12/12/2011 04:03:06
Remaniement ministériel.Voici comment Biya a partagé le gâteau national (Dossier)
L'incontournable septentrion ;L’insignifiance stratégique de l’Ouest ; Consolidation des acquis dans le Centre, le Sud et le Littoral...
Le Messager
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Des grandes ambitions aux réalisations : ce qui change

Paul Biya a décidé de la création, du changement de dénomination et des obligations de certains portefeuilles ministériels.

L’une des plus grandes nouveautés dans le tout-premier gouvernement, celui des grandes réalisations  formé par le président de la République vendredi 9 décembre 2011 est la création d’un ministère en charge des Marchés publics. Un ministre délégué à la présidence de la République est désormais celui qui est responsable de l’organisation et du bon fonctionnement des marchés publics au Cameroun. A ce poste, Paul Biya a nommé Abba Sadou, un administrateur civil principal de 57 ans. C’est lui qui va dorénavant procéder au lancement des appels d’offres des marchés publics, en liaison avec les départements ministériels concernés. Mais, déjà, de nombreux Camerounais se posent la question de savoir ce que va devenir l’Agence de régulation des marchés publics (Armp).

Autre poste ministériel créé : celui de secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Défense chargé des anciens combattants et victimes de guerre. M. Koumpa Issa, ancien gouverneur du Sud-Ouest, a été choisi comme premier secrétaire d’Etat dans ce rôle.  Paul Biya vient donc de réaliser une promesse faite lors du cinquantenaire des armées célébré en décembre 2010 à Bamenda. Mais, dans son nouveau gouvernement, il n’y a pas que de nouveaux portefeuilles. Il y a surtout de nouvelles appellations de certains départements ministériels. Même si parfois cela peut prêter à question.

Paul Biya vient ainsi de « créer » le ministère des Arts et de la Culture. Ce qui semble saugrenu quand on sait que l’art rentre dans le domaine de la culture. On peut ainsi se dire que le président a voulu rattraper son lapsus au cours d’une interview accordée à la chaîne de télévision française « France 24 » en 2008. Il avait parlé de ce ministère alors que le Cameroun en était encore au « ministère de la Culture ». Paul Biya s’était encore plus enfoncé quand il avait démontré par ses réponses qu’il ne connaissait pas le nom de la ministre en poste, Ama Tutu Muna.

Quoi qu’il en soit, il y a une dizaine d’autres ministères qui ont changé de dénomination. Ainsi, c’est désormais le ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières. Au ministère de l’Environnement et de la Protection de la Nature, on a enjoint de nouvelles missions en lui attribuant le développement durable. Par ailleurs, Paul Biya semble avoir voulu jouer avec les mots lorsqu’il passe de « ministère du Développement urbain et de l’Habitat » à « ministère de l’Habitat et du Développement urbain ». A la jeunesse, il a ajouté l’Education civique. Le ministère du Tourisme devra désormais s’occuper des... loisirs. Notons pour finir que le ministre délégué au budget devient tout court ministre délégué. Il va aider le nouveau ministre des Finances, qui est un pur produit du privé et n’a donc jamais fait d’administration publique, dans les différents dossiers qu’il devra traiter.

Alain NOAH AWANA

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Promesses. Gouvernement de décembre 2011 : l’ouverture fermée

En appelant les Camerounais d’origine diverses pour l’accomplissement des grandes réalisations, le chef de l’Etat avait suscité l’espoir de voir une ouverture dans la gestion du pays. Les attentes d’une bonne partie de l’opposition viennent d’être ignorées par le chef de file du Rdpc.

Le gouvernement d’ouverture souhaité et parfois réclamé par une partie de l’opposition n’a pas vu le jour. A l’encontre de tous les pronostics, le président de la République, dans la nouvelle réorganisation du gouvernement, préfère gouverner avec ses partenaires politiques habituelles.  A l’exception de la faction de l’Union des populations du Cameroun (Upc) de feu Frédéric Augustin Kodock, l’équipe gouvernementale du 9 décembre 2011 voit la reconduction du chef de file de l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (Undp), Bello Bouba Maïgari, ainsi que son camarade et non moins fils du premier président de la République. Ahidjo Mohamadou est désormais ambassadeur itinérant à la présidence de la République. C’est dans la même logique que Hamadou Moustapha occupe le poste de ministre chargé de missions à la présidence de la République.
 
