20/12/2011 02:54:48
Mondialisation et économie : l'urgence de refonder un écosystème économique assaini
Une opportunité pour l'Afrique
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Les dirigeants politiques des pays les plus développés semblent impuissants face à la grave crise économique qui menace la stabilité du monde. Une crise protéiforme (monétaire, financière, bancaire, écologique) qui pose de manière brutale la question de la pertinence des choix ayant conduit à la forme actuelle du système économique mondial.

Les sociétés humaines initialement compartimentées en ensembles politiques (nations), sphères culturelles, entités géographiques, ont évolué vers une intégration globale, à l’échelle planétaire, dont les effets demeurent incertains. S’il n’est pas question de remettre en cause ce processus de mondialisation en lui-même – inévitable du fait notamment des progrès techniques - il apparaît cependant que la manière dont il s’effectue peut avoir des effets plus ou moins bénéfiques sur les individus.

Ce processus de mondialisation, qui a commencé au 15e siècle avec notamment l’acquisition de la capacité de se projeter au loin grâce à la maitrise de la navigation maritime au long cours, s’est accéléré au cours des dernières décennies du fait de deux évolutions structurantes :

•    L’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication (en particulier du téléphone portable et de l’Internet). Il se traduit par une réduction considérable des distances et des différences, et une unification de la vie à l’échelle de la planète.

•    La généralisation du capitalisme néolibéral [1] qui s’est transformé en marche triomphale avec l’effondrement du bloc communiste à la fin des années 1980. La vision néolibérale du monde se fonde sur l’importance du (libre) marché et sa capacité intrinsèque à générer de la croissance économique ainsi qu’à trouver un équilibre de fonctionnement profitable à tous et produisant une répartition juste des fruits cette croissance (sous-entendu seuls les individus non méritants ne parviendront pas à en profiter). Elle se traduit par une dérégulation complète de l’activité économique et par une réduction drastique du rôle de l’Etat (ou de toute autre institution indépendante pouvant être dotée d’un pouvoir de réglementation). Cette doctrine politico-économique est bien résumée par cette formule lapidaire que le président américain Ronald Reagan, fraichement élu, a prononcé lors de son discours d’investiture le 20 janvier 1980 : « l'État n'est pas la solution à nos problèmes... L'État est le problème ».

Cet article s’attache à analyser les effets de cette mondialisation marquée par la généralisation du libre marché, sur la situation économique des pays et sur les peuples. Il ne traite pas des doctrines politiques qui l’ont accompagnée, dont l’expression la plus spectaculaire est sans doute apparue avec la montée en puissance des néoconservateurs américains au tournant des années 1980, avec des conséquences parfois tragiques comme dans le cas de la deuxième guerre d’Irak.

Il paraît clair aujourd’hui que l’écosystème politico-économique mondial souffre de graves déséquilibres structurels, qui doivent être corrigés afin de prévenir les risques d’un emballement incontrôlable conduisant à une déstabilisation globale de la planète aux conséquences imprévisibles. Cette nécessité d’une refondation apparaît dans un contexte mondial où les peuples prennent de plus en plus conscience d’avoir un intérêt commun à préserver l’équilibre de la planète ; où la démonstration est faite que la seule puissance militaire ne suffit pas pour imposer un point de vue, et que celle-ci doit prendre en compte la concertation avec les peuples ; où cette concertation nécessaire donne à ces peuples une opportunité d’expression de leurs différentes sensibilités et conceptions du monde, et par ce biais d’impulser un renouvellement et un enrichissement de la conception de la modernité qui n’est plus exclusivement européenne et occidentale. En particulier, l'Afrique a certainement un rôle important à jouer, en revalorisant par exemple la dimension sociale et le rapport à la nature qu'elle a su développer et affirmer au fil des siècles.

Avant d’exposer des options pouvant permettre de poser les bases d’un fonctionnement économique et politique plus viables à l’échelle de la planète, arrêtons nous d’abord sur les mécanismes ayant conduit aux crises répétées du système monétaire et financier (les causes), puis examinons les problèmes structurels qui en sont issus (les effets et conséquences).

