19/12/2011 01:33:54
Cameroun. Impunité dégénérative
On dit d’un régime qui surfe sans manifester la moindre sensibilité sur les souffrances du peuple pour asseoir sa longévité, qui fonctionne comme si le bien ou le mal lui était égal et que le vice était le sommet de sa vertu, qui méprise les conventions sociales et l’opinion publique, et se fait coutumier des actes posés à l’encontre du sentiment moral commun, on dit d’un tel régime, disons-nous, que sa philosophie c’est le cynisme.
Le Messager
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On dit d’un régime qui surfe sans manifester la moindre sensibilité sur les souffrances du peuple pour asseoir sa longévité, qui fonctionne comme si le bien ou le mal lui était égal et que le vice était le sommet de sa vertu, qui méprise les conventions sociales et l’opinion publique, et se fait coutumier des actes posés à l’encontre du sentiment moral commun, on dit d’un tel régime, disons-nous, que sa philosophie c’est le cynisme. Et cela, même quand son catéchisme officiel s’appellerait « rigueur et moralisation ».

Si cette philosophie se décline en termes de permissivité  gouvernante et d’impunité systémique, alors  il ne peut résulter essentiellement de sa gouvernance qu’une fatale dégénérescence sociale du pays.

La dégénérescence se définit comme une perte de valeurs qualitatives ou de caractères originels du dégénéré, tel qu’on peut oser aujourd’hui le constater pour notre pays qui ne cesse, sous le régime du Renouveau, de s’avilir, de se dégrader, de se dévaloriser, de se pervertir, et de s’abîmer dans cette facilité qui fertilise la corruption, tout en ancrant durablement l’aliénation socioculturelle et économique dans toutes les strates de la société.

En réalité, il serait illogique que l’impunité ne fût pas garantie aux bénéficiaires de la permissivité gouvernante. Car le gérant de cette permissivité ne saurait punir sur le coup, sans se contredire, quelqu’un qu’il a autorisé, ou encouragé par un cynique laisser-faire, à mal agir. Il en est certainement ainsi du discours de M. Amadou Ali qui, revêtu de toute son autorité de vice-premier ministre du Cameroun, va déclarer au représentant des Etats-Unis qu’après Paul Biya, « ils » n’accepteront pas qu’un autre Béti/Bulu lui succède, et encore moins un Bamiléké…
De tels propos seraient sans conséquence s’ils restaient dans le secret diplomatique. Rendus publics au Cameroun dans un contexte où le débat est vif autour de « l’après -Biya », c’est comme si un masque tombait en dévoilant un positionnement politique à l’encontre des objectifs majeurs jusqu’ici et apparemment poursuivis par le régime et ses gouvernements successifs. A savoir : l’unité nationale et le processus démocratique. Ils méritaient, de notre point de vue, que leur auteur fût, par le chef de l’Etat,  sommé de s’expliquer sur leur véracité et leur sens exact devant le peuple camerounais, ou alors écarté, ne serait-ce que momentanément, du gouvernement supposé responsable de la « cohésion nationale ».

Au contraire de quoi on peut constater que pour avoir conforté dans la tête des Camerounais, s’il en était encore besoin, que le pouvoir d’Etat est ethnique dans notre pays, et que de surcroît il serait la propriété privé de on sait quelle ethnie du septentrion, celui qui aurait dû être à tout le moins écarté pour cause de fractionnisme a été reconduit au comité central du parti au pouvoir, et maintenu comme adjoint au Premier ministre. Cette gestion n’est-elle pas symptomatique d’un redoutable processus caché ou futur ?

Biaisée dans son objet et vecteur de corruption dans son déroulement, l’Opération épervier témoigne également de l’impunité dégénérative logiquement induite de la permissivité. Conçue prétendument pour lutter contre l’inattaquable corruption, elle a contourné celle-ci pour se confiner aux détournements de fonds publics qui ne sont en fait qu’un épiphénomène d’une société corrompue. Et comble de paradoxe, elle semble désormais permettre à des autorités publiques de corrompre aux frais de l’Etat des avocats et juges pour régler des comptes particuliers à leurs adversaires ou rivaux, ou de maintenir ces derniers en prison des années durant, sans jugement.