Malgré sa volonté manifeste de voir le pouvoir s’ouvrir aux partis de l’opposition et surtout celle de voir le Mouvement africain pour la nouvelle indépendance (Manidem) participer à un gouvernement d’ouverture, ces cadres devront se faire une nouvelle raison d’espérer. Idem du Mouvement écologiste camerounais (Mec) dont le président n’a pas caché son vœu de détenir un portefeuille dans le «gouvernement des grandes réalisations» de Paul Biya. Des espoirs perdus.
 
Info ou intox ? Des sources proches du bureau exécutif du Social democratic front (Sdf) indiquaient encore, il y a quelques temps, la disponibilité du parti de John Fru Ndi à participer à un gouvernement d’ouverture. Les mêmes sources affirmaient, la main sur le cœur que des pourparlers étaient engagés entre des commis de l’Etat et les cadres de ce parti. En son temps, la question avait divisé au sein du Sdf. Peut-être le désamorcement d’une bombe qui a suscité des passions.
 
Dans son discours de remerciement à ses électeurs le 25 octobre 2011, Paul Biya affirmait, «Où que vous soyez, quelle que soit votre place dans notre société, je vous demande de vous mobiliser pour qu’ensemble nous le relevions, ce défi, et que nous continuions à avancer dans la voie de la démocratie et du progrès social.» Pour de nombreux observateurs, cet appel marquait la promesse d’une ouverture du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) à l’opposition et surtout à la diaspora. Une perception ignorée dans la configuration du nouveau gouvernement de Paul Biya.

Seule l’invite faite par le président réélu au terme du scrutin présidentiel du 9 octobre 2011 semble de mise. Pour la circonstance, Paul Biya appelait alors les Camerounais d’origines diverses «de toutes les régions, de toutes les religions, de toutes les langues, de différents statuts sociaux, de tous les secteurs d’activités, de toutes les générations, nous allons transformer notre pays en un vaste chantier offrant des opportunités d’emplois aux jeunes, créant des richesses pouvant être redistribuées de manière équitable» Les principaux défis du gouvernement du 9 décembre dernier.

Joseph OLINGA

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Regard. Biya a-t-il « sacrifié » Marafa et Baba Hamadou ?

Ces deux figures politiques du septentrion n’ont pas été reconduits ni nommés au gouvernement du 9 décembre dernier.  Vers la fin de l’hégémonie peule dénoncée par les Mboum ? Décryptage.

Le big bang a eu lieu.  Même si par un sursaut, non pas de réaménagement ministériel, mais plutôt « d’affectation ministérielle », Biya a à peine masqué son indécision. Dire qu’en décidant de remercier deux « archi-ministres » peuls que sont Baba Hamadou et Marafa Hamidou Yaya, respectivement ex-ministres du Tourisme et de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, le locataire du palais d’Etoudi a carrément déjoué les pronostics. Ce d’autant plus que dans la foulée de l’attente du nouveau gouvernement ces figures politiques originaires de l’Adamaoua et du Nord passaient pour être des « intouchables » .

L’on a encore en mémoire les deux (2) memoranda (2010 et 2011) du peuple Mboum dénonçant avec aplomb l’hégémonie peule et la répartition très inégale des cartes ministérielles à travers le grand nord. Pour les Mboum, en effet, certains postes stratégiques du gouvernement constituent la chasse gardée des peuls. Le dernier mémorandum Mboum en date faisait, pour ainsi dire, référence au Minatd, au Mintour, etc.

Et comment ne pas évoquer l’autre fait (ayant conduit à un autre) qu’est la rude bataille politico-foncière autour de l’affaire migrants/Saib (Société agro-industrielle de la Benoué) dans le périmètre hydro-agricole de Lagdo. Bataille que d’aucuns ont qualifié, sans autre forme de procès, d’acharnement peule contre les ressortissants kirdis et autres Mboum. Evidemment, Paul Biya fut accusé d’année en année d’avoir laissé faire.

