31/01/2012 03:18:58
Nécrologie. Abdou Bénito : « l'orphelin » s'en est allé auprès du Père
Flash back sur le séjour terrestre et l’oeuvre du chansonnier-vedette décédée le 26 janvier dernier à Garoua.
Le Messager
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Flash back sur le séjour terrestre et l’œuvre du chansonnier-vedette décédée le 26 janvier dernier à Garoua.
 
Une onde de choc. Sa disparation des suites d’une longue maladie pulmonaire doublée d’insuffisance rénale a laissé ses fans dans la douleur. Abdou Bénito, 59 ans, était également chef traditionnel au quartier Nkolbives (entendez la « colline des ossements » en langue ewondo) à Garoua et enseignant en poste à l’Ecole nationale des instituteurs de l’enseignement général (Enieg). Le défunt chansonnier est né de l’amour d’un berger islamisé originaire de l’Est et d’une mère foulbé de Garoua. Il doit surtout sa célébrité à la chanson « L’orphelin », laquelle a servi de générique à un feuilleton éponyme diffusé sur la télévision nationale Crtv dans les années 1990. 

Mais peu de Camerounais savent que cette composition à succès lui a été inspirée par l’abysse causée par le décès de son père en 1982. Le chansonnier est secoué au plus profond de son être au point de sombrer dans l’atterrement. Pour en sortir, il ne trouve pas meilleure manière de rompre avec cette dure épreuve que de partager (en chanson) la peine et la souffrance de ses pairs…orphelins ! Mais les producteurs ne se bousculent pas pour produire l’œuvre… Il lui a fallu attendre trois (3) longues années, à l’occasion de l’avènement de la télévision nationale en 1985, pour exhumer et remettre au goût du jour la belle fresque musicale longtemps murée dans le silence.

C’est que, pour « habiller » et expérimenter leurs premiers programmes, les techniciens de la Ctv lui tendent la main, au même titre que plusieurs autres musiciens camerounais, à l’instar d’Amina Disco. Invité à l’émission dominicale Tam-tam week-end, sa brillante prestation sur le plateau de l’animatrice Véronique Ma’a sonne comme un déclic pour Abdou Bénito. A peine est-il sorti de l’émission qu’il est courtisé par un réalisateur de l’office du nom de Ndamba Eboa. Auteur d’un long métrage sur la galère des orphelins et enfants de la rue, ce dernier lui promet monts et merveilles : des tournées à travers le monde ; 200 000 Fcfa pour la diffusion de son titre « l’orphelin » comme générique et, plus tard, 5 000 000 Fcfa pour l’ensemble des 52 épisodes. Accord conclu.
 
Bon cœur, mauvaise fortune

Le cœur léger, Abdou Bénito retourne à son Garoua natal, l’esprit jovial d’avoir paraphé un beau contrat qui changerait à jamais le cours de sa vie. Il reviendra vite sur terre : le téléfilm « L’orphelin » fait son apparition sur le petit écran plus tôt que prévu, avec au générique la chanson fétiche. Ironie du sort, son auteur ne se contentera que de 1 000 000 Fcfa environ. Somme collectée au compte goutte après moult batailles juridiques. Et pourtant, le feuilleton diffusé à l’époque tous les samedis s’est arraché tous les records d’audience. Lassé à l’extrême, Abdou Bénito a fondu dans le découragement. Comme pour se consoler, il aimait dire à qui voulait l’entendre que sa prestation sur la Ctv lui aura néanmoins permis de se faire connaître à travers le monde. En effet, pour son titre «L’orphelin », Abdou Bénito a maintes fois représenté le Cameroun à travers le monde : Italie, Espagne et France…

Autant le dire, Abdou Bénito a davantage donné à la musique qu’il n’en a reçu. Avant que la terrible maladie ne le détourne de sa passion, il caressait le rêve de mettre sur le marché discographique une compilation qui allierait une variété de rythmes musicaux : rumba, salsa et blues notamment. Jusqu’à son dernier soupir, le musicien a su porter haut le flambeau de sa passion. Ses dernières apparition en public datent d’il y a quelques mois. L’on l’apercevait généralement lors des grandes cérémonies (musicales ou non) organisés dans la cité capitale du Nord. Le chansonnier, visiblement affaibli, affichait cependant ce large sourire qu’on lui connaissait. Au quartier Nkolbives qui l’a vu grandir et dont il était le chef-héritier, les inquiétudes sur son état de santé dégradant étaient perceptibles. Il se raconte notamment que malgré les prières, le soutien moral des uns et des autres, les trois (3) dernières semaines de sa vie auront particulièrement été pénibles. Abdou Bénito a définitivement cassé son microphone aux premières heures du 26 janvier 2011. Comme son père avant lui, le défunt chef de Nkolbives laisse jusqu’à huit (8) orphelins.

Pour mémoire, c’est en 1932 que son géniteur pose ses valises à Garoua. La région et ses fils se méfient des « Gada Mayo » (« outre-mer » en langue peulh, pour désigner les ressortissants du grand sud). Les dignitaires de Garoua lui font lotir un terrain situé dans un ancien cimetière (Nkolbives). Et qui deviendra plus tard l’un des plus célèbres quartiers de Garoua. A la mort d’Abdou Bénito père en 1982, le lamido de Garoua confie la chefferie de Nkolbives à un ressortissant béti moins populaire.

C’est sous l’impulsion de Alim Hayatou, l’actuel lamido de Garoua par ailleurs secrétaire d’Etat auprès du Minsanté, que les rênes de la chefferie de Nkolbives sont confiées à Abdou Bénito. Depuis, le visionnaire a fait de la lutte contre les phénomènes de prostitution (très ancrée localement), d’insalubrité, d’insécurité et de chômage la clé de voûte de son règne. Dans cette optique, des centaines d’enfants de la rue et orphelins sont réquisitionnés par la chefferie de Nkolbives pour exercer divers petits métiers rémunérés. Autant, les agressions ont régressé du fait de la mise sur pied d’un comité de lutte contre l’insécurité à Yelwa.
 
Maître par vocation

Nombre d’élèves-maîtres à Garoua s’accordent à reconnaître qu’Abdou Bénito était également un enseignant dévoué à la tâche. Il s’agit d’un métier qu’il a embrassé au même titre que la musique. Après ses études primaires et secondaires à Garoua ponctuées par l’obtention de son baccalauréat, il est admis à l’école normale des instituteurs adjoint de Pitoa (à une dizaine de bornes de Garoua). Son intégration à la fonction publique camerounaise se fait sans heurt. Celui qui devient en 1972 instituteur principal est promu chef de bureau à l’Enieg de Garoua. Des témoignages épars présentent le tableau d’un « professionnel modeste », « un père toujours à l’écoute », « modeste »… Depuis quelques jours, comme un seul homme, la communauté éducative de Garoua lui rend un dernier hommage. Un hommage mérité que d’aucuns veulent national.

« L’orphelin » Abdou s’en est allé, non sans avoir édifié et formé d’autres « Bénito ». Alors que la terre de Garoua se refermait sur lui  ce 26 janvier vers 13h, une clameur émettait le vœu que son œuvre inachevée soit pérennisée.  Cette responsabilité incombe avant tout à la jeunesse montante du Nord dont il fut le parrain incontestable. Paix à l’âme du mandarin de la musique camerounaise.
 
Salomon KANKILI

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