09/01/2012 01:42:49
Cameroun. Botteurs en touche...
Si Paul Biya avait tous les défauts de la terre, il faudrait pourtant lui reconnaître au moins deux qualités, dussent-elles n’être qu’apparentes : un optimisme quasi impénitent, et une « altièreté » que seul le mépris du peuple diffère de celle de Louis XIV.
Le Messager
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Paul Biya

Si Paul Biya avait tous les défauts de la terre, il faudrait pourtant lui reconnaître au moins deux qualités, dussent-elles n’être qu’apparentes : un optimisme quasi impénitent, et une « altièreté » que seul le mépris du peuple diffère de celle de Louis XIV.

La dernière preuve en est l’introduction de son discours du 31 décembre dernier à la Nation que nous reprenons ici : « Nous voici au seuil de la première étape de notre longue marche vers l’émergence. La récente élection présidentielle en a établi des bases solides. Vous avez fait le choix de la stabilité et de la paix, apportant ainsi la preuve de votre intelligence de la situation et de votre sens des responsabilités ». Autrement dit, depuis 29 ans il attendait cette opportunité qu’enfin les Camerounais ont eu l’intelligence de lui donner, et qu’il a l’éternité devant lui pour en profiter.

Les agrégés de sciences politiques, économiques et littéraires qui écrivent les discours de M. Biya lui font ainsi avouer que toutes les élections présidentielles qui l’ont régulièrement maintenu au pouvoir depuis 30 ans – il est vrai avec le système du « qui perd gagne » - ne lui ont pas permis de rester dans la course à l’émergence avec les « dragons asiatiques » dont certains étaient derrière le Cameroun en 1985. Cette introduction serait même outrageante pour l’électorat s’il voulait être, de la part de ces rédacteurs, autre chose que l’expression d’un triomphalisme puéril devant une victoire factice, ou d’une méditation introspective, suggérant au président ce qu’il devrait leur reconnaître à eux, parce qu’il n’en était pas sûr jusque-là : « l’intelligence de la situation » et le « sens des responsabilités ». Car personne, à en juger par les P.v. de la Cour suprême du Cameroun en matière de victoires électorales présidentielles, ne peut prouver que ces deux qualités aient fait défaut un jour au peuple camerounais depuis 30 ans.

Si M. Biya s’adressait ainsi du fond de son propre cœur, et du bout de sa propre plume au peuple camerounais, sur quelle base serait-il si convaincu que  « le choix de la stabilité et de la paix »  fait en 2011,  en tant que but et résultat de l’élection présidentielle, est plus certain  qu’en 1992, 1997 et 2004 ? Et la question n’est idiote qu’en apparence. L’offre politique promise par le président en échange de cette réélection réussie au grand dam des dysfonctionnements, est si truffée d’hypothétiques « dès que possible », « dans la mesure de nos moyens », « dans toute la mesure du possible », « très prochainement », « dans les années à venir… », etc. (sans aucune date !), qu’elle nous ferait percevoir au fond de lui un déficit de foi en sa propre ambition (?) En répondant à sa propre question : « ces atouts suffiront-ils pour mener à bien notre grand dessein ? », il affirme étonnamment : « la question mérite d’être posée ».

Pourquoi la question mériterait-elle d’être posée, alors que la description qu’il fait  du potentiel agricole, minier, humain et même financier, ne laisse supposer aucune insignifiance ? Elle indique plutôt indéniablement que le Cameroun en a, à suffire, pour parvenir au-delà de la simple émergence, pourquoi pas ? Quand les moyens sont là, enclenche-t-on la croissance avec des questions  faciles qui démobilisent, ou avec de l’action qu’un  pouvoir utilisé à bon escient et avec assurance permet d’impulser ?

On peut encore observer que ces messieurs, par la bouche du président, prennent le peuple à témoin de leur propre examen de conscience si c’en est un, quand celui-ci énonce telle une découverte, des constats faits et condamnés depuis au moins la durée de son dernier mandat, par la presse, l’opinion publique, les Eglises, les amis diplomates, etc. Exemple : « Je pense que, dans le passé, l’action gouvernementale a souffert d’un déficit d’esprit d’entreprise et que l’administration a péché par immobilisme. Nous devons venir à bout de cette inertie qui nous a fait tant de mal». C’est bien le vœu de tous !