Comprendre la déchéance

Le limogeage de Marafa pourrait également s’expliquer autrement. D’après une source crédible, « le Minatd (l’ancien,ndlr) envisageait de diviser le lamidat de Rey Bouba, et cela n’a pas plu à certaines élites locales qui ont adressé une correspondance au chef de l’Etat », a-t-on révélé sous cape au Messager. Toute chose qui expliquerait les scènes de liesse populaire le soir des décrets présidentiels à Rey Bouba ; et que rapporte ici notre source dans la zone : « c’était une grande joie pour le départ de Marafa. Le tam-tam a sonné toute la nuit », fait-elle savoir.

Quand est-il de Baba Hamadou,  l’autre « sacrifié » du gouvernement du 9 décembre ? En effet, il se susurre à Ngaoundéré que ce dernier aurait, tout simplement, été emporté par les querelles ethnico-politiques  dans l’Adamaoua, opposant quatre (4) peuples pour le moins antagonistes. A savoir les peuls d’une part et le groupe Mboum, Dii et Gbaya de l’autre. Leurs ressortissants auraient simultanément saisi le chef de l’Etat pour, dit-on, revendiquer la nomination d’un des leurs en qualité de ministre. Ainsi, faisant face à ce télescopage, le chef de l’Etat aurait opté pour la neutralité! Par conséquent, aucun ressortissant de la région du Château d’Eau n’a été élevé au rang de ministre.

Dans ce sillage, d’autres indiscrétions proches du comité central du Rdpc confie : « le président a agi de la sorte pour observer comment ces peuples qui ne se font pas de cadeau vont réagir pendant les prochaines élections législatives et municipales ». La même source qui ne souhaite pas être citée, affirme que le « véritable gouvernement des grandes ambitions » devrait être formé après lesdites élections couplées de 2012. Il s’agira alors, selon elle, de « récompenser » ceux qui se seraient distingués sur le terrain. Du coup des manœuvres sont déjà perceptibles, notamment au sein de la section Vina Sud I à l’effet de décrocher la prestigieuse timbale ministérielle tant convoitée.

Salomon KANKILI

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Gouvernement du 09 décembre. Biya entre récompense et offensive politique

A défaut d’être uniquement une récompense électorale pour ceux qui ont bataillé pour la victoire, le gouvernement camerounais du 09 décembre 2011 apparaît comme une stratégie de reconquête politique pour le président Biya. Commentaire.
 
Trêve de suspens ! Trente-six jours après sa prestation de serment le 03 novembre 2011, Paul Biya, déclaré vainqueur de l’élection présidentielle du 09 octobre dernier, a enfin publié son gouvernement. La formation de celui-ci obéit, par certains de ses aspects, à une logique de récompense électorale. Les citoyens qui auraient choisi leur candidat sur la base de ses propositions ont en effet le droit d’avoir une équipe capable de mettre en œuvre le programme politique vendu lors de la campagne. Ce programme tourne, si l’on s’en tient aux messages électoralistes de Paul Biya, autour des projets structurants de l’économie nationale et de la lutte contre le chômage des jeunes. Si Paul Biya n’a pas totalement accédé aux prétentions de ceux qui ont beaucoup contribué à sa victoire, il ne les a non plus déçus.

De nombreuses nominations, dans ce gouvernement, ont en effet tout l’air d’une récompense du travail abattu. Ce travail c’est la lutte pour la reconversion de citoyens jadis dans l’opposition d’une part et, d’autre part, la consolidation du socle granitique du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) là où les électeurs lui étaient déjà acquis. Dans cette perspective, l’on remarque que les zones où le Rdpc a fait des progrès comme dans le Nord-Ouest et certaines parties de l’Ouest à l’instar des Bamboutos et de la Menoua antérieurement colonisés par le Front social démocrate (Sdf), ont retenu l’attention du président. Bien qu’ayant perdu dans son département, le Premier ministre Yang Philémon a été maintenu à son poste ; le Rdpc a opéré chez lui une percée fulgurante là où le Sdf se croyait en terrain conquis. Les ascensions de Emmanuel Nganou Djoumessi (Bamboutos) et Jean-Pierre Fogui (Menoua) rappellent le travail ayant abouti à une certaine inversion radicale des résultats du scrutin au bénéfice du parti au pouvoir.

