamné à 3 ans d’emprisonnement pour que « l’Etat ne perde pas la face » tel que me l’a confié le magistrat, alors qu’aucun témoignage de l’accusation ne m’accablait ; le second porte sur un prétendu détournement de la modique somme de 1.400.000 Fcfa que même le Sud-Soudan, Etat nouvellement créé, n’aurait pas exigé au point de jeter un ordonnateur/gestionnaire en prison, même si cela avait été vrai. Dans cette procédure, j’ai été condamné à 10 ans d’emprisonnement ferme pour dit-on, avoir détourné la risible somme de 1.400.000 Fcfa soit 2.300 euros, sans qu’une pièce prouvant que de près ou de loin, j’ai eu le moindre contact avec la somme querellée ait été versée au cours des débats. Plus grave, la commune de Penja s’est désistée de cette procédure en argumentant qu’elle n’a jamais subi de préjudice financier. En conséquence, elle a refusé de se constituer partie civile.

Le ministère public vogue seul désormais dans ce procès sans allié de circonstance, tout seul comme un veuf, allez-y comprendre pourquoi … ? Où avez-vous vu une institution perdre de l’argent et ne pas vouloir se faire rembourser ? La commune dit clairement n’avoir rien perdu, pourtant, les gens perchés dans des bureaux de Nkongsamba, de Douala et de Yaoundé, sans aucun lien avec la commune de Njombé-Penja, sont convaincus que celle-ci a subi un préjudice qu’ils n’arrivent malheureusement pas à prouver.

A ce stade du procès, tous les témoins de l’accusation déclarent ne m’avoir jamais donné la somme qu’on dit avoir été détournée. Du receveur municipal au billeteur de la commune, en passant par la caissière, tous disent n’avoir jamais reçu de moi la pièce prétendument falsifiée, pourtant voici bientôt 4 ans que je suis maintenu dans les lieux de la détention pour ce procès, avec au compteur, la mort de mon fils, décédé par « erreur de transfusion sanguine » sans que je ne sois capable de l’assister. Quatre ans de douleur sans que personne au Rdpc ou au sommet de l’Etat s’en émeuve, dans un pays dit de droit.

Enfin, le troisième dossier porte sur un prétendu détournement dans la même période d’exercice de mes fonctions, de la somme de 4.960.000 Fcfa qu’on dit avoir été détournée suite au don d’une entreprise de la place. Pour information de l’opinion, cette somme avait été donnée pour installer le réseau Snec sur un kilomètre de distance à la commune de Penja. Ce réseau d’eau a été installé et visible par tous, réceptionné par la commission des travaux mise sur pied à l’époque des faits par le maire que j’étais. Un procès verbal a été établi par ladite commission qui après un suivi régulier, s’est dite satisfaite des travaux faits selon elle, dans les règles de l’art.

Il m’est reproché d’avoir détourné cette somme qui a pourtant permis l’installation de l’eau visible pour laquelle elle était destinée (sur 1 km de distance). Le détournement n’est-il plus défini comme « l’obtention ou la rétention frauduleuse » d’un bien appartenant à l’Etat ?

Dans la même procédure, il m’est reproché d’avoir détourné des sommes de location du « Caterpillar » de la commune de Penja que je n’aurais pas reversées dans les caisses de celle-ci. Les seuls éléments que détiennent les magistrats du Moungo sont des reçus signés par des agents de la commune, confirmant qu’ils ont perçu quelques sommes d’argent, résultant de la location du Caterpillar. Aucun de ces reçus ne porte ma signature. Cerise sur le gâteau, cette procédure a été instruite aussi bien par le juge d’instruction que par la juridiction de jugement sans que je ne sois régulièrement et préalablement cité.

Pourtant, la citation préalable est obligatoire en matière pénale. Pour couvrir la corruption dans laquelle ils baignent, les magistrats du Moungo disent avoir remplacé la citation préalable par le mandat d’extraction qui lui, n’a pas la même finalité, ni le même objet que la citation préalable dont le défaut ne peut être couvert que par l’acceptation par l’accusé de comparaître et de passer outre la citation préalable. Une véritable incongruité judiciaire. Pensez-vous que les magistrats du Moungo ignorent que la citation préalable ne peut être remplacée par le mandat d’extraction, qui lui est un ordre donné au régisseur de prison de conduire sous bonne escorte un accusé devant une juridiction ? Ceux-ci sont tellement engloutis par les bananeraies dans cette affaire qu’ils n’ont pas d’autres choix que de violer la loi, dans un Etat pourtant dit de droit.

Vos déclarations nous semblent gravissimes ?

