05/12/2011 04:30:38
Permissivité gouvernante
Parmi les indicateurs du cynisme régnant, et au-delà de la réjouissance, et même de la jouissance que nos dirigeants éprouvent là-haut à regarder les populations s’abîmer dans la souffrance pendant qu’ils sont en fête perpétuelle, il y a cette « permissivité gouvernante » qui consiste à...
Le Messager
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Parmi les indicateurs du cynisme régnant dont nous parlions ici il y a deux semaines, et au-delà de la réjouissance, et même de la jouissance que nos dirigeants éprouvent là-haut à regarder les populations s’abîmer dans la souffrance pendant qu’ils sont en fête perpétuelle, il y a cette « permissivité gouvernante » qui consiste à laisser tout faire ou ne rien faire, par tout le monde, sans la moindre interdiction, ni aucune sorte de limitation, à condition que rien ne vienne troubler la paix, et l’ordre établi de la mangeoire dont l’autre nom est la stabilité.

Pendant que l’Opération épervier, présenté par le Président de la République et le Rdpc, comme leur « grande réalisation » de la lutte contre la corruption, apparaît de plus en plus comme une manœuvre punitive d’un comportement politique…la vraie corruption, elle, s’enfle et déploie ses tentacules pour saigner la société dans toutes ses ramifications. Du planton du Chef de District aux plus hauts responsables de la présidence de la République, (à deux ou trois exceptions près ici), personne ne rend service à un utilisateur ou « client » de l’administration publique, sans lui adresser une « demande de corruption »

«… Et tu fais comment pour moi ? » « Et moi, j’ai combien ? ». Que vous vouliez entrer dans un établissement scolaire public, établir un passeport ou toute autre pièce d’identité, obtenir un agrément pour créer une entreprise, vous vous entendrez poser ce genre de question dans tous les services préposés à votre accueil et au traitement de votre dossier, depuis la secrétaire jusqu’au décideur le plus haut. Et qu’elle s’appelle « tchoko » ou « gombo » , si votre « offre de corruption » n’est pas conséquente, vous devrez renoncer ou repasser. Voilà pourquoi beaucoup d’investisseurs qui arrivent au Cameroun pleins d’enthousiasme déchantent en quelques jours et refont leurs bagages en disant adieu au pays.

Si vous êtes un opérateur économique, au régime fiscal déclaratif ou non, l’agent fiscal mettra à votre charge un montant d’impôt sans rapport avec votre chiffre d’affaires. Sa démarche vise à vous faire payer directement dans sa poche un montant qu’il aura fixé, afin qu’il vous fasse la faveur d’en ramener le montant à la hauteur de votre bourse. Voulez-vous inscrire un enfant dans un établissement scolaire public dont on dit que l’enseignement est gratuit grâce à la magnanimité du Président, Vous devez préparer trois enveloppes conséquentes : une pour la secrétaire qui vous reçoit si vous voulez accéder au Directeur, une pour le Président de l’Ape de l’établissement, et une pour le directeur ou le proviseur. Voulez-vous entrer à l’ENAM, à l’Ecole de police, à l’Emia ou autres…votre offre de corruption doit aller de 500 mille à un million de francs CFA pour que vous passiez le concours, même si vous êtes absent des épreuves.

L’enfant qui passe son année scolaire dans l’école buissonnière, ou à regarder les feuilletons pornographiques sur la télévision des ses parents endormis agresse ces derniers à la fin de l’année pour qu’ils aillent acheter son passage en classe supérieure ou son diplôme de sortie. Celui ou celle qui cherche le travail est obligé de payer un droit de cuissage d’abord à l’entremetteur qui lui donne le filon, puis au Directeur des ressources humaines et enfin au patron de la structure si elle est publique. Le Commis d’administration qui veut de la promotion doit baisser culotte devant sa hiérarchie plurielle, pour entrer dans le cercle, d’où il pourra se servir à volonté dans les caisses de l’Etat, et garantir son impunité en donnant la part de ses chefs. Dans le tout récent rapport de la CONAC on a pu constater que des agents de l’Etat font 400 jours de mission par an. Or l’année la plus longue de notre calendrier n’est pas encore allée plus loin que 366 jours. Les missions sont donc fictives et approuvées par les différentes hiérarchies.

Le Rapport 2009 (le plus récent rendu public) de la Chambre des Comptes indique que des PCA et DG de nombreuses entreprises publiques camerounaises se payent, non seulement des salaires qui pourraient permettre d’offrir du travail bien rémunéré (100 mille à trois cent mille francs) à plusieurs dizaines de chercheurs d’emploi, mais s’offrent en plus des avantages indus qui portent leur revenu mensuel à plus ou moins 12 millions de francs CFA. A titre comparatif, les 2/3 des quelques 400 mille Camerounais qui travaillent dans le secteur formel du pays ont un salaire égal ou inférieur au SMIG qui est de presque 29 000FCFA. Et la Fonction publique grouille actuellement de dizaines de milliers de temporaires et quasi bénévoles, qui réclament vainement l’intégration qui leur donnerait droit à un statut de salariés.

