26/01/2012 03:19:07
Lettre ouverte aux évêques du Cameroun
Les chrétiens du Cameroun  ont espéré en vain une prise de position forte de la Conférence Episcopale sur  les injustices que charriait la roublardise politique du pouvoir...
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A: Tous les Evêques du Cameroun
Objet : L’Episcopat Catholique  face au défi de la paix par la justice électorale au Cameroun

Excellences,

Au moment où la Conférence Episcopale Nationale du Cameroun se réunit en assemblée  générale à Mbalmayo,  je saisis cette occasion pour vous faire part, en tant chrétien, de mes préoccupations au sujet de rôle public de la hiérarchie de notre Eglise, surtout pendant les consultations électorales.

La présidentielle du 9 octobre 2011 était attendue depuis 2004. Mieux, elle l’était  depuis l’adoption de la Constitution de 1996, fruit des conclusions de la Tripartite au cours de laquelle, après s’être parlés franchement, les Camerounais de tous les bords avaient convenu d’un certain nombre de réformes et notamment,  de la limitation du mandat présidentiel à un septennat renouvelable une seule fois.

L’espoir de la tenue d’une élection enfin transparente et juste suscitée par l’adoption, en décembre 2006 de la loi créant ELECAM (organe sensé être indépendante en charge des élections), avait, avant la tragique modification constitutionnelle de février 2008, laissé penser que le scrutin présidentiel du 9 octobre consacrerait l’entrée de notre pays dans la modernité politique. Malheureusement,  il eut la modification dans le sang  de l’article 6 (2) de la constitution  limitant le mandat présidentiel en février  2008.

 En recourant à la l’intimidation voire à la terreur pour imposer aux Camerounais la modification de cette disposition précise de la constitution, le pouvoir affichait de façon claire sa détermination à demeurer aux affaires par tous les moyens. Par rapport à l’engagement pris publiquement en 1991, lors de la Tripartite, à travers son premier ministre de l’époque M. SADOU HAYATOU, en revenant sur l’épineuse question de la limitation des mandats présidentiels, le président BIYA venait de trahir son serment. Les conditions tragiques de la modification de l’article sur la limitation du mandat présidentiel  ont ajouté à la trahison du serment public du président BIYA une  grave injustice.

Eu égard au contenu prophétique de votre lettre pastorale de 1990 sur  la crise économique et à l’engagement sans réserve auquel les évêques nous ont habitué, notamment dans les années 1990, les chrétiens du Cameroun  ont espéré en vain une prise de position forte de la Conférence Episcopale sur  les injustices que charriait la roublardise politique du pouvoir.

Les membres du conseil électoral d’ELECAM ont été nommés en violation fragrante des  textes dudit organe. En effet, alors que conformément à l’article 13 de la loi de décembre 2006 créant ELECAM, ses membres devaient être indépendants et neutres, finalement des membres du comité central du parti au pouvoir (RDPC)  ont été nommés dans cet organe à la surprise générale. Mieux, c’est un hiérarque de ce parti, M. FOKAM AZU, qui a été porté à la présidence du conseil électoral. Dans le même temps, c’est un ancien  faucon du système électoral au ministère de l’administration territoriale qui a été porté à la tête de la direction générale de cet organe. Cette prise de liberté politique par rapport au pouvoir a suscité dans tout le pays une vague de débats et surtout de protestations animées par des universitaires, des organisations de la société civile, certains partis politiques. La Conférence Episcopale s’est montrée plutôt silencieuse dans ce débat pourtant important qui engageait l’avenir de notre pays.

Mieux, lorsque le pouvoir s’est senti acculée, il a trouvé une main secoureuse auprès de la Conférence Episcopale qui a, à la surprise générale des chrétiens, a acceptée presque  joyeusement de crédibiliser ELECAM en validant la nomination de Mgr Dieudonné WATIO comme membre du conseil électoral. 

Ce n’est pas la seule  présence d’un évêque au conseil électoral d’ELECAM qui a choqué les chrétiens. C’est plutôt le fait que l’Eglise ait donné sa précieuse caution à un organe dont, par avance  tous les observateurs nationaux et internationaux sérieux décriaient la partialité, prévoyaient l’incapacité à garantir un scrutin libre, transparente et surtout JUSTE, qui a plongé ces derniers dans un profond doute. La curieuse alliance de l’Eglise avec un système politique autoritaire, répressif, qui fait de la division tribale et ethnique son fond de commerce,  ne respecte pas la vie humaine, a laissé les sectes  et les pratiques statiques  régenter l’espace public, a systématisé la mauvaise gouvernance et la corruption accentuant de ce fait la paupérisation des masses et l’enrichissement honteux de l’élite dirigeante qui amène à s’interroger sur la vocation de l’Eglise à travailler pour la justice dans le processus électoral au Cameroun.

