31/12/2011 01:37:45
Bernard Dadié: « Paris, que ferais-tu?»
L’Afrique est un pays où l’on chante et danse. Cessez d’en faire un pays où l’on ne cesse de pleurer...
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Peuple de France, nous te saluons et te disons que la Liberté, l’Egalité, la Fraternité pour tous, raison de ton combat héroïque n’a pas franchi l’Océan Atlantique que traversèrent des centaines de bateaux négriers, transporteurs de bois d’ébène et de pièces d’Inde. On leur a parlé d’indépendance et «on voit que les dirigeants africains installés par les puissances mondiales qui sont justement d’anciennes puissances coloniales. Si un dirigeant africain veut avoir une politique indépendante fondée sur l’intérêt national, sans tenir compte des intérêts étrangers ou on le combat, il est balayé, ou bien on suscite des guerres civiles qui vont ruiner le pays» (Odile Tobner). C’est bien ce que nous vivons depuis une certaine indépendance dépendante.

Paris, pourquoi vouloir tout mélanger?

Notre continent dispose de suffisamment de porteurs de hamacs formés à tes écoles et sans cicatrice, souvenir des heures de luttes menées pour son indépendance. Ne désarmeras-tu jamais et voudrais-tu continuer de faire de nous des esclaves muets ? L’histoire ne suit-elle pas le bâton du pèlerin qu’est l’homme ?

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Bernard B. Dadié

«Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n’y seront plus», chantez-vous dans les écoles pour maintenir l’équilibre dans la société. Roi, noblesse, Thiers Etat. Le bel héritage que le peuple fatigué de porter, bascule dans une colère. Tout change et, traite, esclavage dans les colonies, à Saint Domingue, sont supprimés. Guerres de libération pour les bois d’ébène et les pièces d’Inde, des hommes qui avaient perdu le titre d’homme, soumis aux caprices des grands blancs, les colons du temps. Gaz moutarde, ypérite, armes préférées des maîtres. Pour rétablir la situation, leur chef, par les délégués de Napoléon, fut invité, enlevé et emprisonné.

C’était Toussaint Louverture. Les nègres remportèrent la victoire et Haïti revit le jour. Certes dans cette lutte pour la valorisation de l’homme, pour sa dignité, des Français furent du côté des bois d’ébène, de même qu’aux côtés des femmes ivoiriennes des siècles futurs pour sortir des compatriotes des prisons des colons ; les accompagner et protester contre la détention arbitraire d’un grand responsable africain. Des hommes qu’il faut saluer et respecter. Et Paris se jeta dans la conquête des pays hors d’Europe pour les coloniser, dominer, asservir, humilier, tout comme à Saint Domingue. Des Français d’Outre-mer parce que jamais le fleuve de Paris ne recule. Espace vital. Hitler le chercha en Europe par l’invasion de ses voisins. Sous sa férule, Paris baissa les armes et connu ce que veut dire être occupé, et le Parisien, vivre dans une zone occupée. Vivre sur le qui-vive !

Des mouvements et des journaux clandestins virent le jour, Libération nationale, Combat, Résistance, et d’autres, naissance du gazogène, de l’avion sans pilote, l’eau lourde, les assassinats, les frais d’occupation, les caprices de l’occupant, peut-on tout énumérer ? N’est-on pas en permanence occupé ? Paris, lui, fut libéré. Les Champs Elysées retrouvèrent le visage de pays libre et les oiseaux vinrent nombreux assister aux spectacles. Depuis 1945 Paris respire, mais pas nous, les colonisés. Coups de semonce de Constantine, Conférence de Brazzaville, réunions des Etats généraux de la colonisation, Thiaroye, par son cirque où chaque toux du Parisien est un ordre pour le canon de tousser, cracher, vomir.

Biaka Boda mort pendu à une branche d’arbre, Boka Ernest mort pendu à un tuyau de douche et des élections contestées, dix ans durant. De grâce, n’en ajoutez plus au sang versé, n’en ajoutez plus aux injustices. L’Afrique est un pays où l’on chante et danse. Cessez d’en faire un pays où l’on ne cesse de pleurer. Dix ans de contestation et de guerre parce que l’élu n’a pas été présenter ses respects aux autorités de Paris. N’a-t-il pas osé parler de liberté, de dignité, des mots interdits hors de Paris ? Nous entrâmes en politique, dans l’empire des vétérans dont beaucoup furent nos conseillers ; mafias, réseaux, liaisons, ils balisèrent les grandes avenues du parcours, des stations de la sujétion.

Peut-on se permettre de manquer de respect à Paris et à sa prestigieuse histoire ? Et pour nous instruire, Paris, des jours et des nuits durant, bombarde le palais présidentiel, saisit le Président et l’expédie en Hollande. Ainsi fit-il pour Toussaint Louverture. Paris se garda de l’emprisonner et de le faire juger sur les belles rives souriantes de la Seine. Paris se lava la main. Nous sommes habitués à ces jeux de tous ceux qui jouent avec le Droit, la dignité des autres hommes et ne savent pas qu’un rire peut se muer en pleurs. Que la noblesse de la justice triomphe. «Vive le Président» oui, Ewandé, c’est bien le titre de ton ouvrage de la prémonition ?

L’Afrique est un pays où l’on chante et danse. Cessez
d’en faire un pays où l’on ne cesse de pleurer. Dix ans
de contestation et de guerre parce que l’élu n’a pas
été présenter ses respects aux autorités de Paris.
N’a-t-il pas osé parler de liberté, de dignité, des mots
interdits hors de Paris ?





