14/01/2012 01:44:25
«Gorge profonde» accuse : « Ramaėl ne joue pas franc-jeu ! »
Les tests ADN démontent le scénario. Un montage pour noyer les enquêtes du Nouveau Courrier. Les méthodes douteuses du juge Ramaël. L'honneur perdu de la presse française...
Le nouveau courrier
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Les tests ADN démontent le scénario. Un montage pour noyer les enquêtes du Nouveau Courrier. Les méthodes douteuses du juge Ramaël. L'honneur perdu de la presse française...

Bien avant les résultats du test d’ADN, «Gorge profonde» nous avait joints pour nous avertir que Ramaël n’aurait aucun résultat probant. Et hier, la nouvelle confirmant qu’il ne s’agissait nullement des restes de Kieffer est tombée, comme un coup de massue pour le juge Ramaël, Bernard Kieffer, et toute la confrérie proche du régime Ouattara. «Si quelqu’un vous avoue que les restes de Kieffer se trouveraient ailleurs d’autres que le lieu où je sais qu’ils se trouvent, c’est faux».

C'était un montage médiatique !

C’est la fin d’un mauvais polar que certains internautes ivoiriens, qui n’en loupent pas une, avaient déjà baptisé « Les Experts Issia ». Le squelette déterré très discrètement dans la bourgade de Yaokro, dans le département d’Issia (centre-ouest de la Côte d’Ivoire), puis médiatisé de manière assez spectaculaire, n’est pas celui de Guy-André Kieffer, journaliste franco-canadien disparu le 16 avril 2004 à Abidjan.

Les analyses ADN ont parlé. Et le juge Patrick Ramaël, ainsi que les médias français majoritaires qui avaient crié à la grande découverte et assuré que l’affaire avançait désormais parce qu’Alassane Ouattara est au pouvoir, doivent être dans leurs petits souliers. Une fois de plus, le magistrat français s’est fourvoyé sur une fausse piste, avec la complicité d’une presse hexagonale adepte du « Gbagbobashing » systématique. Pourtant, il était évident que cette affaire du « squelette de Yaokro » était pour le moins douteuse, et que la plus grande circonspection devait prévaloir.

Il n'y avait rien de nouveau à Yaokro

Dès le départ, les propos de Bernard Kieffer, le frère du disparu, paraissaient étranges. Il affirmait que le juge Patrick Ramaël disposait depuis « quelque temps », alors que le président Gbagbo était encore au pouvoir, d’un témoignage crédible selon lequel un « Blanc », identifié par quelqu’un qui passait par là, avait été inhumé secrètement à Yaokro. Une question venait automatiquement à l’esprit.

Pourquoi Ramaël, qui s’est rendu à plusieurs reprises en Côte d’Ivoire depuis le renversement du fondateur du FPI, a attendu plus de huit mois pour faire les vérifications et les fouilles nécessaires ? Par la suite, une dépêche de l’AFP et des reportages d’une presse tenue à l’écart par des éléments FRCI armés jusqu’aux dents faisaient état de ce que la personne qui avait découvert le corps et d’autres villageois affirmaient qu’il s’agissait d’un Noir.

Ces articles établissaient qu’il n’y avait jamais eu d’inhumation clandestine mais bel et bien une inhumation officielle, en présence des autorités administratives, traditionnelles et des populations baoulé, bété, béninoises et burkinabé, après un appel à témoignages organisé par le sous-préfet pour permettre une reconnaissance du corps et une remise à ses parents. La dépouille concernée n’avait pas été enterrée en catimini puis découverte, mais découverte dans la rivière Gorée, visiblement noyée, et enterrée le plus officiellement du monde.

Qui a donc pu croire que le corps de Kieffer a été exposé pour besoins d’enquête devant des centaines de personnes d’origines diverses, qui ont observé la plus stricte omerta, ne laissant même pas filer un début de rumeur ? Balivernes. Le scénario de Yaokro n’a jamais été rien d’autre que du storytelling maladroit. « Ils ont profané une tombe en connaissance de cause ! »,  s’indignait hier un médecin sénégalais. Il a sans doute raison.

