16/01/2012 02:35:53
Un jeu dangereux
Le jeu auquel M. Biya et son parti au pouvoir s’adonnent en matière électorale avec le peuple camerounais devient trop dangereux pour ne pas susciter en nous une peur du lendemain.
Le Messager
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Le jeu auquel M. Biya et son parti au pouvoir s’adonnent en matière électorale avec le peuple camerounais devient trop dangereux pour ne pas susciter en nous une peur du lendemain.

Les résultats du dernier recensement de la population camerounaise  effectué en 2005 ont été publiés l’année dernière, avec ce que cela comporte de relativité dans les chiffres, quand on sait que le taux de croissance démographique du pays y est supérieur à 3%. Il est indéniable qu’un recensement qui n’a manifestement pas pu compter tout le monde en raison de l’enclavement de nombreuses localités, et dont les résultats sont publiés avec cinq ans de retard, ne peut convaincre personne que le Cameroun soit seulement peuplé de 19 millions d’habitants.

Même au pifomètre le plus pessimiste, on en serait plutôt à plus ou moins trente millions. Il y a donc lieu de se demander quel intérêt le gouvernement aurait à dissimuler les chiffres réels de la population, alors qu’il est indispensable dans toute planification des politiques publiques, et des programmes d’investissement des partenaires économiques. On peut craindre que fausser en le minimisant le chiffre de la population, permette au gouvernement d’organiser une « gouvernance ethnique » du pays,  fondée sur des statistiques frauduleuses et le nivellement par le bas, sous le fallacieux prétexte de « protection des minorités ». Il y aurait ainsi au Cameroun des ethnies dont le gouvernement redouterait et préviendrait la « majorité automatique » en cas d’élections libres, mais qui sur papier depuis 50 ans, ne représentent que 13% de la population.

Le processus électoral camerounais est ainsi piégé par une règle non écrite visant à empêcher qu’une élection organisée selon les règles universelles de la démocratie ne soit remportée par une minorité de 13% contre la majorité de 87%. C’est pourquoi le gouvernement de M. Biya refuse de comprendre que pour avoir un corps électoral qui corresponde à la réalité de l’électorat national potentiel, tout en étant à la hauteur de l’ambition démocratique énoncée de son régime, une refonte des listes électorales est une nécessité stratégique incontournable  pour Elecam, dans le contexte préparatoire actuel des prochaines échéances municipales et législatives.  Sauf si, comme on s’en doute,  la démocratie selon le Rdpc n’est  qu’un « faire semblant », pour leurrer la « communauté internationale », et que son objectif final est le retour au monolithisme, fût-il pluriel, à l’Assemblée nationale.

Dans une démocratie authentique, après un  recensement qui modifie le chiffre et les données géographiques de la population, une refonte des listes électorales va de soi, en termes de gouvernance, et n’a pas à être rappelée par des journalistes, sauf si le pouvoir a tendance à l’oublier. Il peut même s’avérer nécessaire, pour ce faire,  qu’une échéance électorale soit différée de plusieurs mois, notamment dans un pays où les manipulations constitutionnelles sont courantes et moins bien justifiées. Car, sans cette refonte qui permet une mise à jour du fichier électoral, le scrutin perd déjà en amont son caractère universel et juste (ou représentatif) que même des opérations transparentes dans les bureaux de vote ne peuvent lui restituer.

Paul Barthelemy Biya Bi Mvondo, président,CamerounUne refonte des listes électorales survenant après un nouveau recensement de la population peut, par exemple, montrer qu’une circonscription départementale est passée de 30 000 à 50 000 habitants, et donc mérite un siège de député, ou même de manière concrète, que le département du Wouri (plus ou moins trois millions d’habitants dans la réalité) ne mérite pas seulement 09 députés contre 11 pour une région du pays remarquée pour ses moins de 500 000 habitants. Elle permet également d’éliminer tous les doublons qui ont pu entre temps se glisser (expressément ou par hasard) dans le fichier électoral, et de donner leur chance aux nouveaux citoyens en âge de voter, tout comme de rayer des listes tous ceux qui sont morts (comme mon chef de quartier dont le fantôme était dans le même bureau de vote que moi le 09 octobre dernier)  ou viennent d’être invalidés.

Un suffrage n’est pas universel s’il n’est pas accessible à tous ceux qui y sont éligibles. Il n’est pas juste s’il ne garantit pas la représentation toute aussi universelle des électeurs par les élus. Quand un député parle à l’Assemblée nationale pour une circonscription de 50 000 habitants, tandis qu’un autre parle pour 250 000 habitants, il y a quelque part une inégalité de représentation démocratique. Et dans un pays comme le Cameroun, cette inégalité peut trahir le peu d’importance que le gouvernement accorde ou non à la participation d’une région ou d’une communauté à la gestion des affaires publiques. Laquelle participation fonde, comme on le sait, la définition de la démocratie comme « gouvernement du peuple par le peuple ». C’est comme si un citoyen valait quatre fois moins qu’un autre à travers cette représentation nationale supposée faire les lois pour tous.

Ce déséquilibre est encore plus injuste au niveau des communes, où les conseillers municipaux délibèrent sur les intérêts directs et immédiats des habitants de la cité. Ici, la satisfaction des besoins d’eau, de dispensaire, d’école, d’électricité, etc., d’un quartier dépend du poids que feront dans les délibérations et votes du conseil, les conseillers qui y ont été élus par les citoyens du quartier. Il n’y a donc pas de démocratie, de notre point de vue, si elle ne se traduit pas par une représentation universelle et juste du peuple (des citoyens), dans les instances à qui ce peuple délègue sa souveraineté pour gérer les affaires publiques.

