06/01/2012 03:41:44
Cameroun. Paix et sécurité précaires à Douala
Pour qui connaît Douala et son histoire, ce qui est arrivé à Deido ne pouvait que déboucher sur cette bataille rangée. On a laissé libre-court à une espèce de loi de la jungle en ne mettant pas rapidement en place un dispositif de sécurité dissuasif...
Le Messager
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Les discours fleuves et autres manifestations au nom de paix ont tellement fait florès à Douala tout au long de l’année 2011 que dans ce même espace, j’ai posé la question de savoir que cachent ces discours sur la paix. Entre le déclin de l’année 2011 et l’aube de l’année 2012, nous avons eu des preuves que la sécurité comme la paix demeurent une préoccupation constante dans la grande métropole portuaire. Le canton Deido a été le théâtre entre samedi 31 décembre et mercredi 4 janvier, d’une émeute, pardon : d’une bataille rangée mortelle entre les ressortissants de ce canton et les conducteurs de motos-taxis.

A l’origine de la bataille, un couple des jeunes agressé par deux loubards en moto, avec à la clé l’assassinat du garçon, originaire de Deido et le sac à main de la fille emporté. Comme le regretté Ngosso Isidore qui subit le même triste sort en juillet dernier, Eric Monny, le mort de samedi 31 décembre sera un mort de trop pour les Deido comme pour d’autres familles à Douala dont des membres ont perdu la vie, suite à l’irresponsabilité et au cynisme des conducteurs de motos-taxis qui bousculent les autres usagers de la route et filent, impunément, s’ils n’arrachent pas les sacs au passage. Ce qui s’est passé à Deido comporte tout cela à la fois. Les agresseurs étaient-ils conducteurs de moto-taxis, vivant de cette activité ? Il n’est pas évident qu’on le saura un jour. Puisqu’on ne retrouve pas leurs traces.

Il faut dire que ce qui a provoqué la montée de l’adrénaline des jeunes Deido, c’est que les auteurs de ces forfaits sont rarement pris. Mais de là a provoquer le gâchis enregistré à Deido, on ne dirait pas que le Cameroun est un Etat moderne, un Etat de droit. Parce que les autorités, jusqu’à présent, semblent impuissantes devant la justice populaire. Ce qui se passe à Deido depuis le début de cette semaine est une forme de justice populaire au nez et à la barbe de tout le staff administratif et sécuritaire du Littoral qui s’est contenté d’une tenue de palabre dans le salon de Sa Majesté le chef du canton Deido, l’autorité traditionnelle locale qui n’est pas moins un auxiliaire de l’administration.

Pour qui connaît Douala et son histoire, ce qui est arrivé à Deido ne pouvait que déboucher sur cette bataille rangée. On a laissé libre-court à une espèce de loi de la jungle en ne mettant pas rapidement en place un dispositif de sécurité dissuasif. Face aux « Deido boys » dont les réactions, quand ils sont provoqués, blessés dans leur chair, ont souvent été incontrôlées, il y avait des « benskineurs », ces soit-disants laissés pour compte, généralement sans éducation, sauvages à la limite pour la plus part, forts de la loi du nombre pour chercher à imposer leur diktat. N’ont-ils pas contraint le gouvernement à faire profil bas avec le décret n°2008/3447/Pm du 31 décembre 2008 du Premier ministre, chef du gouvernement ? Ce décret porte organisation de cette activité. Où est-il passé depuis 3 ans ?

A Yaoundé, on a au moins réussi à confiner ce mode de transport à la périphérie. A Douala, Bonanjo est la seule zone interdite. Encore, il y a des téméraires qui réussissent de temps en temps à déjouer cette interdiction. Pendant la campagne électorale pour la présidentielle d’octobre dernier, tous les candidats, sans exception, ont courtisé ces hors-la-loi pour animer leurs meetings. Allez donc dire à ces « sans-foute-de-tout » qu’ils défient l’Etat, ils vous rétorquent qu’ils sont plus de 50 milles et qu’ils sont prêts à brûler la ville à tout moment. La maison brûlée de Mme Epée Dorette sert d’exemple fort pour ne pas sous-estimer l’instinct belliciste de ces hordes de « desesperados », prêts à tout pour prendre leur revanche sur la société qui a fait d’eux ce qu’ils sont, fulminent-ils souvent.

Certes le chômage est massif, la précarité de l’emploi aussi, les déplacements aléatoires, difficiles dans une métropole comme Douala. Le transport par moto-taxi est une activité qui apporte des solutions à certains problèmes de survie. Mais cette activité mérite d’être réglementée au même titre que la plupart des activités exercées non seulement à Douala mais sur toute l’étendue du pays. Toute fois, les pêcheurs en eaux troubles s’y apposent catégoriquement et farouchement. Avec le soutien public des hommes politiques. Y compris ceux du parti au pouvoir.

Certains ont pernicieusement tenté d’en faire un antagonisme Bamiléké-Sawa. Ce qui est fort déplorable. Car tout le monde ici est victime de l’incivisme et du cynisme de ces compatriotes. Un cas que je connais le mieux est celui du journaliste Aron Nyankwè, bousculé au bord d’une rue par un de ces marginaux qui n’a pas daigné s’arrêter. Aron s’en est tiré avec une blessure à la tête, puis le tétanos. Dieu merci il a pu être soigné. A quel prix et aux frais de qui ?

La régulation de l’activité du transport par moto-taxi, en zone urbaine que rurale, permettrait, à n’en pas douter de distinguer l’ivraie du froment. Il faut reconnaître que ce ne sont pas tous ceux qui se lancent dans cette activité qui sont des polissons et qui se comportent en marginaux. Hélas, dans ce milieu, c’est la pègre qui l’emporte et, ce qui se passe à Deido est l’occasion pour les pouvoirs publics, de prendre ce taureau par les cornes et le maîtriser définitivement. Aucun Etat sérieux ne recule devant un fléau social de ce genre.

En redoutant la récupération des sanglants événements de Deido par des activistes sans foi ni loi de tout poil, les autorités administratives et autres auraient gagné à accompagner parlementarisme et dissuasion. Cette dernière n’est venue qu’après l’escalade. Trop tard ! Pourquoi avoir attendu ? Au delà du calme apparent observé depuis hier, il faut redouter le jour de la levée de corps de Eric Monny et celui des obsèques car à Douala ce qu’il convient d’appeler les évènements de Deido rappellent à certains, l’extermination de la famille Bema Moulendè dans ses plantations du Moungo en 1960, celle de la famille Mpondo à Bonabéri en 1979, l’assassinat de l’architecte Dippah de Bonadoumbè, celui d’un autre frère Mpondo à Akwa et de celui de la pharmacienne Mbappè Dimouamoua à Akwa également. La liste n’est pas exhaustive. Aucun groupe sociologique n’a le monopole de la délinquance et la douleur est la même pour tout être humain. Le stoïcisme et la retenue ne sont pas les valeurs les plus partagées. Donc il faut rester vigilants et savoir raison garder.

Il ne s’agit pas de rouvrir des blessures cicatrisées, mais de revisiter un pan de l’histoire écrite en lettres de sang et de cris de douleur à Douala. Alors quand une grossesse semble contenir un monstre semblable à ceux qu’on a déjà connus, il faut savoir l’interrompre à temps. Et avec méthode. La paix au village va au-delà des slogans. C’est une quête et une préoccupation permanentes.

Jacques Doo Bell

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