Un grossier contre-feu aux révélations de « Gorge profonde »

Qui a fabriqué cette histoire incroyable et dans quel intérêt ? Au Nouveau Courrier, nous sommes persuadés d’une chose. Il fallait susciter, dans l’urgence, un contrefeu devant les révélations faites par « Gorge profonde », qui s’est confié à notre quotidien en se présentant comme coauteur présumé – et repentant – d’un crime commandité par des membres du clan Ouattara dans le but d’accuser le pouvoir Gbagbo. Donnant de nombreux détails troublants, il nous révélait être en contact avec Jean-Yves Garnault, agent de renseignement français, et le juge Patrick Ramaël.

Fin décembre 2011, il nous annonçait avant les médias l’arrivée de Ramaël venant à Abidjan pour le rencontrer. Il nous montrait des courriers électroniques échangés avec Garnault et destinés à Ramaël, et une décharge donnée par Garnault qui a récupéré des objets présentés comme ayant été arrachés à Kieffer. Pour des raisons mystérieuses, Ramaël ne voulait pas communiquer sur « Gorge profonde » et son témoignage, pourtant assez pris au sérieux pour justifier un déplacement à Abidjan.Il fallait donc détourner l’attention de l’opinion ivoirienne et française sur les investigations de notre journal, qu’il serait par la suite facile de tourner en dérision comme les inventions d’un titre « pro-Gbagbo ».

Une question se pose désormais. Maintenant que l’hypothèse Yaokro s’est révélée bidon, Ramaël explorera-t-il officiellement celle de l’homme avec qui il est en contact secret depuis des semaines ? «Depuis sept ans, le juge d'instruction Patrick Ramaël fait un travail remarquable qui consiste à explorer toutes les pistes, toutes les hypothèses pour pouvoir fermer des portes», a dit hier Alexis Gublin, l’avocat de la famille du disparu. Une telle logique devrait amener à explorer la piste « Gorge profonde » en toute transparence. Y compris pour la fermer définitivement.

Les méthodes douteuses de Ramaël, l'honneur perdu de la presse française

Le dénouement de « l’affaire du squelette » remet sur le tapis la question des méthodes étranges du juge Ramaël. Ce n’est pas la première fois qu’il met médiatiquement en orbite un témoin-clé aux confidences farfelues. Avant « le vilageois de Yaokro », il y a eu Berté Seydou, chauffeur supposé de Jean-Tony Oulaï, qui a tout de même réussi à avoir un visa pour aller en Europe ; Germain Bahagbé, collaborateur de Oulaï qui s’est vite rétracté ; Paul Nobila Zinsonni alias « Major Gossé », qui a, lui, témoigné avec une fausse carte d’identité ivoirienne. Tous ces témoignages, contradictoires les uns avec les autres, dont le seul point commun est qu’ils accablaient des proches de Gbagbo, ont été présentés comme des avancées dans l’affaire. Avant d’être abandonnés.

Jusqu’à quand le juge Ramaël, qui a accusé, en 2008, le conseiller justice de Nicolas Sarkozy d’alors, d’empêcher un témoin de s’exprimer sans la moindre suite, et qui a été visé par une enquête interne, qui n’est lancée qu’en cas de soupçons de manquements graves à la déontologie, sera-t-il sanctifié par la presse française ?

L’AFP écrit ainsi, avec beaucoup de culot : «Des doutes étaient cependant apparus quand certains villageois interrogés par l'AFP avaient affirmé que, dans leur souvenir, ce corps qui avait été enterré près d'un cours d'eau noirâtre enjambé par un pont, était celui d'un noir.» Mais quels doutes ont été franchement exprimés par l’AFP et par les autres médias parisiens, en dehors du témoignage elliptique de certains villageois ? Dans ses dépêches en anglais évoquant la mort de Bohoun Bouabré, l’agence française a même dit qu’il était « relié » à la disparition du journaliste franco-canadien, brandissant le squelette non identifié en guise de preuve ultime.

«Gorge profonde» accuse : ‘‘Le juge Ramaël ne joue pas franc jeu’’

Alors qu’on s’attendait le moins à lui, «Gorge profonde» refait surface. Depuis sa cachette, il nous a joints dans la nuit du mercredi à jeudi, pour cette fois cracher ses vérités.

Bien avant les résultats du test d’ADN, «Gorge profonde» nous avait joints pour nous avertir que Ramaël n’aurait aucun résultat probant. Et hier, la nouvelle confirmant qu’il ne s’agissait nullement des restes de Kieffer est tombée, comme un coup de massue pour le juge Ramaël, Bernard Kieffer, et toute la confrérie proche du régime Ouattara. «Si quelqu’un vous avoue que les restes de Kieffer se trouveraient ailleurs d’autre que le lieu où je sais qu’ils se trouvent, c’est faux. Quant à moi, j’estime avoir fait ma part dans cette affaire. C’est le juge Ramaël qui ne veut pas jouer franc jeu», nous a déclaré au téléphone, celui qui est à la base du rebondissement de l’affaire Kieffer, après plusieurs années de léthargie.