Par le passé, notamment lors des années de braises, les évêques camerounais ont joué un rôle noble dans notre pays. Par ce rôle, ils nous ont rendus fiers d’être chrétiens. Aujourd’hui, leur rôle plus que trouble dans la conduite du processus électoral mérite qu’ils précisent aux chrétiens qu’ils entendent toujours défendre la justice afin de parvenir à la paix, une paix véritable et non adhérer à la thèse, fausse du pouvoir,  selon laquelle il est possible d’obtenir la paix sans la justice, dans l’oppression et l’humiliation. 

En effet, Mgr Dieudonné WATIO a, comme les autres membres du conseil électoral d’ELECAM, succombé au goût du lucre. Il a  profité des nombreux avantages matériels et financiers pour ensuite valider la mascarade électorale du  9  octobre 2011, que tous les observateurs nationaux et les principales chancelleries  ont sévèrement critiquée.  Au lendemain de cette grotesque mise en scène électorale, certains candidats avaient invité les populations à protester contre la victoire soviétique du président BIYA. 

Sans que la Conférence Episcopale soit un parti politique,  dans une sortie plutôt partisane aux allures d’une commande politique,  le 20 octobre 2011 son président, Mgr Joseph ATANGA, a sommé les fidèles à ne pas s’associer à ces leaders politiques qu’il qualifiait sans équivoque d’irresponsables. Certes l’Eglise n’a pas vocation à s’ingérer dans les affaires politiques mais ce n’est pas non plus son rôle de soutenir un système politique qui vole le vote  des citoyens et gouverne par la terreur.

Par cette sortie qui ressemblait plus à celle d’un membre du parti au pouvoir qu’à celle d’un successeur des apôtres, et en considérant le réel bonheur des célébrants catholiques lors de la célébration œcuménique du vendredi 04 novembre 2011 au cours de laquelle on disait prier pour la paix sans jamais faire allusion à la justice bafouée et piétinée au cours du scrutin présidentiel, l’Eglise a donné l’impression au chrétiens d’être devenue une section du RDPC, le parti au pouvoir. Le fait qu’on ait entonné l’hymne nationale au cours de cette curieuse célébration pour la paix a ajouté au trouble des chrétiens.

Toujours au cours de ce scrutin, Mgr  Joseph BEFE ATEBA, président du conseil national de la communication s’est refusé de voir que dans les médias, et notamment dans la Pravda qu’est Cameroon Tribune et à la CRTV, au sein de laquelle on rivalise avec le traitement soviétique de l’information, la campagne du candidat BIYA a occupé plus de 90%  du temps et d’espace. Mieux, les affiches de ce candidat bien heureux n’ont pas respecté les normes d’affichage public. Malgré tous ces dysfonctionnements de nature à fausser la sincérité du vote, le Conseil national de la communication, placé sous la présidence d’un dignitaire de l’Eglise n’a rien entrepris pour une couverture médiatique plus juste du scrutin. 

A côté de tous ces faits qui dévoilent une posture partisane de l’Eglise dans son appréciation de la conduite des affaires publiques dans notre pays, l’attitude du représentant du Saint siège au Cameroun est elle aussi curieuse. En effet, comment peut – on  comprendre que ce dernier ait  répondu favorablement, et avec une étonnante légèreté,  à la demande du pouvoir de voir ELECAM, son instrument électoral, bénéficier de la présence d’un évêque au sein de conseil électoral, sans au préalable s’assurer de l’impartialité et de la neutralité de cet organe. De fait, ce dernier porte la responsabilité historique d’avoir ordonné l’engagement de l’Eglise camerounaise dans le soutien officiel et sans réserve d’une dictature. Combien d’argent le pouvoir a  t-il engagé dans cette opération électorale par avance faussée alors même que dans les villes les populations meurent encore de choléra et que dans de nombreuses familles, peu de parents, peuvent garantir trois repas à leurs enfants ?

Dans son exhortation post – synodale AFRICAE MUNUS du 19 novembre 2011 « sur l’Eglise en Afrique au service de la réconciliation de la justice et de la paix », le Pape Benoît XVI évoquant la bonne gouvernance et les élections en Afrique affirme : « l’Eglise pour sa part, s’engage à promouvoir en son sein et dans la société une culture soucieuse de la primauté du droit. A titre d’exemple, les élections constituent un lieu d’expression du choix politique d’un peuple et sont un signe de la légitimité pour l’exercice du pouvoir. Elles sont le moment privilégié pour un débat politique public, sein et serein, caractérisé par le respect des différentes  opinions et des différents groupes politiques. Favoriser un bon déroulement des élections suscitera et encouragera une participation réelle et active des citoyens à la vie politique et sociale. Le non respect de la constitution nationale, de la loi ou du verdict des urnes, là où les élections ont été libres, équitables et transparentes manifesterait une défaillance grave dans la gouvernance et signifierait un manque de compétence dans la gestion de la chose publique » (N°81).

