06/01/2012 03:41:18
Signe du temps...
Les incidents qui viennent d’opposer une jeunesse enragée, quartier Deido de Douala aux « benskineurs » de la ville ces jours derniers, ressemblent à un signe du temps qu’il fera bientôt si l’autorité publique camerounaise, à force de différer les solutions des problèmes de la société, abandonne le terrain de la gouvernance au règne du désordre organisé...
Le Messager
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Les incidents qui viennent d’opposer une jeunesse enragée, quartier Deido de Douala aux « benskineurs » de la ville ces jours derniers, ressemblent à un signe du temps qu’il fera bientôt si l’autorité publique camerounaise, à force de différer les solutions des problèmes de la société, abandonne le terrain de la gouvernance au règne du désordre organisé, permettant à la justice privée d’apparaître comme le recours normal des citoyens contre d’autres, au lieu que, comme dit Issa Tchiroma, « les intérêts des uns protègent les intérêts des autres et réciproquement ».

Depuis que la moto est devenue un moyen de transport public à Douala, passant même du pis-aller de l’emploi à une inévitable profession, le braquage motorisé à main armée ou non, est devenu un mode opératoire prisé par le banditisme urbain. On débouche, on frappe, parfois à mort, et on disparaît avec le butin dans l’impunité.
Malheureusement, que ce soit avant ou après coup, il est impossible de distinguer le « benskineur » non indentifiable qui gagne tranquillement sa vie, et le bandit qui opère en moto. De là à se venger sur tout motocycliste qui vient à passer sur le lieu de l’agression, de la part de ceux qui se sentent solidaires de l’agressé, et surtout s’il est décédé des suites de l’agression, il n’y a qu’un pas que les jeunes de Déido ont d’autant plus spontanément franchi, qu’ils sont victimes comme tous les Camerounais, de ce que vous nous permettrez d’appeler « le phénomène du cliché ».

Le phénomène du cliché né des constructions ostracistes, et des carences éducatives et citoyennes, veut par exemple qu’aujourd’hui au Cameroun, tout homme circulant en moto ne soit qu’un « benskineur », avec la connotation du mépris qui est évident. Et le « benskineur » est nécessairement « allogène », et  l’ « allogène est nécessairement originaire de telle ou telle ethnie, que l’on peut  d’ailleurs désigner à tout le monde, en toute circonstance, en disant simplement : « les mêmes… »

Pourtant, en l’occurrence, une chose est sûre : sans pour autant se connaître ni le faire exprès, des bandits et des benskineurs habitent  et opèrent dans tous les quartiers de Douala, Déido compris. Alors, si on n’est pas un « pêcheur politique » en eaux troubles, on ne peut à partir d’un braquage motorisé, fût-il meurtrier, inciter à une guerre de clichés entre les paisibles populations d’un quartier exaspéré par la carence de l’autorité publique, et une corporation professionnelle certes inorganisée, mais d’une utilité publique désormais avérée.

Qui, le fait ainsi abuserait de son influence pour dévoyer une jeunesse qui au contraire, a  besoin d’apprendre que « nul n’a le droit de se faire justice »  et que ce sont les vertus de dialogue et d’acceptation de l’autre qui ont permis à ses parents et grands-parents, venus des quatre coins du Cameroun et même d’Afrique, de s’installer et de vivre harmonieusement, depuis plusieurs siècles, dans cette cité pilote qu’ils ont également construite ensemble, à la sueur de tous ceux qui y sont nés ou venus, dans l’intérêt de tous ceux qui y vivent.

Cette cité pilote, et aujourd’hui cosmopolite, est devenue, par la diversité de sa composition, la qualité démocratique de cohabitation entre ses composantes que n’ont pas altérées quelques velléités de divisionnisme, et par sa dynamique économique d’ensemble, une authentique préfiguration de ce que doit devenir le Cameroun sur le vrai chemin de son intégration nationale. Et si nous parlons de l’incident meurtrier qui vient de troubler sa quiétude pendant quelques jours, comme d’ « un signe du temps », c’est parce qu’il a montré combien les hommes politiques et journalistes vont désormais avoir à faire attention dans leurs analyses des faits et leur manipulation des mots et expressions tels que « natif », « autochtone », « allogène», « communauté » qui, de toute évidence, ne sont pas des vecteurs de la « mystique nationale » dont le Cameroun a besoin.

Il a également montré combien les problèmes sociaux que génèrent la démographie et le développement urbain peuvent s’aggraver de manière exponentielle, et créer des situations potentiellement incontrôlables s’ils sont a priori banalisés, ou si leur solution est continuellement différée.

En l’espèce, nous pensons que désormais les autorités administrative et urbaine de Douala ont compris la nécessité d’organiser ce dont la force des choses a fait une profession, non pas en commençant comme d’habitude par la fiscalisation, mais par la formalisation ( réglementation de l’activité, éligibilité à l’activité, permis de conduire, immatriculation de l’engin, registre des professionnels, marques d’identification, itinéraires, formation, syndicalisation, et tout ce qui peut permettre de distinguer un benskineur  d’un motocycliste personnel). Savoir interpréter les signes du temps peut permettre de prévenir et ne pas avoir à guérir.

Jean Baptiste SIPA

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