30/07/2009 12:31:20
Hawaï de Barack Obama : L'île où l'Amérique se mélange
VOYAGE DANS L'AMÉRIQUE D'OBAMA (16) - Nous voici à Hawaï, où Barack Obama est né. Le président américain est le produit de cet endroit très singulier, où le mélange des races est la règle.
Le Figaro
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Wichita (Kansas), Chicago (Illinois), Washington DC... Honolulu aujourd'hui… Je me rends compte en arrivant à Hawaï que j'ai suivi, parfois sans le vouloir, les pas de Barack Obama et de sa famille. Il n'est guère étonnant que j'ai croisé son histoire, ici ou là. La plupart des familles américaines sont nomades. Elles vendent sans états d'âmes leur maison, qui est leur capital fixe, font leurs bagages et s'embarquent vers une nouvelle chance, s'éparpillant sur un vaste continent. Aux États-Unis, la transhumance originelle ne s'est jamais interrompue. Sinon pendant les crises économiques où l'on ne peut plus monnayer son habitation. C'est alors un traumatisme national, la terre s'écroule parce que, soudain, l'on se retrouve immobilisé à l'endroit où la foudre vous surprend. L'on ne peut plus imaginer un avenir meilleur.

Les États-Unis ont offert au monde les instruments modernes de la mobilité individuelle, parce que sans eux les Américains étoufferaient. Les transports en commun ne cadrent pas avec leur individualisme, leur goût de la liberté. Les motocyclistes, aux États-Unis, n'acceptent pas de porter de casques. Ceux qui ont réussi, dès qu'ils le peuvent, s'offrent des avions privés.

C'est ce déplacement perpétuel qui mène la famille d'Obama du Kansas jusqu'à Honolulu. Le grand-père vend des meubles. Dans son beau livre Les Rêves de mon père (Presses de la Cité), le nouveau président brosse le portrait de son «Gramps», cet Américain de l'après-guerre : «Il restera toujours ainsi, mon grand-père, à la recherche d'un nouveau départ, d'un moyen de fuir la monotonie des habitudes. À l'époque où la famille arriva à Hawaï, son caractère était, je le présume, entièrement formé avec sa générosité et son désir de plaire, son mélange maladroit de sophistication et de provincialisme, cette émotivité à fleur de peau qui pouvait l'amener à la fois à manquer de tact et à être facilement blessé. C'était un caractère américain, typique des hommes de sa génération, des hommes qui avaient embrassé la notion de liberté, d'individualisme, séduits par les possibilités illimitées qui s'ouvraient devant eux, mais sans toujours en connaître le prix, et dont l'enthousiasme pouvait aussi bien mener à la lâcheté du maccarthysme qu'à l'héroïsme de la Seconde Guerre mondiale». C'étaient les années 1960.

Barack est né en 1961. Sa mère a 18 ans. Elle se prépare à une brillante carrière universitaire. Elle rencontre le premier étudiant kényan reçu à l'Université d'Honolulu avant d'être admis à Harvard. Les deux jeunes gens - elle est blanche, il est noir - s'épousent. «En 1960, écrit Barack Obama, l'année du mariage de mes parents, le mot métissage désignait encore un crime dans plus de la moitié des États de l'Union. Dans de nombreuses régions du Sud (des États-Unis, NDLR), mon père aurait pu être pendu à un arbre simplement pour avoir posé les yeux sur ma mère.» Les parents de la jeune fille ne trouvent rien à redire à ce mariage…

«Gramps» et son épouse, «Toot», s'emparent du petit garçon qui arrive. Ils lui offrent cette charge d'amour et de fierté qui vous met un enfant en orbite pour la vie entière. «Elle était la pierre d'angle de notre famille», dit le président, à propos de sa chère grand-mère, une employée dynamique de la Banque de Hawaï. «Gramps» répète à son petit-fils qu'il descend d'une famille royale du Kenya ; «Toot» l'inscrit dans la meilleure école privée d'Honolulu, Punahou, le Saint-Jean-de-Passy local.

