04/01/2012 01:43:23
Cameroun: 52 ans d'une indépendance factice (Dossier)
Evocation. L’histoire d’une indépendance dans le sang et la division
Le Messager
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Evocation. L’histoire d’une indépendance dans le sang et la division

L’indépendance du Cameroun oriental proclamée sur fond de divergences entre les pro-colonialistes et les nationalistes. La partie occidentale connaît deux proclamations d’indépendance, un ralliement au Cameroun francophone et une adhésion à la fédération nigériane.

La solennité du ton se voulait à la mesure des attentes exprimées. Face à un parterre de personnalités politiques et des représentants de la France ainsi que ceux de la communauté internationale, Ahmadou Ahidjo, jeune Premier ministre d’alors affirmait, «Camerounais, Camerounaises, le Cameroun est libre.» C’était le vendredi, 1er janvier 1960. Des mots et un moment justifiés par la jeune élite administrative et politique comme l’aboutissement d’une «longue ascension». Un parcours qui débute, activement, au lendemain de la seconde guerre. Le Cameroun est alors placé sous la tutelle de l’Organisation des Nations Unies (Onu). Une organisation qui, elle-même, délègue cette tutelle à la France et à l’Angleterre. C’est début d’une histoire qui, jusqu'à ce jour, n’a pas fini de dévoiler ses prismes.

C’est la période au cours de laquelle la France adopte deux Constitutions. Les lois fondamentales françaises de 1946 et celle de 1958 ont pour objectifs entre autres, de permettre aux populations locales «de participer à la gestion du pays». C’est dans ce sillage que des assemblées locales sont créées. D’abord l’Assemblée représentative du Cameroun (Arcam) en 1946. Une instance qui devient six ans plus tard l’Assemblée territoriale du Cameroun (Atcam). Puis en 1956, la France accorde, officiellement, une autonomie interne au Cameroun et, l’Atcam devient l’Assemblée législative du Cameroun (Alcam), l’ancêtre de l’Assemblée nationale actuelle. Dans les faits, cette instance est un relais de l’Assemblée nationale française. Les représentants des pays placés dans le giron de la France ont alors là «le privilège» de siéger à l’Assemblée de l’union française et au Conseil économique.

Ouverture politique sous contrôle

Cette ouverture, quoique contrôlée, de l’espace politique aux Camerounais, marque aussi l’avènement de nouvelles associations et autres syndicats dits «indigènes». C’est de cette période, soulignent des sources concordantes, que la question de l’indépendance du Cameroun connaît un renouveau de gestation  dans l’esprit des Camerounais. La création de l’Union des populations du Cameroun (Upc) matérialise alors cette aspiration nationaliste. L’encyclopédie électronique Wikipédia précise alors que après la constitution du parti en novembre 1948, Ruben Um Nyobè est élu secrétaire général. Outre la doctrine nationaliste prônée par ce parti, les autorités coloniales perçoivent le parti et son leader comme une émanation du communisme. Une perception accentuée malgré des rapports de police de l’époque qui relativisent quelque peu cette donne et présentent Um Nyobè comme «un homme d’exception qui tranche, et de beaucoup, sur la faune politique camerounaise.» Dans cette «faune», comme le mentionne de manière régulière les rapports secrets de la police coloniale, tout est mis en œuvre pour empêcher l’évolution du discours politique nationaliste.

Pour mieux organiser leur refus d’accorder l’indépendance au Cameroun, les colons français, au lendemain de la conférence de Brazzaville, créent l’Association des colons du Cameroun (Ascocam). Le mouvement qui sort des fonts baptismaux le 15 avril 1945 ne cache pas sa détermination de défense des intérêts des représentants de la colonie mais aussi, et surtout, comme le précisent des archives de cette époque «d’empêcher le progrès social revendiqué par les syndicats».

