21/12/2011 04:30:18
Jean Baptiste Sipa: «Les dirigeants (...), sont corrompus et incapables de métamorphose»
«...C'est toujours par la tête que le poisson commence à pourrir»
Le Messager
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Il y a trois ans, vous écriviez ici même dans ces colonnes : « L’indice de perception de la corruption (Ipc) 2008 de Transparency international publié le 23 septembre 2008, et qui consacre la Somalie et l’Irak comme les champions du monde de la corruption en 2008, nous conforte actuellement dans ce qui a toujours été affirmé dans cette chronique. A savoir que la vraie lutte contre la corruption n’a pas encore commencé au Cameroun, et que de ce point de vue, “ l’opération Epervier ” est un subterfuge ». Maintenez-vous ce point de vue ?

Je maintiens ce point de vue. J’ajoute que même la Conac dont la vocation spécifique est de lutter contre la corruption, semble ne s’attaquer à celle-ci que si elle a un rapport avec la suspicion en détournement de fonds publics. Je viens même, comme vous le savez, d’écrire dans un éditorial que l’opération épervier est devenue pour certains, un vecteur de la corruption, ce qui est vérifiable.
 
Qu’est ce qui explique selon vous que, passé l’effet d’annonce, “ l’opération Epervier ” engagée en 2006, son impact sur l’indice de perception de la corruption ait diminué au lieu de s’amplifier ?

L’indice de perception dont vous parlez est celui de Transparency international, dont les données d’établissement peuvent varier selon les états d’âme des enquêteurs/pays, ou une généralisation des critères, et même une méthodologie non adaptées à un pays comme le nôtre. Dans ce cas, personne n’est obligée de considérer cet indice qui est sûrement en deçà de la réalité du pays comme une vérité d’Evangile. La corruption progresse au Cameroun. Elle ne recule pas. Elle est désormais culturelle, voire cultuelle.
 
Cinq ans après le lancement de l’opération épervier, avez-vous l’impression que l’opinion s’y entend dans les  chefs d’accusation portant sur les délits de corruption ? N’y a-t-il pas comme un amalgame entre les fautes de gestions imputées aux uns et les délits de distraction de fonds publics dont d’autres sont accusés ? Au juste, l’opération épervier c’est quoi ? La lutte contre la corruption qui est délit contre la moralité publique, ou contre  le détournement des fonds publics qui est un crime économique caractérisé?

Peut-être avez-vous connaissance dans le cadre de l’opération épervier, d’un procès en corruption ayant éventuellement abouti à un verdict de condamnation. Moi pas. L’amalgame dont vous parlez, entre fautes de gestion et distraction des fonds… est un fait dans cette opération. Mais cela n’a que peu de rapport avec la corruption telle que l’entend notre Code pénal qui vise, sauf erreur de ma part, le moyen des dessous-de-table, des pots-de-vin, du « gombo », du « Tchoko » et autres rétro commissions… « Pour faire agir quelqu’un contre son devoir, ou sa conscience »,  ou le fait pour quelqu’un de se laisser corrompre. On peut effectivement trouver des liens entre le délit de corruption et le crime économique, et il y en a dans l’opération épervier. Mais celle-ci n’a pas encore incriminé et jugé qui que ce soit pour corruption, alors que la haute, la moyenne et la basse corruption au Cameroun se fait à ciel tellement ouvert, que n’importe quel procureur «incorruptible» pourrait, en agissant d’ordre public, arrêter un corrupteur ou un corrompu chaque jour que Dieu fait, et du haut en bas de l’échelle sociale. On finit par croire que l’amalgame est voulu, pour dériver vers les détournements de fonds publics, une opération anti-corruption qui risquerait de n’épargner personne dans une société où tout le monde connaît ce proverbe populaire dit que «c’est toujours par la tête que le poisson commence à pourrir»
 
D’un éditorial à un livre, est-ce la continuité de votre travail tel que proposé dans l’ouvrage « l’opération Epervier, un devoir d’injustice ? » qui sera dédicacé ce mercredi ? Pourquoi ce militantisme affiché?

Oui, je peux dire que c’est une continuité, et vous êtes dans le vrai en parlant de militantisme affiché dans ma démarche éditoriale sur l’opération épervier, entre autres. C’est vrai que notre pays regorge tellement de sortes d’injustice qui sont à combattre, qu’on finit par ne pas savoir où situer les priorités de la lutte. Alors il faut prendre les situations les unes après les autres selon leur survenance et les moyens du moment, ou les opportunités.
 
Dans l’opération épervier, l’Etat à travers le ministère public, s’est souvent constitué partie civile. En l’absence d’une mercuriale concernant les honoraires des avocats, ceux de la défense font figure de parent pauvre face au traitement de leurs collègues constitués par l’Etat, qui gagneraient  des sommes dites  mirobolantes. Cela justifie- t-il cette curiosité que constitue des procès sans fin, dont certains sont renvoyés sine die ?
 
J’ai dit tantôt que l’opération épervier devenait, par certains égards un vecteur de la corruption. Le cas des avocats que vous signalez en est un exemple. Pourquoi prendre autant d’avocats au nom de l’Etat (8 avocats pour la partie civile dans la seule « affaire Cud contre Etondè Ekoto, par exemple), et leur verser, aux frais du Trésor public, tant de milliards Fcfa qui eurent été plus utiles dans le recrutement du personnel judiciaire et l’équipent des tribunaux, alors que les accusations étaient prétendument d’une telle évidence que les accusés n’ont jamais eu droit à la liberté provisoire ? Et vous voyez bien que l’opération introduit ainsi sa part d’inégalité sociale au sein du Barreau camerounais, tout comme « ses procès sans fin » dont vous parlez, tout en ressemblant à une volonté constante d’humilier les accusés, contribuent à prolonger indéfiniment leur détention préventive en violation du Code de procédure pénale et des instruments de protection des droits de l’Homme en vigueur dans notre pays.
 