Sans Hawaï, jamais Obama n'aurait pu acquérir une telle confiance en lui-même

Je m'attarde sur cette enfance parce que ce président n'est pas comme les autres. Son intelligence, sa vision large du monde, le singularisent. Métis, il a l'assurance patricienne d'un fils de famille blanche de la côte Est, d'un John Fitzgerald Kennedy. Le monde s'en étonne. Jamais pendant sa campagne électorale M. Obama ne s'est appuyé sur sa «différence», sur la minorité noire ou sur les combats des défenseurs des droits civiques pour s'imposer. Cela n'a pas vraiment l'air de compter à ses yeux. L'on dirait qu'il a ignoré cette Amérique divisée par les luttes raciales.

De fait, il est le produit d'une autre Amérique, très singulière, originale, une Amérique qui est un accident de l'histoire, c'est-à-dire Hawaï. Sans cette île, jamais Barack Obama n'aurait pu acquérir cette confiance en lui-même, cette aisance qui le rend rassurant, séduisant.

Je retrouve Honolulu complètement transformée, vingt années après mon dernier passage. À l'époque, j'étais venu rencontrer Imelda Marcos, dont le mari, l'ancien président philippin, se mourait dans un hôpital local. Imelda, dans sa peine, avait été émouvante et puis soudain, ne pouvant plus cacher ses larmes, elle s'était levée, avait essuyé ses yeux, m'avait pris par le bras, et entourée de gardes du corps, elle m'avait emmené dans un centre commercial pour acheter des souliers. Je ne sais pas si beaucoup de journalistes ont offert des chaussures à Imelda Marcos à Honolulu… La ville n'était pas alors le champ de gratte-ciel qu'elle est devenue.

Les «forces du marché» s'en sont données à cœur joie ici. Les tours ont poussé n'importe comment. Elles se bouchent la vue les unes les autres. Elles sont ordinaires et laides. Honolulu concentre 900 000 des 1,2 million d'habitants de l'archipel. À 2 900 km au sud-ouest de San Francisco, les cent vingt-deux îles des anciennes îles Sandwich sont devenues le 50e État de l'Union en août 1959. La vocation du coin est d'accueillir cinq millions de touristes. Hawaï, c'est la Tunisie du Japon.

Mais cela n'explique pas, loin s'en faut, qu'Hawaï soit devenu le seul et véritable melting-pot des États-Unis. Le système américain n'exige pas, comme le français, que les gens s'assimilent immédiatement. Lorsqu'un immigrant frappe à la porte du pays, on lui demande : «Que pouvez-vous nous apporter ?» Si sa réponse est satisfaisante, le candidat devient américain. Libre à lui ensuite de s'habiller en kilt, en tchador ou de porter un couvre-chef ridicule. Cette tolérance explique que les populations d'immigrants, les Polonais, les Irlandais, les Coréens, les Éthiopiens, les Japonais, les Philippins ou les Chinois, s'agglomèrent dans les mêmes quartiers et gardent assez longtemps leurs coutumes et leurs habitudes respectives de sociabilité. Après deux générations, ils s'assimilent bien sûr.

L'histoire d'Hawaï est radicalement autre. Avant la dernière guerre, trois grandes compagnies américaines régnaient sur l'archipel. Les autochtones ayant pratiquement disparu lorsque les Blancs sont arrivés (neuf d'entre eux sur dix sont morts de maladies contagieuses), les planteurs de canne à sucre ont «importé» la main-d'œuvre qui leur était nécessaire. Hawaï est ainsi devenue une mosaïque de l'Asie. Ces ouvriers n'avaient aucun droit, car les Blancs, extrêmement racistes, maintenaient l'archipel dans un isolement d'un autre âge. «Jamais ils n'ont imaginé que ces Asiatiques et ces Portoricains deviendraient des citoyens», explique Gavin Davis, un écrivain.

La guerre du Pacifique vient bousculer l'ordre du monde, elle raye les plantations de la carte. La VIIe flotte occupe aujourd'hui la moitié de la superficie d'Hawaï. Elle amène une autre population mélangée, et quelques Noirs.