Conscients de cette situation, les nationalistes de tout bord vont durcir la revendication. Non sans quelques sacrifices et une manipulation certaines orchestrées par l’administration coloniale. De nombreux ouvrages consacrés à la question de l’indépendance camerounaise s’accordent sur le fait que de nombreux Camerounais perdirent leur vie sous le coup des balles de fusils de chasse tirées dans leur dos par des colons. Un combat qui prenait aussi de l’ampleur dans l’arène politique.

André Marie Mbida, l’Upc et l’indépendance totale

Pour faire face à la forte adhésion des Camerounais au discours nationaliste prôné par l’Upc, l’administration coloniale créé des partis satellites dont la vocation est de fragiliser l’action de Um Nyobè et de ses partisans. A titre d’illustration, l’Esocam et l’Indecam «partis administratifs» par excellence empêchent à l’Upc d’avoir la majorité à l’Assemblée territoriale. Dans une correspondance datant de 1954, Um Nyobè dira que, «Il faudrait faire un livre pour terminer le recensement des forces qui collaborèrent avec la puissance pour combattre notre organisation.» D’ailleurs, un an plus tard, à la suite d’affrontements ayant fait de nombreux morts, le gouvernement français prétextant la responsabilité de l’Upc dans ce carnage décide, en conseil de ministres d’interdire le parti nationaliste qui prend le chemin du maquis.

La loi Gaston Defferre fait du Cameroun un Etat sous tutelle. Une sorte de gouvernement autonome. André Marie Mbida est alors nommé Premier ministre du gouvernement qui en découle. Dans le même temps, le Haut-commissaire du Cameroun, Pierre Messmer, face à l’influence grandissante de l’Upc, essaye de faire un compromis avec le chef de file de cette formation politique. Objectif : faire cesser les violences. Peine perdue, l’Upc tient à la prise en compte de ses préalables. (Voir Le Messager n° 5494 du 16 décembre 2011)

Fort des positions de l’Upc et du ralliement du Premier ministre André Marie Mbida aux préalables du nationalisme, Ahmadou Ahidjo est nommé Premier ministre en 1958, en remplacement de son prédécesseur Mbida qui démissionne. Quelque temps après, le 13 septembre 1958, Um Nyobè est tué lors d’un combat entre partisans de l’Upc et soldats de l’armée coloniale. L’essentiel des dirigeants de l’Upc fuient le Cameroun.  Le 1er janvier 1960, Ahmadou Ahidjo prononce le discours de proclamation de l’indépendance. Officiellement, la Constitution mise en place prévoit que le pays est à vocation pluraliste.

Les morts innombrables de la lutte

Au moment où intervient cet évènement, les sources peinent à donner le décompte exact du nombre de morts sacrifiés à l’autel de cette indépendance qui continue de faire débat. L’historien Bernard Droz, se référant à la période 1955-1959, parle de 10 mille morts. Pour son confrère Marc Michel, il s’agit plutôt de plusieurs dizaines de milliers de morts. Une évaluation qui, selon cette source, s’appuie aussi sur les combats ayant eu lieu après l’indépendance. Une situation qui, à en croire les témoins de cette époque, est la conséquence de la perception exprimée par de nombreux nationalistes sur la nature même de l’indépendance accordée au Cameroun.

L'Upc, écartée du pouvoir, estime que l'indépendance octroyée par les Français n'était qu'un simulacre. Une situation dénoncée un peu plus tôt par André Marie Mbida (photo) lorsqu'il refusa d'intégrer le gouvernement Ahidjo. Le tout premier chef du gouvernement camerounais estimait alors  que Ahmadou Ahidjo n'était qu'un «valet de la colonisation» qu'il fallait combattre. C’est dans cette logique que les  leaders de l'Upc déclenchèrent donc une insurrection dès l'indépendance afin de tenter une conquête du pouvoir. Selon des sources concordantes, cette insurrection se transformera par endroits en brigandages et règlements de compte. 