Avant le scrutin du 9 octobre 2011, la constitution a été modifiée dans le seul intérêt  du président BIYA qui tenait à se représenter ; lors de la mise en place d’ELECAM, les dispositions de la loi du 26 décembre 2006 ont été violées ; pendant la campagne, le parti au pouvoir a massivement et publiquement acheté les électeurs ; les lois prescrivant l’égalité de chance des candidats  ont allègrement été violées, y compris là où des dignitaires de l’Eglise s’étaient engagés par leur présence à garantir l’équité ; le jour des élections plusieurs observateurs ont dénoncé le bourrage des urnes ; c’est avec les moyens matériels, financiers et humains de l’Etat que le candidat du parti au pouvoir  s’est imposé aux Camerounais etc.

Au regard de la position du Pape Benoît XVI, on ne peut pas affirmer, comme vous l’avez fait, même par insinuation, que le scrutin du 9 octobre était juste. Le retard dans la publication  du rapport du Service national  Justice et Paix après le scrutin du 9 octobre 2011 est symptomatique de cette attitude ambigüe de l’Eglise par rapport au pouvoir. Il serait souhaitable pour l’avenir que le service national Justice et Paix produise et publie, de façon véritablement indépendante, ses rapports sur l’observation des élections dans notre pays. 

Face à la posture générale de l’Eglise pendant la conduite du processus électoral ayant abouti à la réélection au forceps du président BIYA le 9 octobre 2011, quelques esprits faibles spéculent sur le fait que la corruption et l’achat des consciences dont est coutumier le pouvoir ait pu influencer l’institution catholique. Certains, plus incisifs encore ont simplement souhaité bon appétit aux hauts dignitaires de l’Eglise.  Je me réserve de faire miennes ces spéculations jusqu’à ce qu’on en apporte les preuves irréfutables. De façon générale, elles ne reflètent que le profond trouble de chrétiens que nous sommes ; des chrétiens qui veulent encore croire que leur institution et leurs hauts responsables peuvent résister à la corruption que sécrète le pouvoir depuis trente ans.


J’ai appris qu’une plateforme de partis politiques de l’opposition, des organisations de la société civile et des experts  (Construire la Démocratie au Cameroun – CODECAM -), qui travaille sur la réforme du système électoral depuis la proclamation des résultats de la présidentielle du 9 octobre 2011, a saisi le chef du gouvernement de ses propositions, a fait ampliation au président de la république et a adressé copie aux principales chancelleries ainsi qu’à la Conférence Episcopale depuis le 20 décembre 2011.

Le président de la république a déclaré, lors de sa prestation de serment le 3 novembre 2011 et au cours de son allocution du 31 décembre, que le gouvernement va prendre en compte les critiques des observateurs nationaux et internationaux dans du processus électoral.  Afin que cette réforme ne ressemble plus aux précédentes, il est souhaitable que l’Eglise reprenne le rôle qu’elle a joué dans les années 1990, et agisse pour que les réformes envisagées soient porteuses de justice, seule gage de la paix. Ayant pris connaissance des propositions de cette plateforme citoyenne, je constate que celles – ci reprennent les principaux points des revendications des Camerounais en matière électorale. Par conséquent, je   vous prie de bien vouloir  les examiner vous aussi, et naturellement de porter ceux des points qui à votre sens symbolisent la défense de la justice qui au cœur de la mission de l’Eglise.

Comme beaucoup de chrétiens, j’ai lu la lettre ouverte du Père LADO qui vous était adressée. Certains, comme le Pr TITI Nwel, ancien président du Service national de Justice et Paix, qui avant de succomber au goût  du lucre et au  luxe républicain d’ELECAM,  symbolisait pour de nombreux Camerounais la pondération et l’incarnation de la quête de la justice dans le processus électoral, ont de façon fort curieuse jugé sa lettre désobligeante vis-à-vis des dignitaires de l’Eglise que vous êtes.  Pour ma part, je pense que le Père Ludovic LADO n’a fait que traduire le grand trouble des chrétiens dans la conduite du processus électoral qui a mené au scrutin du 9 octobre par l’Eglise. Aussi vais – je me permettre de vous suggérer de traiter le malaise crée par ce scrutin au sein de l’Eglise sur lequel le Père Ludovic LADO attire votre haute attention.

Au cours du scrutin présidentiel en RDC, mis pratiquement dans les mêmes conditions politiques que l’Eglise du Cameroun, l’Eglise congolaise à travers  le cardinal  Laurent MOSENGWO, Archevêque de Kinshasa,  a pris ses responsabilités face à l’histoire. Les chrétiens attendent avec impatience les conclusions des  travaux de votre conférence qui se tient en ce moment à Mbalmayo. Eu égard au scrutin présidentiel contesté du 9 octobre 2011 et à quelques mois des consultations municipales et législatives, qui se  caractérisent par une implication personnelle et matérielle des candidats et donc charrient plus de  passion, la médiation de l’Eglise pour l’organisation des ces scrutins dans la transparence, la justice et l’équité se fait encore plus urgente.

Veuillez croire, Excellences, en l’expression de mes sentiments filiaux.

M. William TALLAH, Chrétien

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