21/12/2011 05:02:14
Gouvernance misogyne: Dix ans, huit ministres femmes (dossier)
C’est le bilan du renouveau en matière de promotion de la femme au Cameroun. Comme une tortue, il a réussi l’exploit de ne faire confiance qu’à neuf femmes pendant toute une décennie.
Le Messager
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Dix ans, huit ministres femmes

C’est le bilan du renouveau en matière de promotion de la femme au Cameroun. Comme une tortue, il a réussi l’exploit de ne faire confiance qu’à neuf femmes pendant toute une décennie.

Le constat est presque effroyable quand on parcourt les listes des différents gouvernements du président de la république, Paul Biya de 2001 à 2011. En 2001, on a deux femmes dans le gouvernement du 27 avril. Deux ministres pleins. Marie Madeleine Fouda est affectée aux Affaires sociales, Catherine Bakang Mbock à la Condition féminine. En 2002, le nombre de femmes nommées s’enrichit d’une secrétaire d’Etat, Haman Adama à l’Education nationale. Cécile Bomba Nkollo remplace Marie Madeleine Fouda aux Affaires sociales, Catherine Bakang Mbock reste à la Condition féminine.

En 2004, Inoni Ephraïm (photo) peut se targuer d’avoir jusqu’à six femmes dans son gouvernement. La gente féminine loue cette avancée, surtout que Madeleine Tchuente a été promue a un poste de responsabilité, le ministère de la Recherche scientifique et de l’innovation. Un poste jusque-là occupé par des hommes. Catherine Abena est secrétaire d’Etat aux Enseignements secondaires et Ama Tutu Muna, secrétaire d’Etat au ministère du Commerce. Autre changement, on ne parle plus de ministère de la Condition féminine mais du ministère de la Promotion de la femme et de la famille. Ce qui laisse entrevoir que le « Nkunkuma », dans ses « grandes ambitions », accorde une place de choix aux femmes. Illusion ? Dans tous les cas, le nombre de femmes au sein du gouvernement de M. Biya reste sans changement à l’issue des nominations du 22 septembre 2006. Les mêmes sont reconduites aux mêmes postes.

En 2007, l’eau continue de stagner. A la différence cette fois-ci qu’on a cinq au lieu de quatre ministres pleins comme les années précédentes. Ama Tutu Muna laisse le secrétariat d’Etat au ministère du Commerce et devient ministre de la Culture. Deux ans plus tard avec Philémon Yang comme chef du gouvernement, on enregistre trois nouveaux visages. Youssouf née Adidja remplace Haman Adama à l’Education de base, Suzanne Bomback cède son fauteuil à Marie Thérèse Abena Ondoa née Obama au ministère de la Promotion de la femme et de la famille et Ananga Messina est nommée ministre délégué auprès du ministre de l’Agriculture et du développement rural. N’empêche ! Le nombre de femmes du sein gouvernement est maintenu à six.

Le 9 décembre 2011, le gouvernement mis en place par le président de la République à l’issue de sa réélection à la tête de la république le 9 octobre 2011, affiche neuf postes pour les femmes. Elles ont gagné trois places en sept ans. Six ministres pleins et une ministre délégué et deux secrétaires d’Etat. Sont deux maintenues à leurs postes, la doyenne Catherine Bakang Mbock au ministère des Affaires sociales, Ama Tutu Muna au ministère désormais des Arts et de la culture, Youssouf née Alim Adjidja à l’Education de base, Madeleine Tchuente à la Recherche scientifique et de l’innovation, marie Thérèse Abena Ondoa née Obama au ministère de la promotion de la femme et de la famille et Ananga Messina née Béyéné Clémentine Antoinette, ministre déléguée auprès du Minader.

Une fois de plus, on a trois nouveaux visages à qui on confie des postes depuis des années confisqués par les hommes. Jacqueline Koum a Bissike est ministre des Domaines, du cadastre et des affaires foncières, Marie-Rose Dibong née Biyong, secrétaire d’Etat auprès du ministère de l’Habitat et du développement urbain chargé de l’habitat et Aladji épouse Boukar, secrétaire d’Etat auprès du ministre des Forêts et de la faune.

Neuf femmes au gouvernement en dix ans, sur un effectif pléthorique d’une soixantaine ministres cette année 2011. De quoi s’inquiéter pour la promotion de la femme au Cameroun. En s’essayant à la règle de trois, pour les adeptes de mathématiques, on se rend compte qu’il faudra attendre trois autres décennies pour espérer et s’approcher du principe de la parité que prône notre Constitution. En espérant, bien sûr que le nombre de postes dédiés aux hommes marque le pas. Selon le discours politique récurrent, les femmes devraient être représentées à 50% au parlement, dans les fonctions électives et administratives…Juste un rêve ?

Adeline TCHOUAKAK

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Postes ménagers. Paul Biya ne fait-il pas confiance aux femmes ?

En dépit de leur bagage intellectuel, elles semblent confinées dans des postes ministériels de moindre importance.