Pour sa part, Ahmadou Ahidjo, aidé par des conseillers militaires français, ne manquera pas l’occasion de tuer, assassiner ou emprisonner toute personne soupçonnée d’être partisane de la cause nationaliste ou de l’Upc tout court. Les leaders de l'Upc en exil n’y échapperont pas. Ils  seront tués l'un après l'autre. Le Docteur Félix Moumié est empoisonné à Genève. Revenu au Cameroun pour organiser à l'intérieur la lutte armée, Ernest Ouandié, sera arrêté et jugé au cours du procès dit Ouandié-Ndongmo puis  condamné à la peine capitale. Il sera fusillé le 15 janvier 1971.

La lutte anglophone pour les indépendances

Le contrôle total du Cameroun ne dépend pas seulement de la disparition souhaitée de l’Upc. Pour la France et Ahmadou Ahidjo, l’équation indépendantiste fût-elle combattue par certains nationalistes, passe par la réunification des parties occidentale et orientale du Cameroun. C’est donc un mouvement similaire que connaît la partie anglophone du pays au lendemain de la seconde Guerre mondiale. Dès le mois de mai 1949, le Docteur Endeley créé le Cameroon national federation (Cnf). Le parti se donne pour ambition de lutter pour l’autonomie et la séparation du Cameroun sous tutelle britannique de la fédération nigériane. Mais, une dissidence intervenue au sein du Cnf entraîne la création du Kamerun united national congress (Kunc). Les dissidents estiment alors que le parti du Docteur Endeley est «trop frileux sur la question des revendications».

En fait, le nouveau parti  revendique la restauration du grand «Kamerun». Celui issu de l’empire colonial allemand et dont une partie a été accordée au Nigeria. Selon les spécialistes de la question, l’orthographe utilisée pour désigner le Cameroun tant par le Kunc que par l’Upc qui s’implantait dans la région à cette époque serait due à la convergence de pensée autour de cette revendication. Néanmoins, le Cnf et le Kunc fusionneront en 1953. Le Kamerun national congress (Knc) issu de cette union gagnera les élections.

Réunification du Cameroun et ralliement au Nigeria

Ces partis indépendantistes pour certains et autonomistes pour d’autres auront l’oreille de l’administration britannique qui modifie les institutions après les conférences de Mamfé et Lancaster House en 1950 d’abord et en  1956 sous l’égide de l’Onu. Une prise en compte qui permettra à la partie anglophone du Cameroun de disposer d’une administration propre avec comme capitale, Buea. C’est dans cette foulée que le Docteur Endeley devient le Premier ministre du «Self government» du Cameroun en 1958 tandis que John Ngu Foncha lui est Premier ministre du Cameroun britannique en 1959. C’est dans cette ambiance qu’intervient la Consultation du 11 février 1961.

Pour résoudre le problème de l’indépendance et de la réunification des deux Cameroun, l’administration britannique consulte les populations par un référendum. Au terme de la consultation, l’option pour l’indépendance et la réunification l’emporte dans la Southern Cameroon tandis que la Northern Cameroon se prononçait pour son intégration au Nigeria. Une décision qui va faire des vagues dans la partie francophone. Pour l’essentiel, les autorités administratives francophones estiment que, « malgré les résultats du  vote, le northern Cameroon doit être rattaché au Cameroun. »

Une revendication ignorée, en juin 1961 à Bamenda et en juillet de la même année. Puis au mois d’août 1961, les représentant du Cameroun français et du southern Cameroon finalisent la signature de la réunification. Du reste, le northern Cameroon devient indépendant le 1er juin 1961 et rejoint officiellement le Nigeria tandis que le 1er octobre de la même année, le southern Cameroon devient indépendant et se réunit au Cameroun français. John Ngu Foncha occupe le poste de Premier ministre du Cameroun occidental dans ce gouvernement fédéral cumulativement avec le poste de vice-président de la République fédérale du Cameroun.

Joseph OLINGA

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Commémoration.  Du 1er janvier au 20 mai, l’histoire d’une célébration « déportée »

Le Cameroun a obtenu son indépendance le 1er Janvier 1960 et non le 20 mai date à laquelle se célèbre, tous les ans, la fête nationale. 