Des causes

Les crises économiques sont apparues avec un caractère systémique à la suite du mouvement de libéralisation de la finance. Celui-ci a pris son essor au tournant des années 1960, avec le succès des théories corrélant cette libéralisation financière avec la croissance économique. De manière schématique, la libéralisation financière se traduit par une dérégulation des activités de financement de l’économie (mouvements de capitaux, prix, suppression des frontières entres activités et entre actifs …). Jusqu’au début des années 2000, et au cours des 30 années précédentes, la libéralisation financière comme accélérateur de la croissance économique a été le mot d’ordre des plus hautes instances économiques (F.M.I, Banque mondiale, O.C.D.E notamment). Le marché est alors tenu pour infaillible par de nombreux économistes, il est en tout cas présumé plus apte que les interventions massives de l’Etat à assurer une autorégulation permettant d’obtenir équilibre, croissance et plein emploi.

Ce mouvement de déréglementation franchit 2 étapes décisives avec :

•    La libéralisation du marché des changes (mars 1973). L’abandon de la fixité des taux de change des diverses monnaies par rapport à l’étalon dollar concomitamment avec l’abandon par l’administration Nixon du rattachement nominal du dollar à l’or, signent de fait la fin du système de Bretton Woods [2] qui avait pourtant régi avec un certain succès le système économique mondial au cours de la période dite des Trente Glorieuses (1945-1974), période est marquée par une forte croissance économique et l’opulence du monde occidental . Cette double sécurité permettait d’une part de contenir dans une certaine mesure la tentation du gouvernement Américain d’utiliser inconsidérément la planche à dollar pour financer son économie avec le risque de susciter et propager de l’inflation à toute l’économie de la planète, et d’autre part de limiter la volatilité des cours de change qui compliquent les prévisions économiques.

•    La libéralisation du marché des obligations, qui a pris son ampleur au tournant des années 1980. Les Etats sont conduits à se financer sur le marché comme n’importe quelle entreprise au lieu de s’adresser à une banque centrale, et sont ainsi soumis aux variations incontrôlables de taux d’intérêt et de taux de change imposées par un marché devenu tout puissant et qui leur laisse peu de marge de manœuvre.

Cette approche néolibérale de l’économie s’oppose à la vision d’un libéralisme plus classique, d’essence keynésienne [3], dans laquelle l’Etat a un rôle à jouer dans le domaine économique (notamment dans le cadre d’une politique de relance), les marchés livrés à eux-mêmes ne conduisant pas forcément à l’optimum [4]. Pour les tenants de cette nouvelle approche libérale, toute régulation financière est une menace pour la liberté d’entreprendre et une entrave à la croissance économique.

Les effets bénéfiques sur l’individu (en termes d’emploi et de pouvoir d’achat) et sur un pays (en termes de balance commerciale) ne sont plus considérés comme des éléments d'évaluation de la validité de ce modèle de société, ils sont érigés de manière arbitraire en conséquence logique, naturelle et automatique d’un modèle néolibéral accompli dans sa plénitude. Sauf qu’il est impossible aujourd’hui de démontrer une corrélation entre la libération financière et la croissance économique, et même simplement de démontrer que cette libéralisation soit nécessaire. L’exemple des Trente Glorieuses montre même qu’un certain niveau de contrôle des opérations financières par les pouvoirs publics n’est pas incompatible d’une prospérité économique.


Ce mouvement de dérégulation financière a profondément marqué le paysage économique mondial, et produits quelques effets indésirables dont :

•    le développement de la spéculation financière comme instrument privilégié de production du profit, à travers notamment les produits dérivés,

•    la mauvaise redistribution des fruits de la croissance économique,

•    une certaine atrophie des secteurs industriels traditionnels (dans les pays anciennement industrialisés) victimes du déplacement massif des capitaux vers les activités financières plus rémunératrices.

Les produits dérivés (CDS, CDO …) [5], qui sont des sortes d’assurance qu’on prend pour se protéger de la volatilité des cours de la bourse, et plus généralement les transactions financières, ont pris une place démesurée dans l’économie, au point de réduire la part de la part de l’économie réelle (production de bien set services) à moins de 2% du volume total des montants financiers échangés dans le monde aujourd’hui [6]. Ce sont des produits hautement spéculatifs, émis par les grandes banques à hauteur de montants globaux dépassant de très loin la richesse réelle disponible (fonds propres), et dont les variations devenues incontrôlables mettent en péril tout l’édifice financier mondial. Un tel modèle spéculatif n’a de chance de fonctionner (dans un équilibre instable) que dans le cadre d'une croissance continuelle. Beaucoup ont cru à tort qu'un tel cycle de croissance infinie soit possible, croyance évidemment erronée (autant que la croyance en l’alchimie et à la transmutation des métaux en or!).

