04/02/2012 04:51:14
propos de Maurice Kamto : Allons l'essentiel
(...) il faut déjà reconnaitre que le Cameroun a besoin des protagonistes de la trame de Kamto pour (re)élever le niveau du débat et actionner les contrepouvoirs utiles à la respiration démocratique et au développement de magnifique pays.
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Le contexte

L’actualité politique de ces dernières semaines a été marquée par un fait peu banal dans l’histoire et les habitudes politiques du Cameroun.

En effet, l’éminent juriste camerounais Maurice Kamto a en date du 30 novembre 2011, bien avant le remaniement ministériel postélectoral de décembre 2012, remis publiquement sa démission du gouvernement.
Cet acte politique a immédiatement — il fallait s’y attendre —, suscité de nombreux commentaires, invectives, réactions passionnées et questions. Beaucoup d’observateurs au sein de la classe politique, cercles savants, réseaux sociaux et cercles privés, se sont interrogés sur l’opportunité, la méthode, le timing, la portée et les non-dits de cette démarche dont les précédents sont aussi peu nombreux que les cheveux sur la tête de Manu Dibango. La plus récente démission d’un membre du gouvernement remonte à 1992 (Garga Haman Adji). Plus sérieusement, il est évident que dans un pays où la gouvernance démocratique est loin d’être une dynamique en faits concrets, il va de soi que la démission d’un ministre est tout sauf acte ordinaire.

Quelques semaines après ce tremblement politique comme les médias camerounais en raffolent, le Doyen Kamto, reconnu par ses travaux et ses pairs à l’échelle internationale, à exprimer le souci non seulement d’expliquer, mais aussi de justifier son choix et sa démarche. À ce titre, il a entrepris d’organiser une conférence de presse afin de « donner sens » à son retrait du gouvernement. Mais pour des raisons dignes d’une république soviétique, le sous-préfet de Yaoundé V a estimé que la tenue de cette conférence était non-justifiée, car dit-il :
« [le] communiqué [de Maurice Kamto] du 30 novembre 2011 relayé par tous les supports modernes de communication ayant été clair et précis dans l’esprit du peuple camerounais à qui vous vous adressiez en général et dans l’esprit des populations placées sous mon encadrement en particulier, ce retrait du gouvernement après bientôt deux mois ne peut que constituer une menace à l’ordre public ».

Cette actualité ramassée ici à grands traits m’inspire cependant quelques réflexions.

Remarques critiques

Premièrement, les arguments évoqués par le préfet pour interdire cette conférence de presse me laissent pantois, surtout lorsqu’on a en vue la force avec laquelle les caciques du pouvoir en place qualifient  le régime politique camerounais de « démocratie apaisée ». En quoi le fait pour un juriste et homme public, et non des moindres, d’organiser une conférence aux fins d’expliquer les contours d’un acte politique, constitue une menace pour la sécurité et l’ordre public ? N’est-ce pas là un cas de violation patente des droits de la personne ? J’y vois en effet une atteinte aux libertés d’expression, de pensée et de réunion consacrées par les articles 18, 19 et 20 de la Déclaration Universelle des Droits de l’homme ; les articles 18 et 19 le Pacte International relatif aux Droits Civils et Politiques et les articles 8 et 9 (2) de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples ;  instruments dont le Cameroun est d’ailleurs État-partie.

Face à cette décision arbitraire et injustifiable tant juridiquement qu’administrativement, Maurice Kamto a néanmoins rendu public -certes en des termes très généraux -, les motivations de sa démission. La publication de son texte dans la plupart des médias camerounais a-t-il pour autant susciter le trouble à l’ordre public ? Je pourrais m’étendre davantage sur ce point, mais j’ai l’intime conviction que, de l’observateur politique le plus averti jusqu'au villageois le plus illettré de Baham, tous savent que les raisons qui président à cet acte préfectoral sont éminemment politiques ou plus exactement politiciennes avec toute la connotation attachée à ce concept.

Deuxièmement, l’article 22 de la DUDH stipule que :

1. Toute personne a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays, soit directement, soit par l'intermédiaire de représentants librement choisis.

2. Toute personne a droit à accéder, dans des conditions d'égalité, aux fonctions publiques de son pays.

Au regard de ce qui est consacré dans cet article et dont aucun État ou individu ne s’hasarderait aujourd’hui à le remettre en cause, il est paradoxalement curieux de voir avec quelle hargne certains diabolisent, criminalisent l’intention et l’ambition politiques au Cameroun. Que les idées du citoyen Kamto soient soumises à la sanction analytique me semble tout à fait normal, voire nécessaire pour la qualité du débat public et la vitalité démocratique, mais qu’on en vienne à criminaliser ces « ambitions politiques », esquissées laconiquement à la fin de son dernier communiqué de presse, relève d’une situation tout à fait burlesque.

