24/01/2012 02:01:10
«La négritude»: Un concept à bannir du vocabulaire Africain
Servitude mentale, physique, idéologique… Bref, servitude totale. Comment peut-on s’émouvoir quand d’une part, on vous traite de « nègre », et que d’autre part vous vous définissiez selon la « négritude », la « francophonie » et autres concepts qui n’ont de but que celui de perpétuellement lier l’Homme Noir au (maître) Blanc?
Bérénice Edima
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Note aux lecteurs : Ceci est l’avis d’une citoyenne africaine sans grand diplôme ni grande culture, sans laissez-passer académique ou d’expérience pouvant légitimer le droit à la pensée intellectuelle du temps présent, comme généralement observé. Dans les lignes qui suivent, la citoyenne africaine que je suis ne fait que penser.

Genèse d’une tragédie linguistique : le mot « nègre »

Négritude
Négritude, par Ben Enwonwu (Nigeria,1957)

Partant du fait que le mot « nègre » soit une invention esclavagiste, je dis non à la « négritude ». Peu m’importe que « negro », à la fois espagnol et portugais, soit à l’origine de sa pendante française. Dans un article de Wikipédia qui relate de façon étonnamment exhaustive les origines et l’histoire de ce mot faussement mal-aimé, nous apprenons que : « Le terme ibérique est à l'origine descriptif, mais acquiert en français l'idée d'une population inférieure et vouée à l'esclavage. ». Comment au XXIe siècle, les Africains qui, quoiqu’on en dise, ont eu eux aussi un passé glorieux, peuvent-ils aujourd’hui continuer à se définir selon un terme dont la racine a tout d’inhumain?

Comment se réclamer de cette « négritude » que les penseurs Noirs ont eue la faiblesse de créer? Une chose est sûre : Le mot « nègre » et ses équivalents dans les langues des pays esclavagistes et colonialistes d’Europe voire au delà, doivent être bannis de leurs vocabulaires respectifs, en commençant par nous, Africains, qui faisons  la francophonie, qui stimulons le Commonwealth et autres organisations qui au nom de l’unité linguistique perpétue un esclavage idéologique. Tout comme le concept de « race aryenne » semble communément honni des habitudes linguistiques, le mot « nègre » et tous ses dérivés semblent profiter de la complaisance complice d’une minorité de profanes de la culture noire, africaine par essence, minorité qui maintient prisonnières les mentalités d’Afrique et d’ailleurs.

Le racisme ordinaire entretenu dans le langage courant

À Mulhouse en France, au 16 rue du Sauvage, il existe une maison de café qui a choisi pour nom « Les Cafés Au Bon Nègre ». Aux Etats-Unis, la culture hip-hop Afro-américaine a tenté d’exorciser l’infâme en récupérant à coup de « bling bling » les termes « nigga » et « negro ». Leurs textes en sont d’ailleurs saturés. Will.I.Am des Black Eyed Peas, dans le clip « Imma be »  à forte senteur de transhumanisme, comme célébrant l’apogée de l’évolution humaine par le progrès, dit avec fierté : « Imma be the upgraded new negro » (littéralement : Je deviendrai le nouveau nègre amélioré). Et des millions de jeunes de répéter inlassablement ce qui tient plus d’une doctrine de l’assimilation aux valeurs de l’impérialisme occidental plutôt que du simple divertissement auditif agrémenté de slogans plus ou moins constructifs. Pathétique.

Désignant tantôt une caste de Noirs affranchis et prospères, tantôt ceux qu’on accuse d’être d’éternels esclaves ou mieux, des « sous-hommes », les appellations néo-esclavagistes sont utilisées par les descendants d’esclaves eux-mêmes et propulsés dans l’inconscient populaire à grand renfort médiatique et sous diverses déclinaisons. Parmi les plus efficaces, l’industrie du divertissement (musique, cinéma, télévision etc.) assure la pérennisation de nombre de stéréotypes et d’usages chers à ceux qui ont intérêt à maintenir le statu quo. 