Après son investiture le 03 novembre 2011, le président Paul Biya a réorganisé et formé un nouveau gouvernement le 09 décembre 2011. Dans ce nouveau gouvernement de plus de 60 membres, on compte neuf (9) femmes dont trois nouvelles. Il s’agit notamment de Jacqueline Koung A Bissike, ministre des Domaines, du cadastre et des affaires foncières, Koulsoumi Alhadji épouse Boukar, secrétaire d’Etat auprès du ministre des Forêts et de la faune ; Marie Rose Bibong née Biyong, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Habitat et du Développement Urbain chargé de l’Habitat.

Elles retrouvent ainsi Madeleine Tchuinte, ministre de la Recherche scientifique et de l’innovation; Youssouf née Adidja Alim, ministre de l’Education de Base ; Ama Tutu Muna, ministre des Arts et de la culture ; Catherine Louise Marinette Bakang Mbock née Ngo Ndebi, ministre des Affaires sociales et Marie Thérèse Abena Ondoa née Obama, ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille. Lesquelles, notamment les trois dernières, occupent selon certains observateurs des « postes ménagers ».

Ce qui fait dire que Paul Biya, président de la République du Cameroun ne fait pas suffisamment confiance aux femmes de son pays. Aussi ne sent-il pas la nécessité, ni même l’opportunité de leur confier des ministères « stratégiques » comme celui des Finances, de la Défense, l’Administration territoriale et de la décentralisation, de la Justice, les Relations extérieures…pour ne citer que ces exemples. Les partisans de cette thèse vont jusqu’à faire référence au cas Yaou Aïssatou.

Promue ministre de la Condition féminine le 4 février 1984, elle échoue quelques années plus tard au poste de ministre des Affaires sociales et de la condition féminine. Ce en dépit de son bagage intellectuel. Il faut dire que née à Garoua dans la province du Nord en 1951, Yaou Aïssatou est titulaire d’une licence en sciences économiques et d’un Master of Business Administration (Mba) obtenu aux Etats-Unis. Bien des personnes la voyaient dans la posture d’une ministre de l’Economie et des finances ou tout au moins occupant un autre poste ministériel de grande prestance. Que non. Elle a été confinée au ministère des Affaires sociales et de la condition féminine jusqu’à sa sortie du gouvernement ; avant d’être portée au poste de directeur générale de la Société nationale d’investissement (Sni) en 2003.

Avancées

Les contradicteurs de Paul Biya pensent également que réorganisant son gouvernement dit des « grandes réalisations » le 9 décembre 2011, le président de la République n’a pas tenu compte de ses engagements internationaux et nationaux en faveur de la réalisation de l’égalité entre les hommes et les femmes dans une perspective de gouvernance démocratique de genre. Notamment, la Déclaration du Millénaire (2000) qui définit les objectifs du millénaire pour le développement à l’horizon 2015, et fixe à 30% la masse critique à partir de laquelle la participation des femmes permettrait de déclencher un développement significatif et durable au niveau national.

Sur un tout autre plan, quelques affidés du régime du Renouveau, trouvent qu’il y a une « avancée » certaine dans la distribution des portefeuilles ministériels. Ils ont par ailleurs des arguments pour soutenir leur thèse. En scrutant le gouvernement du 09 décembre, on se rend à l’évidence qu’aucune femme n’a été remerciée ; mieux, il y a eu de nouvelles entrées. Bien plus, l’histoire nous enseigne que avant Madeleine Tchuinté reconduite au poste « important » de ministre de la Recherche scientifique et de l’innovation, ou encore la nouvelle entrée de Jacqueline Koung A Bissike, la désormais ministre des Domaines, du cadastre et des affaires foncières, il y a eu la défunte ministre du Plan et de l’aménagement du territoire, Elisabeth Tankeu en 1988. Pour ces fidèles, au fil des mouvements ministériels, une place de plus en plus respectable est offerte aux femmes dans les gouvernements du « Renouveau ».

Une certaine opinion soutient mordicus que le ministère de l’Education de base, sur lequel règne d’autorité Youssouf née Adidja Alim, n’est pas tout aussi ménagé. Car il s’agit bien de mouler la jeunesse à la base et la préparer à des classes secondaires. La ministre n’a-t-elle pas sous son autorité, un certain Benoît Ndong Soumhet, l’ex-tout puissant directeur de la prestigieuse Ecole nationale d'administration et de magistrature (Enam) nommé secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Education de base ? Ces arguments ne semblent pas convaincre du côté des contradicteurs où l’on estime que ce n’est pas suffisant, il en faut davantage.

Nadège Christelle BOWA

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Grandes réalisations. Femmes, à l’écart et on progresse !

Les femmes avaient franchement de quoi rêver.  Dans sa profession de foi lors de la dernière campagne présidentielle,  Paul Biya, candidat à sa propre succession leur en a mis plein la vue, comme à son habitude d’ailleurs. Il n’en n’a rien été.

Le projet de société décliné par le Chef de l’Etat à l’entame de cette campagne laissait espérer un équilibre genre au moment de choisir les hommes et femmes qui, après l’élection, allaient l’aider à conduire le pays vers l’émergence annoncée à l’horizon 2035.