Je dis difficilement des choses non fondées. Je ne les dis presque jamais. Le peuple camerounais mérite d’être édifié sur ces questions qui touchent notre justice. Plusieurs de ces affaires ne sont ni plus, ni moins que des règlements de compte. Et le chef de l’Etat gagnerait à être regardant dans ces affaires parfois mal cuisinées et qui lui sont présentées par des collaborateurs animés d’autres objectifs que la justice. Vous n’avez qu’à voir en l’espace de combien de temps certaines poursuites contre les détenus Olanguena, Abah Abah et autres sont démontés comme des puzzles de papiers légers ! J’en profite pour saluer ces magistrats courageux, peut-être seront-ils des exemples pour d’autres.

Avez-vous écrit au président de la République ?

Oui, il a été saisi aussi bien par moi que par des personnalités européennes dont je tais les noms ici pour des raisons de discrétion. Les ong internationales et la commission gouvernementale des droits de l’homme et des libertés ont attiré la haute attention du chef de l’Etat par rapport aux violations flagrantes des lois et l’acharnement dont je suis victime. Il aurait, et je parle au conditionnel, demandé d’être édifié sur mes dossiers. Le chef de l’Etat a le devoir d’écouter un citoyen quand il crie. Un citoyen ne crie pas tant à l’injustice s’il n’en est pas une victime. Si mes dossiers n’étaient pas juridiquement vides, je ne crierai pas autant. En tout cas, je n’en aurais pas le courage.

Le président de la République vient d’être réélu. J’en profite pour l’en féliciter. Mais seulement, si son septennat ne lui permet pas de se rapprocher des cris de détresse et des pleurs de ses concitoyens, ses grandes réalisations pourraient être noyées dans un océan de larmes, de frustration et de découragement de ses concitoyens qui viennent de lui renouveler leur confiance. Je suis terrorisé par la justice de mon pays et je ne me fatiguerai pas de le dénoncer. Je le ferai jusqu’à ce que mort s’en suive. Il n’y a pas de Camerounais venus accompagner une classe de privilégiés dans notre pays, il n’y a pas de Camerounais ayant le droit de vie ou de mort sur d’autres Camerounais du fait du privilège des décrets et autres décisions et arrêtés. Le président Paul Biya doit s’atteler à comprendre en profondeur les récriminations de ses compatriotes parce qu’il est seul à avoir prêté serment devant eux. Lui seul est responsable de son peuple. Il ne doit plus se fier aux seuls services de renseignements classiques qui, dans la plupart de temps, ne lui remontent pas la vérité telle qu’elle est, pour diverses raisons.

Vous venez une fois encore de parler de la mort et pourtant vous menaciez de vous immoler il y a quelques temps ?

Oui et ça, je n’ai pas laissé. Je suis dans la même logique. Nul ne peut supporter l’injustice telle que je la vis. J’ai perdu mon fils sans être capable de l’assister. Bientôt, l’acte que je poserai captivera obligatoirement l’attention de tous les Camerounais, du président de la République et de la planète tout entière. Nos dirigeants doivent cesser de penser que Dieu les a investis du pouvoir d’écraser leurs semblables. Moi en tout cas, je n’accepterai plus ça pour longtemps. Je ne demande qu’à être jugé de manière équitable et dans un délai court désormais, et que les décisions rendues dans mes dossiers aient pour seuls supports des preuves. Détourner ne relève ni de l’alchimie, ni des sciences occultes.

Détruire pour 4 ans, 10 ans ou plus la vie d’un homme mérite d’avoir de bonnes raisons en matières judiciaires, c’est les preuves. Si on veut bâtir une véritable paix durable et même le socle de tout développement que nous espérons tous. Il m’arrive parfois de me demander si les hommes et les femmes formés pour juger les créatures de Dieu regardent avec fierté, après avoir rendu des jugements manipulés et tordus, leurs enfants et compagnons sans qu’ils aient des battements de cœur. Notre justice est en pleine putréfaction et pour le dire franchement, les projets structurants ne peuvent véritablement avoir des impacts positifs sur les vies des Camerounais que si ces derniers sont à l’abri des assassinats judiciaires programmés tel que c’est le cas aujourd’hui.

Il n’est un secret pour personne que les projets dits structurants ont entre autres pour objectifs d’attirer les investisseurs dans notre pays. L’attrait desdits investisseurs ne peut se concrétiser lui-même qu’à travers la mise en place réelle d’un climat de confiance que seule la justice peut secréter. Si tel n’est pas le cas, quel opérateur économique prendrait le risque d’engloutir sa fortune dans un pays où les lois sont violées, les procédures judiciaires piétinées, les jugements bâclés et très souvent sans supports ? Un pays où justice rime avec règlement de compte ?

L’élection présidentielle vient de se tenir avec à la clé, le sacre du président Paul Biya, quel commentaire ? On ne vous a pas entendu… !

Les prisonniers ne parlent pas de politique. Une fois de plus, souffrez que je m’en abstienne sans pour autant abdiquer. Mon souhait le plus fort par contre est de voir le président élu faire de l’assainissement de notre justice, la priorité des vastes chantiers annoncés pour notre pays. En attendant, bonne chance pour lui.


Entretien avec Blaise-Pascal Dassie

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