Les régions où le Rdpc était déjà bien présent, mais qui ont amélioré leurs scores en faveur de Paul Biya ont également eu un retour d’ascenseur avec la nomination au gouvernement des originaires de ces régions à des postes prestigieux. Le Littoral où l’opposition a reculé a au moins deux ministères de souveraineté (Moukoko Mbonjo aux Relations extérieures, Laurent Esso à la Justice) et l’un des postes de ministre d’Etat. L’Extrême-Nord qui a énergiquement participé à l’élargissement de l’assiette électorale de Paul Biya s’en sort honorablement. Aucun ténor de cette région n’a été violemment bousculé dans le gouvernement alors même que sa représentativité s’est améliorée. Pour le reste, Biya a récompensé la fidélité du Sud avec Fame Ndongo, Motaze, Jules-Doret Ndongo, Biyiti bi Essam et les autres, du Centre avec Mama Fouda, Sadi, Mbarga Atangana, etc. et de l’Est avec notamment Emmanuel Bonde, Ange Angouin, etc.
 
Consolidation du pouvoir

A côté de ce qui ressemble à une récompense électorale, la formation du gouvernement du 09 décembre peut se lire aussi comme une stratégie de reconquête politique. Car Paul Biya tient généralement compte non pas simplement de la participation à la victoire, mais surtout de ce qui pourrait menacer son pouvoir. Il n’aurait d’ailleurs pas pu récompenser, par une nomination au gouvernement, tous ceux qui ont participé à sa victoire au prorata de leur contribution. Face à la complexité qu’implique le partage des strapontins si l’on devrait tenir compte du critère de récompense électorale, le plus simple pour Biya a donc été de maintenir les grands axes de la politique nationale : équilibres ethno-tribaux, détente entre la zone anglophone et la zone francophone, jeu de correspondance entre le nord et le sud avec une prédominance du sud.

De ce point de vue là, la rupture que l’on attendait n’a pas eu lieu. Le système ne s’est pas renouvelé, les hommes non plus. Doit-on vraiment attendre la mue promise par quelques thuriféraires du Rdpc qui ont miroité la promesse que le mandat ainsi attribué à Paul Biya était celui de la gloire et du bien-être ? La structure du gouvernement et les hommes qui l’animent, à quelques exceptions près, ne le montrent pas. La seule lueur d’espoir repose donc sur les choix que les ministres feront au sujet des collaborateurs qui devront les accompagner, lorsqu’on sait que ce sont les secrétaires généraux, les directeurs, sous-directeurs et chefs de services qui traitent les dossiers de l’Etat. La balle est désormais dans le camp des titulaires de portefeuilles qui devront faire le choix de la médiocrité ou de l’excellence. Encore faudrait-il qu’ils aient les coudées franches !

Marlyse SIBATCHEU

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Calcul de pouvoirs. Biya et le dilemme des grands équilibres

Le président de la République sacrifie aux exigences de consolidation politique des axes nord-sud et anglophone-francophone. Mais quels sont les enjeux de ces choix pour le Cameroun aujourd’hui ? Analyse.
 

Le gouvernement du 9 décembre a prioritairement vivifié l’axe nord-sud. Le nord dont il est question ici ce sont les trois régions septentrionales du pays : l’Adamaoua, le Nord et l’Extrême-Nord. Le Sud, quant à lui, fait référence aux régions du Sud, du Centre, de l’Est et dans une certaine mesure du Littoral. Mais dans l’analyse, c’est le Nord qui préoccupe, dans la mesure où le Sud est généralement soupçonné de vouloir tromper le Nord. Pris dans l’étau de l’appartenance ethnique, Paul Biya fait toujours la part belle à l’élite du Centre-Sud dans ses nominations. Par exemple, l’élite du Nord qui avait exigé la Primature semble aujourd’hui désappointée. Qui plus est, une forte tête comme Marafa Hamidou Yaya, ci-devant ministre de l’Administration territoriale, a été limogée. Toutefois, le Nord tire son épingle du jeu dans l’actuel gouvernement.