L’altération des mécanismes de redistribution des fruits de la croissance se traduit notamment par le fait que lorsqu’une société gagne de l’argent, celui-ci est distribué prioritairement et majoritairement en dividendes aux actionnaires, et très peu en salaires aux employés productifs ; lorsqu’elle en perd, mettant au passage des milliers de personnes au chômage, c’est en dernier ressort l’Etat et donc le contribuable qui règle la note. A cela il convient d’ajouter les excès de l’élite politique et des grandes entreprises cotées en bourse, gavée de bonus et d’augmentations salariales vertigineuses, qui accentuent les inégalités entre une minorité de riches dont les revenus ne cessent de croître et une majorité acculée dans la précarité et la pauvreté. Ce système, qui a établit et légitimé la captation de l’essentiel de la richesse produite par une minorité détentrice du capital, fonctionne au détriment de la classe moyenne.

Pour cette dernière, les mécanismes d’ascension sociale à travers la redistribution des richesses produites ne jouent plus, conduisant à un déclassement de plus en plus massif des travailleurs - fragilisés par la contraction de leurs revenus conjuguée à l’instabilité de l’emploi - vers les couches sociales basses et paupérisées. Ce phénomène s’observe aujourd’hui dans la société américaine et dans les pays industrialisés d’Europe. Cet affaiblissement de la classe moyenne présente un grave danger, la croissance en volume et en niveau de revenu de la classe moyenne constituant un facteur clé du dynamisme d’une société. « Le libre marché n'équivaut pas à une permission de prendre tout ce que vous voulez de tous ceux que vous pouvez », cette déclaration du président américain Barack Obama en personne, représentant de l’économie la plus libérale qui puisse être, indique sans doute qu’un seuil de tolérance est franchi, et qu’un minimum de contrôle s’avère nécessaire pour obtenir un système permettant d’apporter la prospérité au plus grand nombre.

Notons enfin que le rétrécissement de l’activité industrielle classique, créatrice de biens économiques réels qui seuls peuvent assurer la stabilité et la survie à long terme, introduit un déséquilibre structurel qui n’est plus tenable.

Au deséquilibre structurel

Les manifestations les plus graves de ce désordre sont liées à la destruction des emplois et au transfert du pouvoir de la sphère politique vers les marchés et les détenteurs du capital.

Délocalisation et destruction des emplois.

La recherche d’une rémunération toujours plus élevée du capital a conduit les entreprises des pays occidentaux à délocaliser massivement leurs usines vers les pays à bas coûts salariaux, profitant d’un marché et d’une production industrielle mondialisées. Cette délocalisation se traduit par la désindustrialisation de l’occident qui s’accompagne d’une destruction accélérée des emplois. Ces conséquences désastreuses ont été longtemps minimisées, pour les principales raisons suivantes :

•    La croyance que la baisse des prix des produits importés des pays à bas coûts génère une augmentation mécanique du pouvoir d’achat profitable à tous.

•    La spécialisation technologique comme facteur concurrentiel différenciant permettant de compenser par l’exportation de produits à haute valeur ajoutée (donc vendus plus chers) le manque à produire généré par la délocalisation des usines traditionnelles.

La pertinence de ces arguments est remise en cause par la flambée du chômage dans les pays désindustrialisés, et par des pressions à la baisse que cette conception de la mondialisation engendre sur les salaires de la classe moyenne. La délocalisation ne s’étant pas accompagnée d’une politique efficace de reconversion des salariés mis au chômage vers des emplois plus qualifiés, elle provoque un vrai désastre social. La frange de la population peu qualifiée, déjà fragile, voit les possibilités d’emploi disparaître, et le risque de précarisation augmenter. Si la spécialisation technologique peut apporter momentanément une réponse à la compétition des nouveaux acteurs industriels issus des pays émergeants, elle ne met pas à l’abri éternellement.