Cette industrie œuvre inlassablement à la spectacularisation par ses promoteurs des succès de l’impérialisme occidental pour fins de consommation. Pourquoi s’étonner de ce qu’aujourd’hui l’on relativise voire discrédite systématiquement la cause panafricaniste ou afrocentriste? Parce que les mœurs rejettent forcément ce à quoi elles ne sont pas habituées. D’où la nécessité de briser le cycle de l’aliénation mondiale des consciences quant à la vérité africaine. En attendant que l’on y parvienne, les faussaires de l’histoire eux se frottent les mains. L’aliénation, c’est payant.

Ne nous y trompons pas : La « négritude » n’a pas sa place en Afrique et nulle part ailleurs. Il existe d’autres qualificatifs plus révélateurs et plus humains pour entretenir un débat d’idée qui se veut constructif. Tout ce qui dérive du mot esclavagiste « nègre » a pour seul but, depuis sa création à nos jours, la division. Il témoigne des prédispositions idéologiques de son utilisateur qui à mon avis est un danger public pour une société responsable et respectueuse.

Le nègre Spicion, musée du Luxemburg
Le nègre Spipion, musée du Luxemburg

Ce mot est véritablement porteur de haine. N’a-t-on pas entendu Jean-Paul Guerlain, sommité mondiale de la parfumerie, se complaire à employer ce terme en plein journal télévisé de France et à se moquer de ceux qui ont rendu son pays prospère, sans que cela suscite l’indignation de la présentatrice ni du gotha de la vie publique française? À ma connaissance, cet homme n’a pas été inquiété de ce que la loi française soit appliquée à son cas. En effet la loi 1881 du code pénal français condamne à 6 mois d’emprisonnement et à 22 500 euros d’amende, toute injure publique raciale nationale ou religieuse, et des sanctions similaires existent pour les cas de diffamation publique raciale et autres incitations à la haine. Malheureusement, en France comme partout en Occident, les cas de racisme ne se s’apprécient et ne se jugent pas tous de la même façon.

Prouver soit qu’on n’est pas un « nègre », soit qu’on est un « bon nègre »

À voir nombre de mes « co-mélaminés », on doit presque prouver au monde entier et même à nos semblables qu’on n’est pas un « nègre » mais bien un être humain à la peau noire. Le mot « nègre » n’a pas à être tatoué sur la peau et pire, dans les esprits du Noir. Il peut disparaître, il n’est pas indélébile. Seulement, travaillons-nous efficacement pour obtenir son extinction effective, ou du moins un réel sens légal? Comme mentionné plus haut, certains finissent par l’accepter en se rafistolant une identité qu’ils ont perdue en quittant malgré eux le territoire de leurs ancêtres. Nous n’avons pas à participer à notre propre aliénation. Il faut briser le cycle. Maintenant.

Plutôt que de prouver au monde qu’on n’est pas un « nigga » ou qu’on est un bon « negro », car cet exercice a vocation à nous éloigner de l’essentiel, cessons de jouer le jeu de la mauvaise foi qui n’a simplement pas lieu d’être. La dignité n’est pas négociable. Nous devons certes la défendre jalousement mais surtout travailler à ce que sa reconnaissance ne soit pas forcée mais naturelle.

L’erreur de Césaire

Africanité plutôt que « négritude ». Étymologiquement et conceptuellement, le père du mot « négritude », Aimé Césaire, ainsi que se pairs qui y adhèrent, Senghor, Depestre et même Sartre, malgré leur grande renommée certainement légitime, se sont tous trompés sur le mot à apposer à la noble définition de « la négation de la négation de l’homme noir » d’après Sartre. Pourquoi ne sont-ils pas retournés aux sources, à l’Afrique, à l’Africanité?