Nombreux sont encore des Camerounais qui ne comprennent pas pourquoi l’indépendance est célébrée le 20 mai et non le 1er janvier 1960. Au-delà des questionnements qui continuent de fuser dans les esprits, s'il est historiquement admis que le Cameroun a eu son indépendance le 1er Janvier 1960, un petit point d'histoire doit être fait pour expliquer certaines subtilités justifiant le choix du 20 mai comme jour de fête nationale au Cameroun. Le 1er Janvier 1960 en effet, le Cameroun obtenait son indépendance, mais la partie francophone uniquement qui était sous tutelle de la France. Le Cameroun anglophone étant sous tutelle britannique n’obtint son indépendance que le 1er octobre 1961, et les deux parties formèrent alors la République fédérale du Cameroun.

En 1972, à la suite d'un référendum organisé par le président d'alors, Ahmadou Ahidjo, sur la possibilité de former un seul Etat, la République fédérale du Cameroun devînt la République unie du Cameroun – une partie du Cameroun anglophone ayant choisi de rejoindre le Nigeria. Ce référendum eu lieu le 20 mai, jour qui a donc été choisi comme le jour de naissance du Cameroun et qui est célébré comme fête nationale depuis.

Pour rappel, il convient de souligner que l’histoire du néocolonialisme français fit de l’ancien Cameroun oriental le premier pays d’Afrique francophone qui a ouvert le ban et le bal des indépendances dès le 1er janvier 1960. L’histoire nous enseignera par ailleurs que l’avènement de la République unie du Cameroun par le référendum du 20 mai 1972 avait l’ambition de cimenter la réunification des Cameroun anglophone et francophone. Ainsi les dates du 1er janvier 1960 et 1er octobre 1961 furent mises entre parenthèses au profit de celle du 20 mai qui sera célébrée en 2011 pour la trente neuvième (39) fois. 

Daniel Abwa (photo), historien et auteur de « Cameroun : histoire d’un nationalisme, 1884-1961 (éd. Clé) » plaide en faveur de la réalité historique et de son acceptation par tous. Réagissant sur Radio France Internationale au sujet de l’histoire du  Cameroun avait expliqué comment on en est arrivé là. « Parce que le Cameroun a connu beaucoup de rebondissements. Le 1er janvier 1960, effectivement, le Cameroun français est devenu indépendant, mais le 1er octobre 1961 c’est l’indépendance du Cameroun sous tutelle britannique et les deux pays acceptent de fédérer le même jour pour créer la République fédérale du Cameroun. Il se trouve seulement que Ahidjo a continué une politique d’unification qui a abouti au référendum du 20 mai 1972, qui a été décrété jour de fête nationale. Par ce référendum, les Camerounais se sont prononcés pour passer de la fédération à l’unification », explique l’historien camerounais.

Depuis la nuit des temps donc, une évidence se dégage : le Cameroun semble avoir cultivé son droit à la différence en prenant de temps en temps ses distances avec son ancien tuteur. C’est ainsi qu’à la faveur de la Réunification avec la partie occidentale jadis administrée par Londres, les deux pays sous tutelle formeront un Etat unitaire au terme du référendum du 20 mai 1972. Paul Biya ira d’ailleurs plus loin en consacrant l’intégration. Phase supérieure à l’unification. D’où vient-il donc que le gouvernement du même Paul Biya a célébré encore les cinquante (50) ans de l’indépendance du Cameroun ce 1er janvier 2010 ? Ironie du sort ou malédiction ? 

Pourquoi donc avoir rangé dans les alcôves de l’histoire depuis bientôt quarante (40) ans les autres dates historiques du Cameroun pour ne faire triompher que le 20 mai et exhumer aujourd’hui l’indépendance de l’ancien Cameroun sous tutelle de la France ? A y regarder de près, cela pourrait s’apparenter à un coup de Jarnac contre les compatriotes anglophones qui se sentent lésés, brimés, méprisés par les francophones arrogants.