La plupart de ces privilégiés sont des Commis de l’Etat dont le détachement à la tête des entreprises publiques ou parapubliques résulte d’un délit d’initié impuni, parce qu’ils ont monté les dossiers de création desdites entreprises, et proposer au Chef de l’Etat le profil des gestionnaires, sur la mesure de leurs propres ambitions. Cela est su par ceux qui préparent les décisions du Président de la République. Mais, quand on sert en mercenaire un régime dont il suffit que le chef fasse la tête « comme ça… » pour que l’on ne soit plus rien, personne ne veut, en lui disant la vérité, scier la branche sur laquelle il peut se retrouver demain.

Malgré les lois et règlements qui l’interdisent, une dizaine de membres du gouvernement et assimilés cumulent encore leurs fonctions ministérielles avec celles de PCA d’entreprises publiques et parapubliques dont certaines sont de surcroît placées sous leur tutelle de juge et partie. On en connaît même un qui, siégeant comme administrateur d’au moins une société française d’exploitation des bananes qui ne brille, ni  par son civisme fiscal, ni par sa responsabilité sociale, et sans doute avec l’autorisation du Chef de l’Etat, se fait grassement entretenir comme Président de l’Association des producteurs et exportateurs de la banane.

La permissivité gouvernante a la particularité essentielle de contribuer à la construction irréversible de ce que nous appelons régulièrement au Messager la « tyrannie de l’anarchie » Laquelle se manifeste par une utilisation centrifuge et abusive des parcelles du pouvoir d’Etat que le Président de la République confère par décret à des individus supposés compétents, pour rapprocher l’autorité de l’Etat et les services publics des populations. Comme s’ils ne sont dès lors obligés ni par les lois, ni par l’éthique, et comme si cette parcelle de pouvoir leur était donnée pour récompenser ou encourager leur capacité de nuisance, ils violent outrancièrement les droits des citoyens et pillent arrogamment les biens publics, se donnant le droit du bonheur ou du malheur sur ceux qu’ils sont nommés et payés pour servir. Ils semblent avoir la certitude que rien ne peut leur arriver. 

On verra ainsi le Délégué du gouvernement répondre à la Chambre des Comptes qui lui demandait des explications sur un trou de 3 milliards CFA dans la comptabilité de la Communauté urbaine, que l’auguste Chambre n’a pas à se mêler de ce qui ne la regarde pas. Et ce n’est qu’un petit exemple au regard de la fréquence des arrêtés que prennent les ministres, gouverneurs et préfets dans ce pays, pour violer des lois ou différer leur application, ou encore pour empêcher l’application des décisions de justice, le tout en faveur d’intérêts particulier.

Mais, pour revenir à l’arrogance de M. Ntsimi Evouna qui n’en a d’ailleurs pas le monopole, nous dirons que la circulation massive des milliards de francs dans les cabinets ministériels et les coffres forts des services publics de la capitale est une manière de dire à chaque ministre ou commis : « vole ta part, c’est du billard ». Non seulement cela donne au régime gouvernant camerounais l’image d’une « mangeoire », mais encore, les tenants de la « mangeoire » en tirent les moyens financiers d’actionner des réseaux ou de créer des journaux ad hoc, pour intriguer à longueur de vie, déstabiliser leurs rivaux ou diaboliser ceux des opposants qu’ils n’ont pas pu acheter, le tout aux fins de se positionner aux yeux de leur « créateur ».

Les prébendes et privilèges de toute nature que l’entourage de M. Biya tire de son déficit de contrôle et de sanction, fait en sorte qu’ils ne peuvent pas lui dire la vérité sur la profondeur du ravin qui le sépare de la nation camerounaise profonde, celle qui se résigne à la souffrance et tourne le dos à la politique, pour préserver sa vie en attendant les jours meilleurs. Prenons le cas particulier des rédacteurs du discours présidentiel, et voyons avec un exemple simple, comment ils refilent au Président des mots et des phrases pour le pousser vers la fuite en avant.

Dans le discours de prestation de serment, ils offrent à Paul Biya le coupable idéal des accidents routiers, en parlant de « la conduite inadmissible de certains automobilistes irresponsables qui causent de véritables hécatombes sur nos routes » La vérité qu’ils ne diront jamais au Chef de l’Etat, c’est que ces automobilistes sont seulement au terminal d’une chaine de responsabilités qui commence avec l’attribution « achetée » des marchés de construction des routes, se poursuit par le contrôle corrompu et la réception complaisante des travaux mal réalisés, passe par ceux qui délivrent des licences pour importer des véhicules « congelés » vendus en kilos dans la casse européenne, par la douane qui les laissent entrer grâce aux fausses déclarations, puis, par les prestataires qui délivrent des certificats de « visite technique » à des véhicules qu’ils n’ont même pas vus, et finalement par des contrôles routiers où policiers et gendarmes baptisés « mange-milles », laissent passer tous les conducteurs délinquants contre de quoi s’enrichir et donner « la part des patrons». C’est tout cela ensemble qui conduit aux hécatombes.

Tout cela fait partie de « ces dérives sociales que sont la fraude, la corruption, voire la délinquance » dont M. Biya voit l’origine dans « un état d’esprit » caractérisé par « l’intérêt personnel qui prend le pas sur l’intérêt général ». Cet état d’esprit était prévisible comme résultat logique et inévitable de la permissivité gouvernante. Et il est d’une certitude évidente qu’il ne sera pas éradiqué par l’impunité.

Jean Baptiste Sipa

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