Il affirme avoir remis plusieurs objets (sac, clé usb, documents) appartenant à Guy André Kieffer à Jean Yves Garnault, l’ami du franco-canadien, ainsi qu’au juge Patrick Ramaël lui-même. A ce dernier, il dit avoir remis une pièce d’identité de la victime et des effets vestimentaires lui appartenant. Des choses qu’il avait soigneusement gardées pour se retourner contre le commanditaire de l’assassinat du journaliste franco canadien au cas où ce dernier ne remplirait pas sa part de contrat.

A bien y réfléchir aujourd’hui, ne sont-ce pas ces effets de la victime remises au juge Ramaël qui ont permis à ses services de faire croire, avec un soupçon d’éléments, et admettre aux medias français que le squelette sorti du profond de la Côte d’Ivoire, était celui de Kieffer ?

Avant même que des tests ADN aient été faits sur les échantillons de ses restes prélevés. En tout cas, pour «Gorge Profonde», le juge Ramaël a décidé de tourner en rond. «Je ne comprends pas pourquoi le juge tourne en rond. Le jour même où le juge Ramaël est arrivé, nous nous sommes rencontrés. Et il m’avait donné des garanties, quand à mon extradition vers la France, où je devais purger ma peine après jugement. Avec des assurances pour ma famille. Malheureusement, deux jours après j’apprends qu’ils veulent me remettre à la justice ivoirienne. J’ai été donc obligé de me mettre à l’abri. Parce que ce n’est pas ce que le juge Ramaël m’avait dit tout au long de nos différentes conversations», a fait savoir «Gorge profonde».

Aujourd’hui, celui qui se présente comme le sachant dans l’affaire Kieffer se dit prêt à livrer la vérité devant une justice équitable et s’il bénéficie d’un bon conseil d’avocats. «Le juge Ramaël veut-il réellement la manifestation de la vérité ou d’une vérité ?», continue t-il de s’interroger.

Les populations de Yaokro et Zega réagissent : ‘‘Nous savions que c’était une machination’’

‘‘L'expertise ADN est négative. Le corps retrouvé n'est pas celui de Guy-André Kieffer», a déclaré hier à la presse Me Alexis Gublin, l’avocat de Bernard Kieffer, le frère cadet de Guy André Kieffer. Cette information reprise en boucle par les chaines de télévision et de radio n’a pas échappé aux populations du village de Zega et du gros campement de Yaokro, à quelques pas de la rivière Goré. Quelques habitants de ces villages joints par téléphone ont décrit l’atmosphère après l’annonce des résultats de l’ADN.

«Nous savions que c’était une machination. Puisqu’il s’agissait bel et bien de la dépouille d’un Noir que les gens, on ne sait pour quelle intention, ont fait croire que c’était celui d’un Blanc. Si la vérité a éclaté aujourd’hui, on ne peut que se réjouir modestement. Ils ont tenté de salir notre région, mais la vérité a triomphé pour une fois», a déclaré Aimé Mady, un habitant du village de Zega.

Un notable de Zega que nous avons joint ne dit pas autre chose. Selon lui, Zega est sobrement heureux, malgré le deuil qui les frappe depuis mercredi dernier, de savoir que la vérité sur ce squelette dont la tombe a été profanée, a été dite. «Notre honneur a été lavé», déclare-t-il. Au gros campement de Yaokro, peuplé majoritairement de baoulé et de ressortissants béninois, c’est le même soulagement «contenu». Pour eux, la vérité est enfin sortie, le village ne sera plus sous le feu des projecteurs. «Nous l’avions déjà dit. Le corps qui avait enterré sur les bords de la Goré était celui d’un Noir. Tout le monde le savait ici. On ne sait vraiment pas comment cette histoire de blanc est arrivée ici. Mais on espère qu’avec l’éclatement de la vérité, Yaokro va retrouver sa vie paisible », a déclaré un habitant de Yaokro, joint hier nuit. Avec les résultats de l’ADN, c’est une autre victoire de la vérité sur le mensonge  d’Etat.

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