L’information et la connaissance se mondialisant elles aussi, cette évolution met à terme à la portée de tout pays organisé de manière adéquate, n’importe quelle technologie humaine, même la plus pointue. Les sociétés occidentales développées, qui ont longtemps bénéficié des facilités du libre échange et de l’absence de barrières douanières lorsqu’elles étaient seules à prospérer, doivent se préparer à faire face à la concurrence aigüe de ces nouveaux acteurs à l’appétit d’autant plus aiguisé qu’ils aspirent eux-aussi à gouter aux bienfaits de la croissance économique. Ces difficultés semblent insurmontables pour des sociétés anciennement industrialisées qui, à l'exception notable de l'Allemagne et du Japon, auront tout misé sur le tertiaire (les services), en permettant le démantèlement massif de leurs usines. Usines constituant en fin de compte le véritable moyen permettant de produire durablement de la croissance, et non une simple redistribution par transfert de la richesse des masses vers une minorité contrôlant le capital. A moins d’entreprendre un réexamen critique des bénéfices réels de la mondialisation sur la croissance et la redistribution du pouvoir d’achat, et d’engager les mesures correctives permettant d’en atténuer les excès.

Enfin, la baisse des prix liée à la mondialisation, bien que réelle, ne saurait être un argument car même moins chers, les produits restent inaccessibles à des individus sans revenu. Cette baisse se traduit le plus souvent par une accumulation chez des personnes qui jouissent déjà d’un pouvoir d’achat (par exemple achat de plusieurs automobiles là où une aurait suffi …).

Transfert du pouvoir des politiques aux financiers.

La montée en puissance des marchés régis par les seules lois du libre échange à conduit à la concentration d’un pouvoir croissant entre les mains des détenteurs de capitaux (les banques notamment), qui échappe peu à peu à tout contrôle y compris au contrôle de l’Etat. La conséquence logique est un transfert progressif du pouvoir de décision de la classe politique vers le monde de la finance, conduisant fatalement la société (vue comme espace collectif d'organisation de la vie des individus) à une catastrophe du fait de la confusion des rôles entre ces deux catégories d’acteurs.

Contrairement au politique dont la vocation est de gérer la société dans l'intérêt général, le financier est exclusivement intéressé par la recherche de son profit, et il n’hésite pas à réaliser ce profit même lorsque cela se fait au détriment de l'intérêt collectif (il ne s’agit pas d’un jugement de valeur, la préservation de l’intérêt général n’est simplement pas dans sa vocation). Il ne recherchera pas à redistribuer équitablement la richesse produite entre les acteurs de cette production, si rien ne l’y oblige.

Un encadrement de l’activité économique s’avère donc nécessaire, les acteurs économiques ne pouvant trouver en eux-mêmes la motivation nécessaire pour se contrôler et limiter leurs excès. Il est nécessaire que le pouvoir politique (l’Etat) retrouve les capacités de décisions suffisantes pour rééquilibrer le fonctionnement des marchés en faveur d’une meilleure protection des travailleurs et des consommateurs. Il paraît opportun à ce point de notre exposé, d’énoncer deux évidences qui ne sont sans doute pas suffisamment rappelées :

•    Si la production des richesses ne peut se faire sans les capitaux, ces capitaux eux-mêmes ne peuvent produire des biens économiques réels (génératrices de croissance) qu’avec le travail des individus (l’utilisation spéculative des capitaux génère essentiellement un simple transfert de richesse au bénéfice des détenteurs de ces capitaux).

•    Le profit ne saurait se justifier au détriment de l’intérêt collectif et de l’équilibre de la planète.
Notons enfin que l’homme politique tire sa légitimité du choix des citoyens à travers le jeu démocratique, il rend compte à ces derniers qui peuvent en principe le démettre. Les détenteurs de capitaux, qui contrôlent les marchés dont les peuples subissent la loi très souvent à leurs dépends, ne représentent qu’eux-mêmes (leurs propres intérêts). Il est par conséquent suicidaire de maintenir ce système dans lequel les marchés exercent autant d’influence sur la société en dehors de tout contrôle.


Modèle de societé en cause.

Les désordres engendrés par cette mondialisation régie par la libéralisation financière et économique rendent ce système intenable en l’état. Plus fondamentalement, il s’impose la nécessité de reconsidérer le modèle de société actuel, défini à travers une vision européenne et occidentale de la modernité marquée par le triomphe de l’individualisme et de l’hédonisme.

Cet individualisme conduit à la déconstruction de tous les repères, au nom de la liberté individuelle, du droit de choisir. Mais choisir quoi au juste ? Comment peut-on être sûr qu’un choix n'est pas influencé par la pensée dominante du moment? Comment un individu peut-il être sûr d’avoir les moyens de protéger "sa liberté de choix" face à ce qu'on doit considérer comme l'intrusion et la dictature de la publicité et du tout communiquant imposé par les nouvelles technologies ? Cet hédonisme consacre le triomphe de l’instantanéité, de la forme sur le fond, la culture de consommation, le refus de toute forme de contrainte : culture du jetable, accumulation de biens matériels, recherche de la perfection physique (via notamment la chirurgie esthétique), une relativisation rampante des mœurs ...