Blaise-Pascal Dassié 

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Education. La vraie histoire du Cameroun torpillée dans les écoles

Selon des chercheurs, l’enseignement de l’histoire du Cameroun dans les écoles ne reflète pas les réalités historiques. Cette marginalisation serait faite à dessein pour des raisons aussi bien idéologique, politique, économique que culturelle.
 
Un sondage auprès de dix élèves rencontrés au hasard dans les rues de Yaoundé révèle que la majorité n’est pas très au fait de l’histoire de leur pays. Ceux qui le sont l’ont appris au travers des sources secondaires d’apprentissage que sont : les programmes télévisés (émissions sur l’histoire du Cameroun), les journaux, les livres hors du programme officiel, etc. La vérité étant que l’histoire du Cameroun est très peu enseignée dans nos écoles primaire, secondaire et même dans nos universités. A ce sujet, interrogé par des confrères à la faveur de la célébration du cinquantenaire de l’indépendance du Cameroun, Paul Mbem, enseignant d’histoire et directeur de collège, indique que l’Histoire du Cameroun occupe une place insuffisante dans les programmes scolaires camerounais. « De la classe de 6e en Terminale, les cours d’Histoire du Cameroun précolonial, colonial et post-colonial couvrent à peine trois chapitres, qui sont logés vers la fin du livre au programme de la classe de Terminale. Il faut que l’enseignant fasse donc preuve de conscience professionnelle pour couvrir tout le programme et donc dispenser des enseignements sur l’Histoire du pays ».

En étudiant pour sa part « Le nationalisme camerounais dans les programmes et manuels d’histoire : réalités et enjeux » dans le cadre de son Mémoire de Master académique en sociologie politique, Segnou Siéwé aboutit à une conclusion similaire : « Les programmes d’histoire au Cameroun sont encore assez extravertis. Autrement dit, on enseigne plus l’histoire des autres pays que celle du Cameroun ».

Les résultats de son étude quantitative et qualitative des programmes et manuels d’histoire actuellement en vigueur au Cameroun dans l’enseignement primaire, secondaire et supérieur montrent en effet que le nationalisme camerounais est assez dévalorisé dans les enseignements d’histoire ; de telle sorte que la jeunesse camerounaise ne peut connaître la vraie histoire de la décolonisation du Cameroun ainsi que celle des circonstances de la naissance de l’État camerounais. Alors même que, l’un des objectifs de l’enseignement de l’histoire au Cameroun est, selon ces programmes en vigueur, de donner aux jeunes scolaires « une plus grande conscience de leur identité » ; cela afin de produire socialement des « citoyens patriotes, éclairés, fiers de leur identité,… ». Un résultat que l’on ne risque pas d’atteindre au regard des enjeux.

Enjeux

En interviewant des chercheurs, enseignants, inspecteurs pédagogiques et hommes politiques, l’auteur de cette étude parvient à la conclusion selon laquelle, cette marginalisation de l’histoire du Cameroun dans les programmes scolaires n’est pas gratuite. En effet, note-t-il, « la mémoire nationaliste du Cameroun renferme des enjeux non seulement aux yeux de l’État camerounais, mais aussi aux yeux de l’État français. Car ces deux États ont coopéré dans la répression des revendications indépendantistes menées par les nationalistes camerounais, et coopèrent depuis 1960 dans la définition du contenu des programmes d’enseignement du Cameroun ». En réalité poursuit-il, l’histoire du nationalisme camerounais renferme des vérités qui, si elles étaient révélées à la jeunesse camerounaise, pourraient ébranler les fondements de l’État camerounais et ceux de la domination française au Cameroun.

Et relater cette histoire telle qu’elle s’est déroulée serait faire un procès à ces deux Etats. Dans la mesure où explique ce chercheur, au moment où le Cameroun francophone doit acquérir son indépendance, deux camps se forment chez les Camerounais : d’une part ceux qui veulent et revendiquent l’indépendance du Cameroun, représentés par l’Upc et une large majorité des Camerounais ; d’autre part, les collaborateurs de l’administration coloniale française qui ne veulent pas du tout de cette indépendance.