La partie septentrionale du pays conserve la vice-primature où Amadou Ali a été maintenu, même si le poste ministériel qui lui est confié n’a plus la même consistance que le portefeuille de la justice qu’il gérait avant. L’un des postes de ministre d’Etat leur revient. Les ténors de par leur longévité au gouvernement, à l’instar de Amadou Ali, Zacharie Perevet, Bello Bouba, Hélé Pierre, Adoum Gargoum, Alim Hayatou, Issa Tchiroma, Hamadou Moustapha, etc. sont bel et bien en place. A côté, de jeunes ministres comme Mme Youssouf et bien d’autres se maintiennent. Mais le plus intéressant c’est l’émergence de nouvelles têtes dont celle de Alamine Ousmane Mey, jusque-là directeur général de Afriland First Bank, nommé au ministère des Finances. Badjika Mohamadou, le fils de l’ancien président de la République, Ahmadou Ahidjo est aussi appelé à servir aux côtés de Paul Biya à la présidence de la République. Les Abba Sadou, Yaouba Abdoulaye, Kalsoumi Alladji, etc. garnissent le butin de chasse d’un Nord qui n’est pas aussi mal placé que cela, même si on se rend compte que l’Adamaoua apparaît comme un peu lésée. Paul Biya a refait confiance aux anciens, pour l’essentiel, tout en promouvant un nouveau leadership politique dans le Nord.
 
L’axe anglo-franco, à côté de l’axe nord-sud

Au-delà de l’axe nord-sud, le gouvernement du 09 décembre a consolidé la répartition anglophone/francophone, notamment avec un chef d’Etat francophone et un chef du gouvernement anglophone. La partie anglophone du pays comprend les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest alors que la partie francophone concentre les huit autres régions. Paul Biya et Philémon Yang poursuivent ainsi la logique d’un tandem mis en place depuis 1992 avec un membre inamovible – la chefferie de l’Etat tenue par Biya – et un autre où défilent des Premiers ministres dont déjà deux du Nord-Ouest (Achidi Achu et Philémon Yang) et deux du Sud-Ouest (Peter Mafany Musonge et Epharaïm Inoni).

Pour le reste, dans la partie anglophone du pays, le président a fait confiance aux anciens, comme dans le Nord. Il n’y a pas eu de changement notable dans la planification de leur participation au gouvernement. Les Ama Tutu Muna, Atanga Nji, Dion Ngute, Ngolle Ngwesse, Agbor Tabi, Fuh Calistus, etc. ne sont pas étrangers à celui qui suit l’actualité politique du Cameroun depuis plus de dix ans.

Ces deux grands axes (nord-sud ; anglo-franco) de la politique au Cameroun représentent des points sur lesquels plane un risque de fracture préjudiciable à la stabilité et à la cohésion nationale. Ce risque de fracture est dû à un contentieux historique : d’une part les frictions politiques diverses entre le Nord et le Sud et, d’autre part, le reproche fait aux francophones d’avoir trompé les anglophones dans la réunion et le partage des ressources de l’ancien Cameroun sous tutelle des Nations unies, administré d’un côté par la Grande Bretagne et de l’autre par la France.
 
Suturer les lignes de fracture

D’inspiration aujoulatiste, l’axe nord-sud se matérialise par la rotation du personnel politique du nord et du sud au gouvernement mais surtout à la présidence de la République. A André Marie Mbida (Sud), avait succédé Ahmadou Ahidjo (Nord) qui a passé la main à Paul Biya (Sud). Aujourd’hui, les Nordistes attendent que Paul Biya « remette » le pouvoir au Nord, ou bien, à tout le moins, qu’il lui donne une place honorable au sein du gouvernement. Par ailleurs, le Nord rumine toujours les règlements de comptes faits par le régime Biya contre des Nordistes exécutés à l’issue de la tentative du coup de l’Etat du 06 avril 1984 au motif que le mouvement Jose essentiellement constitué d’une partie de l’élite militaire du Nord avait voulu renverser Paul Biya. Au-delà, le Nord constitue un vivier électoral intéressant pour les hommes politiques. Tout cela fait que cette partie du pays soit courtisée. En tout cas, le président Biya ne souhaiterait pas faire sans elle.