Il n’est évidemment pas question ici de remettre en cause les bienfaits du progrès et de la modernité en soi, il s’agit de reconsidérer la conception européenne et occidentale de cette modernité fondée notamment sur des choix de société dont l’universalité est remise en cause (le lecteur est invité à se reporter aux nombreux débats agitant actuellement la société occidentale : rapport à la religion, orientation sexuelle, choix du genre, la place de la femme, le rapport homme/femme, notion de viol conjugal, remise en cause de l’usage de l’appellation « Mademoiselle », rapport à l’enfant …).

Le triomphe électoral des partis islamistes dans les pays arabes récemment libérés du joug de la dictature est un signe qui ne trompe pas à cet égard. Les motivations de ce vote en faveur des partis islamiques ne sont pas uniquement religieuses, elles traduisent sans aucun doute un rejet de toutes les compromissions des régimes en place et des excès de la mondialisation (économique aussi bien que culturelle). C’est un parti pris réducteur que de considérer à priori que le vote en faveur d’un parti religieux traduit nécessairement un retour à l’obscurantisme des temps anciens [7] et un risque pour les libertés et la bonne gouvernance. Cette méfiance est telle en occident que chaque fois qu’un pays a voté librement en faveur d’un parti islamiste, dans des élections parfaitement régulières, de nombreuses voix se sont aussitôt élevées pour disqualifier ces élections et jeter de la suspicion sur les intentions des vainqueurs, comme dans le cas du Front islamique du salut (FIS) en Algérie au début des années 1990, du Hamas [8] en Palestine en 2006, et maintenant de la Tunisie et de l’Egypte.

Pour revenir à l’angle économique de cette analyse, il convient de remarquer qu’aucune relation de causalité n’a pu être établie entre la religion et la croissance économique. Au sein de l’Europe elle-même, des partis politiques d’inspiration chrétienne (démocratie chrétienne) ont contribué à la modernisation de la société et au progrès économique, par exemple dans la Bavière allemande, en Flandre belge ou dans la Vénétie italienne. La société israélienne fonctionne parfaitement selon des règles démocratiques (du moins pour le citoyen israélien) malgré la poussée significative de l’extrême droite religieuse dans toutes les élections récentes.

La Thaïlande bouddhiste à 95% est un dragon économique alors que la Birmanie qui partage avec elle cette même religion peine à s’extraire du sous-développement. Enfin le gouvernement Turc, bien qu’issu du parti islamiste AKP [9] au pouvoir, est conduit par des dirigeants modernes et compétents, à l’image de son premier ministre Recep Tayip Erdogan. Ce gouvernement a su entreprendre des réformes qui ont permis la croissance économique et la modernisation du pays. Mr Erdogan a gagné 3 fois les élections dans son pays, score que de nombreux dirigeants de pays occidentaux envieraient, et qui devrait les inciter à réfréner avec humilité leurs ardeurs à vouloir imposer une vision unique de la modernité au reste du monde.

Les choix des autres peuples doivent être respectés, et ne doivent pas être compris comme l’expression d’une haine de l’occident et le rejet de toute valeur portée par cette dernière. L’appropriation d’un modèle, en l’occurrence le modèle de modernité et de démocratie défendu par l’occident, pour être harmonieuse et assumée, doit se fait dans la réinvention de ce modèle et non à travers une copie conforme. On ne saurait postuler dans soulever des contradictions insurmontables que la modernité et la cohésion soient nécessairement antinomiques de la diversité des formes d’organisation sociales, et que par exemple la séparation de la religion et de l’Etat soit une condition nécessaire d’accès à la modernité [10].

Refonder un système économique planétaire assaini

Les crises économiques répétées et les tragédies humaines provoquées par les dérives de la mondialisation imposent la nécessité de repenser les bases du système économique planétaire, pour empêcher que l’intégration globale inévitable se fasse au détriment d’une grande fraction de la population mondiale condamnée à la précarité et sans aucune chance de pouvoir s’élever dans l’échelle sociale. Les révolutions arabes déclenchées en Tunisie au printemps 2011 sont une réaction aux excès du système financier et du capitalisme mondialisé. Le mouvement des indignés apparu en Espagne à la Puerta del sol à Madrid, et qui s’est étendu dans plus de 70 pays à travers le monde y compris en Israël et à Wall Street, en est directement inspiré. Les peuples partout dans le monde sont en révolte. Comme Diogène cherchant un homme, ils cherchent un nouveau système mondial à visage humain, avec moins prédation et plus de redistribution.