Paradoxalement, « c’est à ceux qui refusaient cette indépendance - et qui combattaient avec acharnement les Camerounais qui la revendiquaient -, que la France remit le pouvoir en 1960 ». Pour ce chercheur qui s’appuie sur des aînés tels Achille Mbembé et Thomas Deltombe, si les jeunes scolaires connaissent les détails de l’Histoire de leur pays, « ils s’interrogeront très probablement sur la légitimité de ceux qui sont au pouvoir au Cameroun depuis 1960 et qui se disent être les « pères-fondateurs » du Cameroun moderne et les « artisans » de l’indépendance du Cameroun.

Du côté de l’État français, souligne Segnou Siéwé, l’enjeu est lié à l’image de la France à cause notamment de la façon dont celle-ci réprima les revendications indépendantistes au Cameroun. En usant - selon les films documentaires produits sur l’indépendance du Cameroun et les ouvrages écrits sur ce sujet, de tous les moyens possibles pour anéantir politiquement et militairement l’Upc et ses partisans. Tandis que l’armée française disposait des armes de guerre modernes (chars d’assaut, avions, bombardiers,…), les combattants camerounais ne disposaient que des machettes et des fusils de chasse pour se défendre. C’est ainsi que plusieurs centaines de milliers de Camerounais furent massacrés par l’armée française. La France d’après lui, ne voudrait pas que l’on sache qu’elle fit la guerre avec des armes sophistiquées à un pays africain, mais surtout à des Noirs quasiment désarmés. En plus de ces enjeux idéologiques, il recense d’autres politiques, économiques et socioculturels aussi bien pour l’Etat camerounais que français.

Par exemple au plan économique, « l’enjeu pour l’Etat camerounais est la conservation des privilèges et des profits économiques liés à gestion du pays, tandis que l’enjeu pour l’Etat français est la conservation de sa main mise sur les richesses du sol et du sous-sol camerounais ».

Au plan social, où les enjeux sont les mêmes pour les deux Etats, l’on craint que le risque d’une prise de conscience collective au sein des masses camerounaises de tout ce qui s’est effectivement passé, puisse entraîner des révoltes, des soulèvements populaires, des insurrections, des révolutions contre l’ordre de domination existant. Pour empêcher ce malaise, la France d’après cet auteur, perpétue la destruction de l’identité historique des Camerounais, ce qui entraîne l’aliénation culturelle et empêche par conséquent l’éclosion d’une conscience alternative au sein des masses camerounaises.

Nadège Christelle BOWA

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Népotisme et tribalisme…  Les deux mamelles d’une même réalité

Ceux qui planchent sur le tribalisme comme mode de gouvernance n’ont pas fini de se masturber la mémoire. Quand Pierre Flambeau Ngayap s’interrogeait dans « Cameroun : qui gouverne (…) ? » -L'Harmattan - Paris – 1983-, il posait à haute voix une question bien embarrassante, car le mode de gouvernance au Cameroun participe d’une nébuleuse mystico-tribale dont les fils de l’écheveau sont impossible à démêler.

Le tribalisme comme mode de gouvernance ? Il faudrait plutôt parler de népotisme ou de ‘ventrisme’, car à y regarder de plus près, il y a plus une tribu du ventre qui gouverne qu’un conglomérat ethnique servant de vivier au régime.

Certes on donne l’impression que la politique au Cameroun se fait  sur des bases tribales, on parle alors aujourd’hui de  pouvoir béti, où hier on ergotait sur le pouvoir nordiste. Mais de quel poids tribal se réclamerait  par exemple un Cavaye Yegue Djibril quand on sait qu’il est moins soutenu par une légitimé politique que par des béquilles du régime ? Transplanter Jean Nkuete au comité central du parti au pouvoir contribuera-t-il à briser le glacis Bamoun de l’Udc, ou de relancer le Rdpc dans le pays bamileké ?