Je traverse les centres commerciaux d'Honolulu, les seuls endroits où le piéton puisse s'ébrouer. J'observe la foule. Même si j'ai l'habitude de distinguer facilement les Japonais des Chinois, les Philippins des Coréens, je n'y parviens pas ici. Je suis perdu devant ces visages indistincts. Dan Boylan, un professeur de sciences politiques à la retraite, m'explique : «En 1970, lorsque j'enseignais, 60 à 70 % de mes élèves étaient les enfants de mariages mixtes entre Asiatiques et Blancs. Le reste était le mélange entre d'autres ethnies. Aujourd'hui, je suis comme vous, je ne vois plus de quels groupes raciaux proviennent les enfants. La plupart ont entre six et huit sangs différents dans les veines.» Il ajoute : «Barack Obama a grandi ici sans subir la moindre vexation. Personne ne prêtait attention à la couleur de sa peau. Il ne pouvait pas se sentir inférieur ou supérieur parce qu'il était de sang mélangé. À Hawaï, tout le monde l'est !»

Les Blancs seront minoritaires en 2042

Nulle part ailleurs qu'à Honolulu, l'on ne comprend aussi clairement le grand bain unitaire dans lequel l'humanité est plongée, avec les migrations de populations. Cela a des conséquences sur les usages politiques, bien sûr. À Hawaï, les races sont tellement mêlées que les hommes politiques doivent changer radicalement de comportements. Plus question de s'adresser à un électorat particulier. «Vous devez composer avec tout le monde, car les ethnies n'existent plus», affirme Dan Boylan, «Pour être élu, il faut tisser des alliances multiples.» Cette réalité est celle d'Hawaï, mais pas seulement. Au Texas, en Californie et au Nouveau-Mexique, les États les plus dynamiques du pays, les «minorités» sont déjà des majorités. Les Blancs seront minoritaires aux États-Unis en 2042, selon les dernières projections.

Ce basculement laisse Kalani English indifférent. Kalani est l'un des 25 sénateurs de l'État d'Hawaï. Il a 42 ans. Il fait partie des 100 000 habitants de l'archipel qui ont encore du sang polynésien dans les veines. «Vous le constatez, me dit-il, on ne célèbre pas la naissance de notre État, il y a un demi-siècle. Car la plupart des gens ne sont pas nés ici. Il n'y a rien à célébrer.» Kalani me parle du royaume d'Hawaï, en 1888, lorsque 98 % de la population locale savait lire et écrire, du roi renversé par les Américains l'année suivante, du régime fantoche installé par eux, de la volonté américaine de posséder Pearl Harbor, le port stratégiquement le mieux situé dans le Pacifique. «Soudain, les États-Unis sont devenus un empire», dit Kalani.

Il est étrange pour moi de retrouver à Honolulu les mêmes problématiques que dans les réserves indiennes, ou en Alaska. Le Musée Bishop à Honolulu, avec ses 24 millions d'objets polynésiens, dont 2,3 millions ont une valeur artistique, est le musée du Pacifique le plus riche du monde. On n'en voit rien, ou presque. «Nous sommes un musée fantôme», constate son directeur, Timothy Johns, en me montrant les bâtiments où sont stockés les objets. Les natives (les «natifs») d'Hawaï ont droit aux mêmes salles d'exposition lamentables que les Pascuans au Musée national de Santiago du Chili.

«Nous voulons retrouver notre identité !», me dit Kalani English. Il revient de San Francisco, où il a rencontré les Indiens et les Esquimaux qui, comme lui, sont des élus dans les 50 États de l'Union. «Nous sommes 83, sur plusieurs milliers, ce n'est rien», constate Kalani. L'Amérique n'est guère différente de la Chine. Sa tolérance aux différenciations culturelles est limitée. Finalement, elle absorbe, digère et métamorphose les humains.

François Hauter, envoyé spécial à Honolulu (Hawaï)

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