Nous n’avons évidemment pas la prétention de dessiner l’architecture précise de ce nouveau système et de proposer un plan dont l’application à la lettre permettrait à coup sûr de résoudre la crise et les instabilités du système. Personne n’est en mesure de proposer une telle solution de manière sérieuse. Cependant, à partir de l’analyse précédente, il est possible d’identifier des pistes d’action pouvant permettre de refonder un écosystème planétaire assaini. Ces pistes devraient permettre dans un premier temps d’atténuer les incidences problématiques de la mondialisation sur les individus en termes d’emploi et de pouvoir d’achat.

Il est possible dans un second temps, par approches successives, en confrontant les résultats obtenus avec les mesures prises, de procéder par corrections successives jusqu’à l’obtention de progrès significatifs et décisifs. Ces mesures et corrections ne peuvent produire leur plein effet qu’au travers d’une action politique volontariste, non ambiguë, et de ce fait courageuse parce qu’elle se mettrait en accord avec cette maxime du Cardinal de Retz [11] : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépends » ; une action qui puisse convaincre le peuple (travailleurs, consommateurs) qu’elle n’est pas réalisée à ses dépends, qu’elle est menée avec compétence et rigueur.


Avant de présenter ces pistes, illustrons les contradictions (on pourrait même parler d’un manque d’envergure [12]) des gouvernements européens dans gestion de la crise économique travers la politique des prix de l’énergie (pétrole) et le traitement du déficit public (critères de Maastricht).

Au moment le plus aigu de l’envolée du  prix du pétrole en 2008, avec un prix du baril qui a grimpé jusqu’à 150 dollars, le prix de l’essence a de manière concomitante suivi la même courbe ascendante pour atteindre environ 1,50 euros le litre à la pompe en France par exemple. Entretemps, le prix du baril est redescendu jusqu’aux alentours de 70 dollars (avec ensuite une légère remontée), mais le prix de l’essence à la pompe est resté scotché autour de 1,40 euros le litre. Il est difficile dans de telles conditions de convaincre le consommateur que « quelqu’un ne lui fait pas ses poches » ! Concernant le critère de Maastricht pour les déficits publics des pays de l’Union Européenne, fixé à un maximum de 3%, la faiblesse relative de ce plafond fausse l’appréciation de l’ampleur de la dette des Etats et du rythme de progression de celle-ci.

En effet, selon le critère de Maastricht, le déficit se rapporte au PIB, mais lorsqu’on le rapporte aux recettes d’un pays, son taux peut grimper jusqu’à 40% à 50%. Cela revient donc à dire qu’en l’absence de croissance (c’est le cas dans la plupart des pays d’Europe), et en maintenant le même volume de dépense, un pays dépense chaque année 1,4 à 1,5 fois le montant de ses recettes (sans même compter la charge de la dette). On voit par là que si rien n’est fait, la dette des Etats se creuse indéfiniment et conduit ceux-ci à une banqueroute certaine. En réalité, compte tenu de la faiblesse de la croissance, il faudrait viser non pas 3% mais l’équilibre 0% pour seulement arriver à stabiliser le niveau de la dette, sans même parler de la rembourser. Il convient d’expliquer clairement cela aux citoyens, ce que les gouvernements en place s’abstiennent de faire.

Les actions pouvant être développées pour corriger les dérives du système devront notamment s’attacher à :

•    libérer le pouvoir politique de l’emprise de la finance,

•    redonner un certain pouvoir de régulation des marchés aux instances politiques,

•    taxer de manière dissuasive les transactions financières spéculatives,

•    éliminer les paradis fiscaux,

•    rétablir la possibilité d’ériger de manière ponctuelle et négociée des barrières douanières,

•    favoriser l’émergence d’un monde multipolaire où chaque pôle jouit de l’autonomie suffisante pour influer sur les décisions engageantes pour sa stabilité et sa survie.