La répartition anglo/franco, d’imagination ahidjoïste, s’observe quant à elle au niveau du respect du ratio minimum 22/78 dans les postes à responsabilités, 22% représentant la population anglophone « d’origine » et 78% le reste. C’est vrai que ce ratio n’est ni vrai dans l’absolu, ni toujours respecté quantitativement. Mais il est qualitativement compensé par le poste de Premier ministre.

La partie anglophone du pays est en effet le creuset de revendications multiples dont les plus retentissantes sont celles de sécession promues par le Scnc, celle de l’accession d’un Anglophone à la magistrature suprême plus de 50 ans après le départ des tuteurs franco-britanniques, et celle d’un investissement public conséquent dans cette zone à forte potentialité d’exploitation économique, notamment pétrolière. Paul Biya qui ne veut pas prêter le flanc à une partition de son pays, apprécie l’intégration des Anglophones au plus haut sommet de l’Etat comme un impératif politique.

Franck ESSOMBA

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Rien à conquérir ? Violente redistribution des cartes à l’Ouest

La situation de l’Ouest au sein du gouvernement du 09 octobre 2011 confirme son statut de région sans enjeux politique fort pour le pouvoir de Yaoundé. La place étriquée qu’elle occupe montre bien que Paul Biya n’a pas de conquête particulière à y opérer. A maintes reprises, le régime Rdpc a indiqué que le pouvoir ferait sans elle si elle continue de s’accrocher à l’opposition. En revanche, on note une grande déstabilisation de l’élite gouvernementale dans la région.

Le « licenciement » ou la démission de quatre ministres dans une région qui n’en avait pas plus de cinq – Clobert Tchatat,  Michael Tomdio, Maurice Kamto et dans une certaine mesure Jean Nkuete –  est une illustration patente de cette déstabilisation. Ce faisant, il y a eu une redistribution des cartes. Si Madeleine Tchuinte a gardé le portefeuille de la Recherche scientifique et technique et que Mefiro Oumaro déjà aux affaires est monté ministre délégué, on note un renouvellement de l’élite régionale au sein du gouvernement à près de 70%.

Tout compte fait, on peut croire que l’Ouest a perdu deux places : la vice-primature et le secrétariat général adjoint à la primature. Si l’on retient l’hypothèse que la nomination de Jean Nkuete au secrétariat général du Comité central du Rdpc est un consistant lot de consolation et que le prochain Sga de la Primature viendra de l’Ouest, on aboutit toujours à la conclusion d’un recul de l’Ouest dans la participation aux affaires publiques au sommet de l’Etat, peut-être pas quantitativement, mais sûrement qualitativement. A travers la conservation de Luc Sindjoun parmi les trois conseillers spéciaux du président et Jean Ketcha comme ambassadeur itinérant, Paul Biya maintient les acquis dans une région où la redistribution des cartes a probablement été plus violente qu’ailleurs dans le pays.

Ibrahim FALL

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Post-scriptum. Immobilisme dans la continuité avec un gouvernement de « nous nous les potes »
 
Sixième  gouvernement depuis les 10 dernières années, après ceux de 2002, 2004 (consécutif à la présidentielle d'octobre de la même année), 2006, 2007 et 2009, le nouveau gouvernement consacre la continuité trentenaire de l’immobilisme érigée en art de perdurer au pouvoir

Une image forte qui participe de la duperie politique née du nouveau gouvernement est véhiculée dans les quartiers.  Il s’agit des  travaux de voirie en cours dans les artères de Douala ou en lieux et places d’un plan d’urbanisme dynamique, des ouvriers bouchent des trous avec du ciment et du gravier. Pour l’imagerie populaire, il s’agit du début des grandes réalisations.