Morceau choisi : « notre loi fondamentale affirme l’égalité en droits et en devoirs de tous les Camerounais, notamment sans distinction de sexe », disait-il dans son discours programme.  Pour une fois, le Président sortant a même  reconnu que durant sa trentaine d’années de règne sans partage, l’égalité en question a été un vain mot. « Dans la réalité, cette disposition n’est pas toujours respectée… », lâchait-il enfin ! Et lui de promettre une nouvelle politique axée sur un objectif  noble: la parité homme-femme. « Cette recherche de l’équité est l’un des axes de ma politique », avait-il alors déclaré.

Mais il n’en sera rien. Un peu comme pour confirmer l’adage selon lequel « les promesses politiques n’engagent que ceux qui y croient », le président réélu s’est encore moqué des femmes. Le remaniement ministériel du 9 décembre 2011 porte à 9 seulement leur nombre au gouvernement dont 6 ministres pleins, une ministre délégué et deux secrétaire d’Etat. Maintenant ainsi la faible représentation féminine dans un pléthorique gouvernement qui compte près de 70 portes-feuilles ministériels aujourd’hui. Les espoirs légitimes des Camerounaises, fondés sur les clins d’œil successifs du chef de l’Etat à leur endroit, se sont encore écroulés comme un château de cartes.

Une vue de l’esprit

On se souvient qu’en avril 2004, le ministère de la condition féminine avait brossé un remarquable tableau sombre qui montrait qu’en dépit des discours, rien n’était fait pour promouvoir la gent féminine.  A l’époque, il y avait 52 femmes élues dans les municipalités pour 308 hommes, et 19 femmes députées pour 161 hommes. Les exécutifs municipaux parlaient également d’eux-même : 3% de maires femmes soit 10 femmes pour 327 hommes, 10,7% de premiers adjoints au maire femmes soit 36 pour 301 hommes, 23,7% de deuxième adjoints au maire femmes soit 80 femmes pour 257 hommes, 15,7% de femmes 3è adjoint soit 11 femmes pour 59 hommes, 50% de femmes 4è adjoint soit 1 femme pour 1 homme.

Une situation dont l’amélioration devenait incontournable, ainsi que l’avait fait comprendre le Président de la République  dont l’interpellation, en cette année là, s’adressait à l’ensemble de la société, et principalement aux appareils politiques qui devaient permettre qu’il y ait davantage de candidatures féminines lors du double scrutin municipal et législatif alors prévu. Ce qui sous-entendait que le Chef de l’Etat lui, devait, montrer l’exemple lors de la constitution du gouvernement futur. Niet ! Huit mois après ce rapport peu reluisant sur la situation de la femme camerounaise, le Président de la République sort un nouveau gouvernement le 8 décembre 2004. Comme dans le précédent gouvernement de 2002, 4 femmes y sont nommées ministres. La seule innovation ici c’est la création d’un ministère de la promotion de la femme et de la famille, en remplacement du ministère de la condition féminine, devenu obsolète aux yeux de Paul Biya. Il attribue au tout nouveau ministère une mission forte, qui est celle de promouvoir les compétences féminines, sur lesquelles il pourrait s’appuyer pour atteindre ses « Grandes ambitions » ?

Difficile d’y répondre par l’affirmative lorsqu’on sait que dans le gouvernement réaménagé le 22 septembre 2006, le Président de la République n’a pas touché aux maigres acquis féminins. On y trouve toujours 4 femmes ministres et 2 secrétaires d’Etat. A l’heure où Paul Biya change de cap et parle des « Grandes réalisations », en 2011, l’on pensait qu’il s’appuierait véritablement sur les femmes.  Ce ne sont pas les compétences féminines qui manquent. L’annuaire statistique sur la situation de la femme au Cameroun, publié par le Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille montre quelques données. Déjà, au niveau des ménages, beaucoup tiennent les rennes et par conséquent la bourse.

Elles sont ainsi 60,6% à être chefs de familles monoparentales. Les femmes possèdent aussi les terres : 61,4% de chefs de ménages féminins contre 63,5% des chefs de ménage masculin sont propriétaires, même si ici, il faut distinguer seulement 12,3% de femmes et 9,7% d’hommes qui ont un titre foncier. A l’école, les femmes sont présentes et braves. Les taux nets de fréquentation  scolaires en 2006 affichaient 77% pour les filles et 82% pour les garçons au cycle primaire ; 37,1% pour les filles au secondaire et 38,1% pour les garçons. Ces statistiques se seraient d’ailleurs améliorées en faveur des filles, grâce à des campagnes de sensibilisation des parents dans les zones où les disparités régionales sont les plus grandes. Ces filles sont toutes aussi compétentes que les garçons, à la fin de leurs cursus. Mais elles ne retiennent pas nécessairement l’attention du Chef de l’Etat dans un pays où l’équilibre genre tant proclamé n’est décidément qu’une vue de l’esprit.

Marie-Noëlle Guichi


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