À quoi cela aurait-il servi d’entourer le régime d’une ceinture beti (finances, économie, sécurité, défense etc) si le grand sud est maintenu à l’ écart du développement social et économique ? Ateba Eyene a touché un bout du problème dans son livre sur le pays organisateur. Intitulé: "Les paradoxes du pays organisateur", ce livre met à nu le déséquilibre régional dans la répartition des postes administratifs sous Paul Biya au Cameroun. Des frères du village promus à divers postes de responsabilité dans l’administration publique, les sociétés d’Etat et  autres ont-ils impulsé le développement de la région ?

L’auteur a récapitulé département par département, le nombre de ministres et assimilés. Près de 22 ministres et plus de 300 ressortissants de la province natale de Paul Biya à des postes dans la haute administration centrale sous le renouveau. Comme le dit si bien son préfacier, Roger Tsafack, le Sud ne manque pas de moyens naturels et financiers. Dans une citation qu’il emprunte à Georges Ngango,  Tsafack fait savoir le grand sud dispose de détenteurs de capital social au dessus de la moyenne, mais brille par "la carence" d’hommes et de femmes "capables et décidés à sortir leur pays du sous-développement".

Entre népotisme et tribalisme donc,  les hommes politiques, les leaders d’opinion et les fameuses « élites », dans le Cameroun d’aujourd’hui excellent pour des résultats mièvres. Dans Tribalisme et problème national en Afrique : Le cas du Kamerun (Paris, L'Harmattan, 1989) sous le pseudonyme d'Elenga Mbuyinga, Moukoko Priso pense que Le tribalisme protéiforme qui s’ est développé sous la forme d'hydre implacable comprend des comportements tribalistes au quotidien, comme les formes malignes de la gouvernance pensée comme l'art de donner tout le pouvoir dans un pays aux ressortissants d'une tribu qui considèrent l'accession d'un des leurs à la tête de l'Etat comme l'occasion, l'opportunité de " manger " à leur tour, selon toutes les guises possibles de la gourmandise économique et de la voracité politique.  Dans cette union de la tribu et de l'économie politique du ventre, un mode d'être, de vivre, de penser et d'agir s'est développé avec vigueur, encouragé par les régimes successifs.

Selon l’Abbé Jean Benoît Nlend, de l’administration publique au milieu de l’emploi au Cameroun où on dénote, pour le déplorer, l’émergence des entreprises tribales, personne n’échappe au tribalisme et tout le monde le pratique d’une manière ou d’une autre. « Ce n’est pas une organisation, c’est plutôt une manière de penser et de faire qui accorde du crédit et des faveurs sur la base de sa tribu, en excluant toutes les autres. Il est mauvais parce qu’il entretient l’obscurantisme, le favoritisme et qu’il manque d’objectivité. C’est une grave erreur d’organiser la société à partir du critère tribal ».

À qui profite enfin de compte cette mauvaise gouvernance qui consiste a tribaliser tous azimuts ? «Toute nomination est personnelle et individuelle. Elle ne profite qu’à la famille nucléaire de l’Elu, c’est-à-dire, à sa femme et  à ses enfants, même pas aux neveux ou aux cousins. Il est faux de croire que les Brasseries appartiennent aux Bamiléké, la Sosucam aux Bassa, le Pad aux Douala. Il faut des décisions politiques pour déraciner les germes du tribalisme dans notre pays. Lorsqu’un individu met trop longtemps à la tête d’un poste, il finit par y mettre tout son village». Les résultats sont là, 50 ans après les indépendances,  pour démontrer que la mauvaise gouvernance est aussi une question de gestion des ressources humaines…

Edouard Kingue

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Du non-alignement à l’ouverture diplomatique

Lorsque le Cameroun accède à l’indépendance en 1960, deux blocs antagonistes se disputaient l’hégémonie de la planète. Celui de l’Ouest conduit par les Etats-Unis, porte-étendard de l’organisation du Traité de l’Atlantique Nord (Otan) et celui de l’Est sous la houlette de l’Union soviétique, chef de file des pays du Pacte  de Varsovie. L’indépendance du Cameroun intervient cinq ans après la conférence de Bandung (ville indonésienne).