Une des causes de la faiblesse des dirigeants politiques provient de l’importance croissante de l’argent dans le processus des élections. La nécessité de préparer sa réélection oblige l’homme politique à ménager les intérêts de ceux qui financent sa prochaine campagne. Dans les démocraties occidentales aujourd’hui, le président élu passe pratiquement la deuxième moitié de son mandat à préparer sa réélection, évitant ou différant toute décision importante de peur de mécontenter l’électeur ou le soutien financier. Ce temps est perdu. La dernière bataille en Amérique autour du relèvement du plafond de la dette aurait pris une tournure moins pathétique si le président américain n’avait à cœur de ne pas compromettre ses chances de réélection.

Pour s’affranchir de cette contrainte, il faut libérer les hommes politiques de l’obsession du second mandat. Une solution possible serait une réforme instituant un seul mandat, non renouvelable (consécutivement), dont la durée pourrait être allongée à 6 ou 8 ans pour laisser le temps nécessaire à la mise en place d’un programme politique sérieux. Une telle approche présente plusieurs avantages :

•    Le président ne serait plus accaparé par sa réélection et se consacrerait à 100% à diriger le pays.

•    L’opposition gagnerait moins à critiquer systématiquement l’action du gouvernement (celui-ci n’est plus un adversaire de la future échéance électorale) et plus à élaborer et expliquer son programme politique pour la prochaine mandature. Le gouvernement en place rencontrerait moins d’entraves.

Cette évolution pourrait éventuellement être encadrée par une disposition inspirée de la notion d’ « empeachment » du droit américain, pour obliger le président à rester dans les limites de la légalité. Elle devra s’accompagner de la restauration d’un pouvoir de régulation de l’Etat, afin que les instances politiques puissent prendre en compte l’intérêt collectif à travers des mesures permettant de corriger les excès du capitalisme et d’atténuer les conséquences négatives de la mondialisation.

Une taxation dissuasive des activités spéculatives devrait permettre de réorienter les flux financiers vers des activités de production plus classiques et génératrices d’emplois à divers niveaux de qualification. Il n’y a en effet aucune justification économique à ce qu’un produit (une cargaison de pétrole par exemple) puisse être achetée et revenue un grand nombre de fois entre le lieu de production et sa destination, en prélevant des commissions sur chacune de ces transactions qui se répercutent au final sur le consommateur.

Il est également indispensable de rétablir une certaine visibilité du monde de la finance (et pas seulement de ses effets). Le monde de la finance n’est presque jamais incarné visuellement, alors qu’il devient plus clair chaque jour que ce milieu décide de l’avenir des Etats, y compris des Etats les plus puissants et les plus démocratiques, et du sort des travailleurs partout sur la planète. Comme aux hommes politiques, le citoyen doit pouvoir lui demander des comptes. Dans cette optique, l’élimination des paradis fiscaux paraît une mesure pouvant contribuer à responsabiliser ces acteurs économiques.

Il peut s’avérer nécessaire, par exemple pour laisser du temps au développement et à l’organisation de marchés intérieurs et de producteurs locaux, de rétablir des barrières douanières négociées, et des taxations ciblées et limitées dans le temps. Par exemple l’importation massive de volailles européennes subventionnées en Afrique (dit poulet congelé) est une véritable catastrophe pour les producteurs locaux, qui se retrouvent ruinés par une concurrence qu’ils ne peuvent suivre avec le retard actuel de leurs méthodes agricoles et sans aucun soutien de leur gouvernement.

L’émergence d’un monde multipolaire, avec la montée en puissance de l’Asie et de l’Amérique latine - en contrepoids de l’influence du bloc occidental entrainé par les Etats-Unis - et peut-être demain de l’Afrique, devrait atténuer la tentation de recourir aux rapports inégaux que cet occident a imposé au reste du monde jusqu’à maintenant. Il n’échappe aujourd’hui à personne que parce que la Chine et l’Inde ont accumulé suffisamment de capitaux pour passer des commandes de montants très importants aux entreprises occidentales, ces pays disposent par ce biais de moyens très efficaces pour obtenir d’importantes concessions ou compensations de la part de ces occidentaux, à l’occasion de la signature de contrats [13][14].

La gravité des désordres économiques engendrés par la mondialisation, ainsi que leur caractère systémique, imposent que toutes les mesures exposés dans cet article, et sans doute d’autres, soient entreprises simultanément et sans délai. S’impose également la nécessité de réfléchir à une gouvernance mondiale pour les grands enjeux de la planète, parmi lesquels l’enjeu écologique (préservation de la planète) et la redistribution du pouvoir d’achat à travers notamment l’emploi. Cela peut être l’occasion de poser les bases d’une gestion concertée de la planète tenant compte de la diversité des peuples et des conceptions du monde.