De la même manière, en lieux et places du « Tous Ensemble » annoncée par le président Biya le 3 novembre 2011 lors de sa prestation de serment au Palais de verre de Ngoa Ekelle, en prélude à un gouvernement de large représentativité sociopolitique,, Paul Biya nous a offert un mois après, un gouvernement de « nous nous les potes », entre copains et coquins.

Selon l’agence chinoise de presse Xinhua, « Très attendu du peuple camerounais, le nouveau gouvernement a finalement créé peu de surprises. Le grand chamboulement escompté pour fixer le cap de la politique des "grandes réalisations" annoncée par le chef de l'Etat réélu après 29 ans de magistrature suprême comme un chantier d'envergure destiné à inscrire le Cameroun au rang des pays émergents au cours des prochaines années, n'a pas eu lieu ». C’est tout dire...

Réputé radical, le député Jean Michel Nintcheu, par ailleurs président régional Sdf Littoral pense pour sa part que « Tout ce qui s’est passé le 9 décembre 2011 n’est qu’enfumage et fumisterie sans importance pour le Cameroun. »
Il estime en effet qu’après avoir transformé durant 29 années sa présidence en comédie où il décide seul de la mise en scène puis promené le pays après sa prestation de serment au point de déstabiliser le gouvernement pendant plus de deux mois, M. Biya vient de publier la liste de ses anciens nouveaux collaborateurs. Ce conglomérat hétéroclite né dans la douleur aura certainement, comme les précédents, des complications post-natales en raison de ce que le seul objectif de son géniteur a toujours été de démontrer qu’il est le seul capable de se succéder à lui-même . Et de se maintenir durablement au pouvoir

Avec cet ancien nouveau gouvernement, on assiste « à de minables arrangements au sein de la minorité présidentielle qui mettent en valeur tel ou tel clan. C’est la quasi-reconduction d’une équipe en échec sur toutes les questions importantes notamment l’emploi, l’économie, l’éducation, la santé, l’accès aux services de base par un chef lui-même en échec. C’est la même politique qui va continuer.  M. Biya qui a adopté pour devise de ne pas changer une équipe qui perd, a confirmé en réalité à la tête de son comité de soutien officiel son vassal dans la continuité de la casse définitive qui conduira notre pays sur la route de tous les dangers au cours des prochaines années ». 

Est-ce un gouvernement définitivement provisoire comme le régime nous a habitué ? Devrons-nous attendre les vrais changements qui pourraient intervenir à l’aune des élections législatives et municipales ? Xinhua pense qu’il s’agit « d'un jeu de chaises musicales à caractère purement politique ». La nouvelle structure gouvernementale comporte 37 postes de ministres pleins, y compris le portefeuille de vice-Premier ministre, ministre chargé des Relations avec les Assemblées et en dehors des postes de ministres délégués et de secrétaires d'Etat, également nombreux.

Selon  Louis Tobie Mbida qui enchaîne dans le mode indignation, il ne fallait pas s’attendre à un changement de mentalité ou à une prise en compte d’une opinion publique qui s’est tout de même abstenu au niveau de 70%  lors de la présidentielle, pour marquer son désintérêt de la chose politique. Ce gouvernement a été préparé, dit l’opposant, dans «  l’obscurantisme des dirigeants camerounais qui vont puiser leur inspiration dans l’irrationnel le plus sombre, dans l’ésotérisme le plus ténébreux, dans les sentiments les plus abjects, dans la sorcellerie rétrograde, dans la magie noire et des séances Vaudou. Plusieurs Camerounais se demandent à juste titre pourquoi le vendredi 9 septembre 2011, le 9 octobre 2011 et enfin le vendredi 9 décembre 2011 ont été choisis respectivement pour annoncer : la liste des 22 candidats retenus pour les élections présidentielles, la date du scrutin présidentiel, la date de la présentation de l’ancien-nouveau gouvernement».

La posture politique adoptée par Paul Biya a donc donné naissance à l’indignation, qui elle-même provoque des réflexions parfois irrationnelles. René Dumont parlant de l’Afrique disait qu’elle est mal partie. Quant au Cameroun, il y a longtemps qu’il ne part plus, condamné à faire du surplace par la volonté du prince…

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