 
Si tant est vrai que le pouvoir avait la volonté, et voulait se donner les moyens de lancer une opération mains propres,  il y a des dossiers qui dorment dans les placards, pour lesquels l’Etat a perdu des centaines de milliards sans que personne n’en soit déclaré responsable. Aujourd’hui on nous affuble d’un tribunal spécial qui consiste à tenter de récupérer les sommes détournées par une sorte de gentlemen agreement post procès. Mais dans le contexte actuel de la moralité publique, qu'est-ce qui empêche cet argent de reprendre la poudre d'escampette aussitôt revenu dans le trésor public?

La vérité, pour ma part, c’est qu’en matière d’opération mains propres dans le sens d’assainir la gestion de l’Etat, et d’endiguer la perversion et l’avilissement de notre société, le régime gouvernant n’a que des velléités à la place de la volonté, parce que les dirigeants, dans leur majorité, sont corrompus et incapables de métamorphose. Leur salut c’est de faire semblant pour plaire à la fameuse « Communauté internationale » censée garantir leur légitimité. S’il en était autrement, ils l’auraient prouvé dès le lendemain du « rapport Zambo » sur l’Etat du pays il y a plus de 20 ans aujourd’hui.

Si la spécificité du Tribunal spécial qui vient d’être créé, est vraiment de remettre simplement en liberté le délinquant convaincu parce qu’il a remboursé, alors, il devrait s’appeler « Tribunal de recouvrement » et non de jugement. Et je ne vois d’ailleurs pas ce qui peut garantir aux yeux du Tribunal que la totalité des sommes volées sera remboursée. Et vous, Edouard, ne percevez-vous pas comme moi une sorte d’infantilisation des Camerounais que de suggérer  que le détournement des fonds publics en lui-même n’est plus un crime, et qu’on peut s’en donner à cœur joie à condition de rembourser ce qu’on a pris si l’on est découvert ?
 
Dans le même ordre d’idée, supposons que l’on récupère un milliard ici et là  contre dix ou quinze  milliards dépensés en frais d'expertise  entre maître Verges, Dooh  Collins, auxquels s’ajoutent  les frais de justice qui comprennent entre autres les honoraires de  la batterie d’ avocats constituée par le Minfi.  L’opération épervier  apparaît finalement comme un gouffre  pour les finances publiques. N’est ce pas une mauvaise utilisation du thermomètre ? Au juste à qui profite cette opération ?

Voilà donc un des paradoxes de l’opération épervier qui montre le peu de sérieux accordé à la gestion de l’affaire. Les experts rémunérés à grands frais dont tu parles avaient-ils la mission de trouver les preuves des détournements par l’existence établie des avoirs extérieurs des accusés, ou bien de négocier le transfert en retour de ces fonds sur la base de décisions judiciaires ? Dans la première hypothèse, ne suffisait-il pas de mettre à contribution le Fmi et la Banque mondiale pour ne citer qu’eux ? Sans doute fallait-il faire beaucoup d’agitation autour de l’opération pour lui donner le semblant de crédibilité politique mais en même temps, comme d’habitude, faire profiter quelques cousins et amis proches ou lointains de la manne étatique.
 
Mark Twain  disait que " Le journalisme consiste à annoncer que M. Watson est mort à des millions de gens qui ne savaient pas qu'il vivait." Avez-vous l’impression que l’opinion publique hier passionnée par les arrestations spectaculaires de ceux que l’on a bien voulu présenter comme des criminels en col blanc, suit encore le mouvement ? Il y a comme une sorte de désintérêt de l’affaire, qui semble aujourd’hui banalisée et bientôt enterrée… au même titre que le commandement opérationnel de triste mémoire, malgré les victimes, malgré les dégâts collatéraux…
 
Vous n’avez sans doute pas oublié que l’opération épervier fut déclenchée à un moment où M. Biya ressentait de manière inhabituelle, la désaffection du peuple camerounais fatigué par ses promesses, et surtout la pression de l’opinion internationale pointant de plus en plus le transfert massif dans les paradis fiscaux de l’argent du Cameroun, comme une des causes endogènes de notre crise économique. Ce n’était pas une décision de politique économique, mais un acte de marketing politique, dont le régime a, au demeurant engrangé quelque réputation de courage, plutôt que d’humiliation, en arrêtant pour emprisonner ses hauts cadres dont des ministres en fonction.

Je voudrais vous faire remarquer pour finir, parce que vous évoquez le Commandement opérationnel, que de manière générale, les décisions publiques du Cameroun où l’on ressent l’existence de l’autorité de l’Etat, sont rarement celle qui allègent les souffrances où favorisent l’épanouissement des populations. Faire le procès de tous les crimes oubliés que tu cites n’aurait aucun intérêt s’il ne peut aboutir à la réparation matérielle et morale de tous les dommages directs et collatéraux causés aux Camerounais dans tous les cas de figure. Or envisager ceci n’est pas dans le schéma de la «démocratie camerounaise» où le peuple ne me semble être, comme il y a 50 ans, qu’un troupeau d’êtres perpétuellement commandés, asservis, brimés et humiliés quand il le faut, à qui  les comportements de l’Etat (ou précisément de ses agents) semblent régulièrement rappeler son insignifiance, sauf en période électoral.
 
Entretien avec Edouard Kingue

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