Bonne arrivée Président et que la Seine coule calmement et berce le sommeil des patrons de l’arbitraire qui se disent chargés de venger Noé. Dans la CPI se trouve l’Espagne, l’Italie, la Pologne et la Grande Bretagne, l’Angleterre qui, le premier, supprima la traite qui faisait de l’Océan Atlantique le cimetière des Africains capturés.

Noirs et Blancs protestent. Nous attendons tous le verdict. Le prisonnier est né en 1945, à l’heure où Paris retrouvait sa liberté. Que justice soit faite, la vraie qui fera respecter l’Europe peuplée d’hommes de couleur différente. Des Blancs et des Noirs ensemble manifestent, Dieu merci ! Ensemble ils bouteront au dehors toute injustice.

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Patrice Lumumba

Lumumba, Um Nyobé, Sankara et d’autres, tous les prisonniers dépouillés de leur titre d’homme, tous héros de notre libération. Paris l’Elysée, des Etats généraux de la colonisation pourraient-ils infirmer cette vérité ? Ce continent doit être à la botte de qui ?

Le père a fait la guerre de libération en Europe ; il connait l’Armée d’Afrique, le comité de Résistance de Jean Moulin, il a vu les obus et les bombes des forces ennemies, vu des Parisiens se plaindre du rationnement, et le fils a vécu les bombardements du palais par les avions de Paris et, France, toi qui agit jadis avec la détermination de libérer les tiens de toutes les occupations et pour qu’un Chef d’Etat, quel qu’il soit, n’oublie pas qu’il est avant tout un homme, que ton drapeau de grande puissance, en Afrique, ne couvre plus des actes criminelles, des guerres secrètes, les carnages dénoncés par un grand écrivain qui porte ton nom que tu sembles avoir oublié.

Brissot, Schoelcher, Tocqueville, Broglie, Augagneur… Des héros dont beaucoup sont morts tués par les ennemis de la Société des Amis des Noirs – peut-on les citer tous – et dont nombreux sont les descendants continuent à marcher pour libérer un Noir, et surtout pour l’avènement de la fraternité entre les hommes. Les nuits sont faites pour réfléchir sur nos actes et non pour concevoir des missions de tuerie qui resteront impunies. On ne saurait pendant des siècles verser le sang d’un peuple. Blancs et Noirs, surtout Blancs, tous ceux qui vous voient, vous admirent, vous félicitent et vous souhaitent bonne et heureuse année.

Toussaint est enlevé pour que soient rétablis la traite et l’esclavage ; Napoléon se retrouve à Sainte Hélène pour un prétendu maintien de la paix en Europe, bateaux de guerre, troupes, villes assiégées, hélicoptères, escadrilles d’avions en colère, pendant 11 jours, viennent arrêter un président. Pourquoi ? A-t-il pendant ses séjours en France manqué de respect à un des monuments ? A-t-il jeté des sacs de sable dans la Seine pour gêner la navigation ? A-t-il oublié de s’incliner devant la flamme du Soldat Inconnu ? Crime impardonnable.

Les maux pleuvent sur la population, prix des produits doublés, triplés, pillages, meurtres. Tuer. Ce matin-là ils étaient trois. Reviendraient-ils ? A combien ? Et pourquoi ? Tuer ? Le Président du CNRD ? Déjà, s’agissant d’Assabou, il avait écrit au Président Houphouët-Boigny qu’il n’y avait pas de complot. Il dénonce, il ne complote pas. Il parle de liberté et pas de prison qu’on ne remplit que par haine. De concorde véritable et pas de coup-bas. La plume et pas le fusil. La prison, il faut y avoir été pour la connaître. Tuer, tuer est-il le mot d’ordre de Paris, l’Elysée ?

Leningrad, Moscou, Stalingrad, après la terrible guerre nous parlions de ces grandes victoires de la Résistance Soviétique, puis ce fut le voyage de Youri Gargarine dans le Cosmos, l’alunissage et la sortie dans le cosmos, certes la victoire de l’homme, mais l’Africain serait-il toujours chargé de porter les bagages des autres ? Des observations qui nous conduisent en prison, notre rôle étant de tout subir en silence. Des jeunes recommencent ces fautes en réfléchissant sur le devenir de leur pays qu’il faut enlever des mains de tous les prestidigitateurs. Quoi ? Enlever de nos mains nos territoires ? D’où la sortie des avions et des chars et des troupes.

« La guerre arrive. Nous l’avons vue la guerre. Nous avons vu les hommes redevenir des brutes, affolés, tuer par plaisir, par terreur, par bravade, par ostentation. Alors que le droit n’existe plus, que la loi est morte, que toute notion de juste disparait, nous avons fusillé des innocents trouvés sur une route et devenus suspects parce qu’ils avaient peur. Nous avons tué des chiens enchainés devant la porte de leurs maîtres pour essayer des revolvers neufs, nous avons vu mitrailler par plaisir des vaches couchées dans un champ, sans aucune raison, pour tirer des coups de fusils, histoire de rire.  Quels sont les sauvages, les vrais sauvages ? Ceux qui se battent pour manger les vaincus ou ceux qui se battent pour tuer, rien que pour tuer ? » (Guy De Maupassant)

Des vieux de chez nous, concluant des contes pareils à l’histoire que nous vivons, pour nous obliger à réfléchir disent en souriant : « si tu prends, tu prends le malheur ; si tu laisses, tu laisses le bonheur.» De la nègrerie, certes, mais Paris que ferais-tu ? Toi, Paris qui depuis 1945 gère cette affaire, écoute donc ton peuple de France.

Bernard B. Dadié

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