Eugène WOPE
19/12/2011


[1]    (Source Wikipedia) Le terme de néolibéralisme désigne aujourd'hui un ensemble multidimensionnel d'analyses d'inspiration libérale -ou supposées telles- qui partagent un socle d'idées communes :

•    de façon critique : la dénonciation du développement excessif de l'Etat Providence dans les pays développés après 1945 et de l'accroissement des interventions publiques dans l'économie.

•    de façon positive : la promotion de l'Économie de marché au nom de la liberté de l'individu et de l'efficacité économique. Les partisans du néo-libéralisme recommandent de fortement restreindre les interventions étatiques dans l'activité économique.

[2]    Les accords de Bretton Woods sont des accords économiques ayant dessiné les grandes lignes du système financier international en 1944, avec la consécration du rôle pivot du dollar américain et la création d’organismes chargés de maintenir la stabilité de ce système et de favoriser la reconstruction et le développement économique des pays touchés par la guerre : Banque Mondiale (BM), Fond Monétaire International (FMI), Organisation Mondiale du Commerce (OMC) créée plus tard en 1995, …

[3]    John Maynard Keynes (5 juin 1883 - 21 avril 1946) est un économiste britannique de notoriété mondiale, principal artisan avec l’Américain Harry Dexter White des accords de Bretton Woods en 1944.

[4]    (source Wikipedia)

[5]    CDS (Credit Default SWAPS) CDO (Collateralised Debt Obligation)

[6]    C’est là également que se situe l’origine de tout le débat actuel sur la taxation des transactions financières, abordé notamment dans l’article suivant :
http://www.quebecdroite.com/2011/10/des-extraits-du-rapport-taxer-les.html.

[7]    A noter par exemple qu’un tiers des Tunisiens vivant en France ont voté pour le parti religieux Ennahda lors de la première élection post Ben Ali.

[8]    Le Hamas (« ferveur » en arabe), acronyme partiel de harakat al-muqâwama al-'islâmiya (« Mouvement de résistance islamique »), est un mouvement politique et religieux palestinien se revendiquant de résistance, créé en 1987 par Sheikh Ahmed Yassin, Abdel Aziz al-Rantissi et Mohammed Taha, tous trois issus des Frères musulmans.

[9]    Le Parti pour la justice et le développement ou AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi) est au pouvoir en Turquie depuis 2002.

[10]    En France par exemple, dont l’histoire est marquée par une forte tradition de laïcité, l’élite intellectuelle et politique a coutume de crier à l’obscurantisme, à la dérive autoritariste dès qu’il n’y a pas de séparation stricte entre la religion et l’Etat, avec d’autant plus de véhémence que ladite religion n’est pas d’essence judéo-chrétienne (surtout lorsqu’il s’agit de l’islam, perçue à priori comme incompatible avec la démocratie et avec les institutions républicaines). Il n’est pas sûr que cette séparation de la sphère publique et privée soit aussi nette par exemple aux Etats-Unis ou en Israël, 2 pays pourtant incontestablement modernes et démocratiques.

[11]    Jean-François Paul de Gondi, plus connu comme le cardinal de Retz, est un homme d'État et écrivain français né à Montmirail le 20 septembre 1613 et mort à Paris le 24 août 1679.

[12]    Depuis 18 mois, chacune des déclarations martiales des dirigeants européens a été démentie par les faits : cordon sanitaire autour de la Grèce, plan de retour à l’équilibre, promesse de remboursement intégral de la dette souveraine, engagement solennel à sauver la monnaie unique et l’intégrité de la zone euro …

[13]    Dans l’affaire du rachat en 2006 d’Arcelor (fleuron de l’industrie sidérurgique européenne) par le groupe indien Mittal Steel qui est devenu à cette occasion le plus gros producteur d’acier au monde (sous la dénomination ArcelorMittal), de nombreux observateurs ont noté que cette opération n’a finalement obtenu l’accord des gouvernements français, espagnol et luxembourgeois que parce que l’Inde l’a mise dans la balance pour les importants accords commerciaux (aéronautique, nucléaire) signés par le président Jacques Chirac lors de sa visite en Inde cette année là.

[14]    La signature de gros contrats commerciaux en Chine a souvent pour corollaire le transfert à terme des technologies :
http://chinoiseries.over-blog.fr/article-aymar-de-chaunac-l-ingerence-economique-chinoise-est-multiforme-60823028.html

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