Aimé césaire, le père de la négritude

Bien que d’aucuns disent que le terme Afrique est lui aussi importé, il est impérieux de reformuler ce qui nous définit malgré les aléas hélas dommageables de l’histoire. Le continent regorge de ressources capables de porter haut cette cause pour peu qu’elles prennent conscience de l’enjeu et ne se laissent distraire par la torpeur fataliste du moment. Il n’appartient à aucun peuple de voir son histoire écrite par d’autres. Notre génération ainsi que les prochaines se doivent d’être les pionnières d’une Afrique qui est l’avenir de la planète. Cela commence par le refus de l’annihilation sous toutes ses formes et par la réappropriation de notre identité.

Même s’il est acquis pour les nations prospères que l’exercice même de la justification de l’existence d’un peuple à coups de concepts identitaires semble n’être destiné qu’à ceux en mal de reconnaissance, et face aux dommages qu’ont causés les siècles de déracinement et de désinformation, il est impératif d’œuvrer à la restauration de l’identité africaine.  Le concept de « négritude » fait tout sauf aider cette cause.

Dire adieu à la « négritude », c’est possible

Il faut déplacer les montagnes. Un livre comme : « Les dix petits nègres » d’Agatha Christie ou le « Festival mondial des Arts Nègres », initié par la revue Présence Africaine, elle-même propulsée en 1947 par les parrains du concept de la « négritude », devraient être renommés sine die, pour en finir avec cette complaisance malfaisante au service d’une propagande silencieuse et pérenne depuis 1935. En effet, ce concept dont les conséquences sournoises et néfastes a largement dépassé et étouffé l’idée première que s’était faite Césaire à sa genèse, celle du « rejet de l’assimilation culturelle », est une espèce de « radio mille colline » linguistique. La « négritude » a davantage meurtri l’estime, déjà diminuée, qu’avaient les Noirs d’eux-mêmes.

Je dis davantage non au concept de la « négritude » quand je vois des frères et sœurs s’identifier à une idéologie dont le fondement est génétiquement criminel. Et que ce soit des Noirs qui eux même essaient de se définir au travers de ce prisme esclavagiste me fait me désoler de l’état d’esprit dans lequel bon nombre d’Africains se trouvent : la servitude. Pardon Aimé Césaire, vous êtes l’objet de mon admiration, mais permettez que je sois en désaccord avec l’une de vos créations qui cristallise le sentiment d’infériorité dont bon nombre de Noirs souffrent.

Servitude mentale, physique, idéologique… Bref, servitude totale. Comment peut-on s’émouvoir quand d’une part, on vous traite de « nègre », et que d’autre part vous vous définissiez selon la « négritude », la « francophonie » et autres concepts qui n’ont de but que celui de perpétuellement lier l’Homme Noir au (maître) Blanc? Ces Blancs ne se définissent pas selon quelque peuple que ce soit, sinon le leur, ce qui leur est intrinsèque, et ce quelque soit les difficultés qu’ils ont rencontrées. Idem pour les autres peuples, notamment les Asiatiques, qui ont su apprendre des autres tout en restant eux-mêmes.  Ils connaissent les affres de l’asservissement mais ont usé de patience pour qu’au XXIe siècle ils soient parmi les nations les plus prospères de la Terre.

En conclusion

Wolé Soyinka déclarait avec raison : « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il bondit sur sa proie et la dévore ». Aujourd’hui, le tigre a oublié qui il est. De même, l’Africain, celui d’Afrique et celui d’ailleurs, est frappé d’une amnésie heureusement temporaire et curable. Il doit se souvenir de celui qu’il était avant les âges de malheur, celui qu’il peut être aujourd’hui et celui qu’il sera demain. Nous devons travailler à la réappropriation de notre histoire et par le fait même de notre identité. Force est de constater que le Noir n’est plus lui-même parce que déraciné, perpétuellement attaqué, accablé des malheurs de son histoire et du temps présent et qui laisser présager un avenir des plus incertains. Il est crucial de se réapproprier notre identité culturelle si l’on veut pouvoir assister à l’essor nouveau d’un continent dont le peuple exilé sur ses propres terres ne demande qu’à exister.

Non à la « négritude », oui à l’Africanité de tous les peuples Noirs !

Bérénice Edima

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