La semaine dernière (15/12), en présidant le premier conseil ministériel de son nouveau mandat, M. Biya a montré combien il s’était rendu compte que ses plaintes régulières depuis quelques années contre « trop de temps perdu »« trop d’efforts dépensés en pure perte », « les grands projets qui marquent le pas », les « chantiers en retard », les projets agroindustriels « qui dorment dans les cartons », « les résultats toujours attendus », etc. n’avaient rien changé dans le laxisme de ses ministres et l’inertie de son système gouvernant. Le président nous a même rejoint dans le constat que trop de décisions sont prises dans ce pays sans être suivies d’exécution, en reconnaissant, sans s’en offusquer outre mesure qu’« en dix ans, nous n’avons pas été capables d’élaborer les codes sectoriels de notre Charte d’investissements qui sont pourtant des instruments indispensables pour la réalisation de nos grands projets ».

On pourrait en dire autant de cette « loi sur la déclaration des biens », une des rares qui soit parfaitement constitutionnelle, et dont on a l’impression que le décret d’application qui relève bien du président de la République, ne sera jamais signé. L’application de cette loi est pourtant nécessaire pour servir de socle aux poursuites judiciaires éventuelles contre les détournements de fonds publics et tout enrichissement illicite des hauts responsables de l’Etat. Le fait de différer éternellement l’application de cette loi entre dans l’essence même de la permissivité gouvernante et devrait entrer dans le genre de carence dont M. Biya dit à ses ministres qu’elle « n’est plus tolérable »

Depuis trois décennies, M. Biya change de gouvernements comme on change de chemises, sans doute parce qu’il constate des carences dans la mise en œuvre des orientations qu’il donne ou des ambitions qu’il énonce. Mais, ni le changement du personnel, ni les réformes structurelles du gouvernement ne change rien aux dysfonctionnements et à l’inertie de l’Etat. Il ne nous semble pourtant pas qu’il se soit arrêté quelques fois pour se demander pourquoi. Et cela pose tout de même le problème du médecin qui prescrit constamment le même comprimé d’aspirine contre une fièvre récurrente dont il ne cherche pas la cause. Laquelle, à notre sens, se trouve dans la permissivité et l’impunité qui dégénère le patriotisme et l’engagement citoyen des fonctionnaires camerounais à tous les niveaux, et n’en fait plus que de prébendiers impénitents, prompts à se reconnaître comme « des créatures du président ».

Le discours du président semble glisser sur eux comme l’eau sur l’huile froide, suggérant une non acceptation de l’autorité… De sorte que, lorsqu’il donne à ses ministres un délai de 60 jours pour présenter leur feuille de route à son approbation, on peut douter que cela se fasse, les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, et ce délai étant en lui-même surprenant. Encore que certains d’entre eux, nouvellement venus, n’ont encore ni bureau, ni budget prévu pour s’asseoir et rédiger cette feuille de route.

M. Biya pense que ses instructions « impératives » seront mieux respectées cette fois que les précédentes. Il leur rappelle, comme à dessein, que leur présence au sein du gouvernement « est une référence à (leur) compétence et à (leur) intégrité » – ce que nous espérons tous, car chacun a droit à la conversion – « mais surtout, insiste-t-il, un honneur qui oblige à un dévouement sans limite ».

Le mot « surtout » signifiant « par-dessus tout », M. Biya attend donc de ses ministres en cette « heure de l’action », surtout un dévouement sans limite. Tout indique donc que le dévouement à leur fabriquant prévaudra sur la gestion de la République, puisqu’à mi-février, lorsque leur feuille de route atteindra la présidence, on ne sera plus qu’à quatre mois des législatives et municipales dont le raz-de-marée en faveur du parti présidentiel sera le meilleur indicateur dudit dévouement.

Le régime d’impunité a donc encore de beaux jours devant lui, et la dégénération continuera.

 

Jean Baptiste Sipa

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