La réalité ironique, c’est que ce petit monde qui passe son temps à éroder la relation du président à son peuple par des comportements prédateurs et tortionnaires, croit pouvoir, par de tels discours, lui faire redorer son image dans un message de 10 minutes que tous les Camerounais ne peuvent même pas entendre, faute de courant électrique pour faire marcher leur radio. Le pire, c’est que le chef de l’Etat  semble y croire, peut-être pour se persuader qu’il a fait le meilleur choix possible de son entourage !

Paul Barthelemy Biya Bi Mvondo, président,CamerounDans un taxi surchargé où je me trouve « bâché », en provenance de Limbé, le 31 décembre dernier, une radio captée à bord annonce pour 20h le discours de fin d’année du président de la République. Tonnerre de rires dans le véhicule où nous sommes sept pour cinq places par le constructeur. Et moi de me risquer à la question : « pourquoi ce concert de rires quand on annonce le discours du chef de l’Etat ? » Réponses cinglantes et diverses : « Celui-là nous fatigue avec ses discours creux qui ne changent rien à la pourriture du pays. » « Il dit la même chose tout le temps, qu’il nous colle la paix. » « Est-ce que cette fois le discours va donner du travail à mon fils ? » « Peut-il en un discours augmenter le niveau de vie des Camerounais ? » « Il va encore dénoncer et condamner les détournements, les dysfonctionnements, l’immobilisme, l’inertie, la corruption etc. et rien ne va changer ; alors à quoi ça sert ? » « Il fait les mêmes discours depuis 20 ans, avec les mêmes promesses qui ne font plus rêver. ». Bref, seul le conducteur n’a rien dit, ce qui ne veut pas dire qu’il en pensait moins.

Si nous projetons ces réponses comme  feraient les statisticiens, à l’échelle du pays, il y aura lieu de penser que 05 Camerounais sur 07 prennent en dérision les discours par lesquels ce petit monde de scribes fait croire au chef de l’Etat qu’il peut se mettre en symbiose avec le peuple. Alors que, non seulement personne ne croit plus à ces discours, mais c’est  bien plutôt à son entourage que le président devrait parler, pour le tancer et pour le mettre au travail et au service de la nation. C’est l’œil du maître qui fait grossir son cheval. Si le maître ne regarde jamais ce qui se passe dans son écurie, il peut toujours constater et se plaindre que ses chevaux  aient maigri, ceux-ci n’en grossiront pas par miracle pour autant.

On ne peut pas mettre fin au « déficit d’esprit d’entreprise » d’un gouvernement en l’immobilisant pendant 60 ou 90 jours dans la rédaction d’une feuille de route formatée par la pensée unique, si l’on a nommé des ministres adultes, compétents, responsables et ayant le profil des missions de leur département ministériel. L’administration ne peut pas cesser de « pécher par immobilisme » si chaque ministre doit venir avec la sienne, si elle se « népotise » de ce fait, si elle se « médiocratise » dans un recrutement dont le critère n’est pas le mérite, et s’abîme dans la corruption.

Quant à cette corruption devenue le principal handicap au développement du pays, aucun discours ne peut aujourd’hui au Cameroun faire en sorte que le gendarme placé en route pour traquer les délinquants de la circulation routière, ne rentre le soir avec un joli paquet de francs cfa pris aux transporteurs, au détriment de l’Etat, dont il ira donner la part de son commandant de cistrict, lequel commandant de district ira donner la part du commandant de légion, avant que le « co légion » aille donner la part du cdt du secteur, et que le commandant du Secteur se sente tenu d’aller porter la part du délégué général, puisque cette pratique a pour résultat au bout de la chaîne, de faire en sorte que la chèvre reste inamoviblement attachée là où elle broute, et que chacun puisse arrogamment dire un jour « j’ai pu construire mon château au village sans dépenser un sou de mon salaire ».

Tant que l’éradication de ce système de fonctionnement des services publics ne sera pas effectivement le premier chantier de M. Biya, tout ce qu’il croit être ses orientations ou ses instructions à sa cour, sauf dans le sens de la répression, tomberont dans les pieds des « botteurs en touche » qui, tout en le maintenant sur le terrain comme le meilleur capitaine possible,  se feront le plaisir de dévier toutes ses passes vers la touche, pour l’empêcher de marquer le moindre but dans ce championnat des pays émergents où il dit engager enfin son pays.

Jean Baptiste Sipa

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