Ici apparaît une autre forme de tropicalisation mystificatrice de la démocratie au Cameroun. En régime normal, l’inscription sur les listes électorales est un service public rendu par l’Etat aux citoyens qui veulent jouir de leur droit de vote. Même Elecam n’hérite pas automatiquement de ce service qui fait partie des obligations d’un Etat républicain. Et voici que dans le pays de Paul Biya, l’inscription sur les listes électorales est devenue une responsabilité des partis politiques. Au point que, rendant compte des inscriptions qui auraient cours actuellement dans des quartiers de Yaoundé, le quotidien à capitaux publics (C.T.) a fait sa « Une » un jour de la semaine dernière avec le titre suivant : « Où sont les partis d’opposition ? »

Paul Barthelemy Biya Bi Mvondo, président,CamerounIl nous semble pourtant évident qu’un citoyen électeur n’est pas forcément militant d’un parti, même s’il peut en être sympathisant. Car si c’était le cas, on ne voit pas dans quel pays au monde plus de 10% de la population participeraient à un scrutin, quand bien même il aurait un régime à parti unique. Mais, la pratique de confier l’inscription des électeurs aux partis politiques vise à persuader les illettrés politiques que nous sommes, que si les candidats du Rdpc gagnent toujours, c’est parce qu’ils sont élus par les militants de leur parti. Alors qu’au contraire, si les candidats de l’opposition perdent, c’est parce que n’ayant pas de militants, ou de militants inscrits, ils n’ont personne pour les élire. D’où cette tentative malicieuse des intellectuels organiques du Rdpc, de baptiser « Appel du peuple » la proposition supposée de leurs militants à leur président de briguer un nouveau mandat. Il y a pourtant un mot en français pour désigner le fait de se présenter pour ce ou celui que l’on n’est pas : l’imposture.

Quand la Constitution dit que « les partis politiques concourent à l’expression du suffrage universel », cela ne veut pas dire qu’ils ont la responsabilité d’inscrire leurs militants sur les listes électorales, puisqu’au demeurant, ils peuvent avoir beaucoup de militants et ne pas pouvoir les inscrire. Cela veut dire plus exactement qu’ils doivent présenter des candidats pour permettre aux électeurs un libre choix entre plusieurs programmes, partis ou personnes de leur convenance, de manière à engager leur responsabilité en cas de réussite ou d’échec de ce ou celui qu’ils ont choisi. Toute obstruction à cette possibilité de choix, de la part du pouvoir, est un outrage au principe du suffrage universel qui est la pierre angulaire de la démocratie.

Feindre continuellement d’ignorer tout ce que nous disons-là, ou le prendre en dérision parce que « le chien aboie mais la caravane passe », et prendre pour se maintenir au pouvoir  le raccourci des artifices constitutionnels et/ou des « dysfonctionnements qui ne sont pas de nature à remettre en cause les résultats » d’élections truquées, est un jeu absolument dangereux dont on ne peut plus parler des résultats chaotiques imprévisibles, mais plutôt annoncés.

Les Camerounais, à part la minorité qui peut encore se contenter d’un sandwich et d’une bière contre un ou plusieurs bulletins de vote, savent très bien que depuis 20 ans, les résultats d’élections que leur attribue la Cour suprême n’a rien à voir avec les suffrages qu’ils expriment dans les urnes. Ils se sentent donc en parfait déphasage avec le régime gouvernant, et vivent en marge de la chose politique, d’une débrouillardise à la limite de l’incivilité où l’on peut tout obtenir par la corruption.

Que personne ne réagisse à la manière des « indignés » occidentaux ou arabes contre cette mystification permanente, est dû d’abord et provisoirement au fait que les Camerounais sont majoritairement âgés de 30 ans, et se sont accommodés du contexte de vie qu’ils ont trouvé, et commencent seulement à comprendre, grâce à la communication, que la démocratie tropicalisée est un leurre, et qu’il en va autrement dans le monde.
Ensuite, l’acceptation apparente de la situation est le fait d’un jeu démocratique déloyal dans lequel les balles mortelles de la soldatesque répondent toujours aux manifestations populaires à mains nues, tandis que la déconstruction du leadership de l’opposition par l’obstruction administrative, la corruption financière  et l’humiliation politique  est une priorité de l’Etat-parti au pouvoir.

Il faut dire enfin que, appauvris et désireux de vivre un peu avant de mourir, les Camerounais se disent pour la plupart et de plus en plus, qu’ « on ne vit qu’une fois ». C’est-à-dire que mieux vaut se battre pour survivre et attendre, soit la fin naturelle des choses, puisque « tout ce qui a un commencement a une fin », soit une intervention providentielle qui règlerait l’alternance au pouvoir,  « que de se faire tuer inutilement par le B.i.r. ».  La question est de savoir  jusqu’où ira ce jeu avant de s’arrêter sans conduire le pays à la déflagration ?
 
Fenêtre

Un suffrage n’est pas universel s’il n’est pas accessible à tous ceux qui y sont éligibles. Il n’est pas juste s’il ne garantit pas la représentation toute aussi universelle des électeurs par les élus.

Jean Baptiste Sipa

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