Conférence qui s’est tenue du 18 au 24 avril 1955 au cours de laquelle les représentants de 29 pays d’Afrique et d’Asie ont condamné avec force le colonialisme et l’impérialisme pour affirmer leur volonté d’émancipation à l’égard des « Grands ». Entendez les deux blocs mentionnés ci-dessus.

Il n’en fallait pas plus pour que la lutte hégémonique de ces deux blocs trouve un autre champ de bataille en Afrique, en Asie, en Amérique latine. C’est ainsi que les pays africains connaîtront à leur tour deux tendances : celui de Casablanca qui a vu le jour dans la cité marocaine du même nom et celle de Monrovia qui naquit dans la capitale du Libéria. Scission qui mit vite à mal le non alignement prôné à Bandung. La querelle doctrinale née dans le camp communiste entre la Chine et l’Union soviétique ne sera pas sans conséquence au Cameroun où la Sfio a joué un rôle déterminant dans la formation du premier mouvement structuré du nationalisme camerounais : l’Union des populations du Cameroun (Upc). En son sein s’affrontent pro-soviétiques et pro-chinois.

Tout en se déclarant non-aligné, le gouvernement qui hérite du pouvoir au Cameroun surfe entre les deux blocs. Yaoundé reçoit presque sans état d’âme les représentants diplomatiques des pays des deux blocs. Avec un penchant prononcé pour Paris. Toutefois, au plus fort de la guerre du Biafra (1967-1970), le président Ahidjo refuse systématiquement de soutenir le gouvernement irrédentiste dans sa guerre fratricide contre le gouvernement fédéral nigérian.

Les sécessionnistes avaient pourtant l’appui ouvert de Paris, Abidjan et Libreville qu’il était difficile de dissocier du régime de Yaoundé. Au début des années 70, Yaoundé s’ouvre vers la Chine et signe les premiers accords de coopération avec Beijing. Au plus fort de la lutte de libération des pays d’Afrique Australe, dont l’Afrique du Sud (Azanie), le Zimbabwé, la Namibie, etc, c’est encore le président Ahidjo qui présentera au nom de l’Oua, le Manifeste de Lusaka à l’Onu. Lors de l’inauguration de la station terrienne de Zamengoué (Yaoundé) qui allait améliorer les liaisons communicationnelles entre le Cameroun et la France, Georges Pompidou, alors chef de l’Etat français déplorait le fait que son homologue camerounais ne s’était pas rendu en France depuis un bon bout de temps. C’était au cours de la conversation téléphonique inaugurale.

Le président Ahidjo n’hésitait pas, quant il le fallait, de sortir des organisations de la francophonie dès lors que les intérêts du Cameroun n’étaient pas bien perçus ou menacés. C’est ainsi que Yaoundé qui abritait pourtant le siège de l’Organisation commune africaine et malgache (Ocam) en sortira tout comme il claquera la porte d’Air Afrique pour créer les Cameroon Airlines. Pendant de longues années, le Cameroun est resté distant de la francophonie comme du Commonweath. Il a fallu l’avènement du président Biya au pouvoir pour que le pays entre dans  les deux familles culturelles et linguistiques. Autre fait significatif de cette volonté « d’autonomie », « le meilleur élève » de François Mittérand, premier hôte étranger à être reçu à Yaoundé, ira dire aux Allemands quelques mois plus tard, au cours d’une visite officielle, que « le Cameroun n’est la chasse gardée de personne ».

On peut néanmoins constater que dans la pratique les intérêts français sont très importants au Cameroun et que malgré tout, certaines entreprises françaises présentes ici depuis de nombreuses années ont du mal à s’enraciner par des installations dignes de ce nom.  Dans sa politique d’ouverture de plus en plus affirmée, le Cameroun diversifie sa coopération et les fruits sont palpables. Certes, il faut améliorer le contenu des accords de coopération avec tous ces pays amis pour un partenariat réellement gagnant-gagnant.

Jacques Doo Bell 

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