Troisièmement, plusieurs acteurs de la scène politique camerounaise se sont empressés de qualifier Kamto de personnage versatile et opportuniste. Ô ces biens-passants ! Le Cameroun c’est vraiment le Cameroun ’. D'un côté, ces acteurs affirment constamment que les membres les plus en vue de l’opposition camerounaise ne sont pas assez instruits pour prétendre diriger un grand pays comme le Cameroun et de l’autre côté, ces mêmes personnes s’en prennent assez paradoxalement et personnellement à ceux qui ont le courage, dans un contexte de gouvernance par la peur, d’interpeller l’opinion publique sur « une tragédie que [d’autres]… têtes casquées de suffisance refusent de voir » .

Bien plus, que celui qui ne vit pas d’opportunisme lève le doigt ? Ne dit-on pas souvent que c’est l’occasion qui fait le larron, c’est la situation qui crée l’homme providentiel ? En réalité, la question de l’opportunisme qui est ici posée renvoie davantage à la problématique inépuisable de l’intérêt dans la gouvernance des actions humaines. À ce niveau, j’ai la faiblesse de penser qu’à l’exception du Fils de l’Homme, tout être humain agit par intérêt ou opportunité. Seulement, il convient de faire la part des choses entre les intérêts nobles et les intérêts ignobles. Et jusqu’à preuve du contraire, rien ne permet, et ce, de manière assurée, de dire que les intérêts, les visées recherchées par Maurice Kamto sont ignobles.

Pour revenir à la versatilité supposée de Kamto, ne dit-on pas souvent que seuls les imbéciles ne changent pas ? Il a par le passé soutenu l’opposition dans ce qu’il croyait juste, plus tard il a peut être voulu impulser le changement de l’intérieur, mais en vain. Qui peut prétendre n’avoir jamais revisité ces opinions, ses positions antérieurement établies ? Qui aimerait se voir enfermé définitivement dans les choix, positions, actes ou erreurs de son passé ? Si Dieu le faisait pour chacun de nous, qui pourrait en sortir ? Comme le dit le Fils de l’Homme : « Avant d'enlever la paille dans l'œil de ton voisin, enlève la poutre du tien ».

En élargissant la réflexion, je suis porté à croire - et n’en déplaise à certains — que cet intellectuel est surtout amoureux de son pays, courageux, rusé, habile et cohérent.

Il aurait pu se contenter de la « mangeoire » et des immenses privilèges et honneurs inéluctablement rattachés à son CV, aussi bien au niveau national qu’international, mais il a visiblement compris qu’il vient un temps où l’intérêt supérieur du plus grand nombre précède, ou à tout le moins, coïncide avec l’intérêt personnel. Mieux encore, il semble avoir fait sienne cette pensée de Martin Luther King Jr. qui laisse entendre que :

« Il vient un temps où l’on ne peut endurer davantage et où les hommes ne supportent plus de se trouver plongés dans les abîmes d’injustice où ils expérimentent la noirceur d’un désespoir corrosif. […] Il vient un temps où le silence est trahison » .

Si on s’en tient à sa « trajectoire politique », on peut difficilement douter de son patriotisme et de ses positions critiques à l’égard du régime Biya. Il me semble qu’en entrant au gouvernement, Maurice Kamto a surtout voulu progressivement comprendre le système de l’intérieur ; confronter ses intuitions à la réalité pour ensuite, soit les revisiter soit les agrémenter davantage. Et ce faisant, il s’est inéluctablement construit un profil politique de premier plan en vue – l’histoire nous dira - d’un destin national. Ne reproche-t-on pas souvent à François Hollande de vouloir diriger la France sans même savoir comment se déroule un conseil ministériel ?

Si cette hypothèse est vraie, alors il est permis de penser qu’après le temps de la réflexion, voici venu — suivez la cohérence — le temps de l’action. Autrement dit, après l’urgence de la pensée voici l’urgence de l’action face à la déchéance de la politique camerounaise pour reprendre les titres de ses livres.

Quatrièmement, un professeur de droit de l’université de Douala, Mouangué Kobila James, s’est récemment fendu d’une diatribe contre Maurice Kamto. La teneur de cette réaction incendiaire laisse à plus d’un titre, dubitatif. On dirait un complexé qui fait une névrose obsessionnelle à l’égard d’un plus grand que lui. Soit !  « La critique est aisée et l’art est difficile » disait Jules Renard un matin de 1907.

Fondamentalement, hormis le fait que le premier accuse le second de plagiat, on peut noter en filigrane de cette sortie médiatique, l’expression d’un complexe et surtout d’une volonté d’empoissonner les ambitions légales, mais surtout légitimes d’un citoyen. Plus largement, et c’est là peut être le plus inquiétant, l’attitude de Mouangué s’apparente à une tentative nauséeuse de tribaliser, d’ethniciser le débat politique comme il l’a fort odieusement réussi lors des récentes émeutes de Déido. À regarder de près l’orientation et l’objet des critiques de Mouangué et autres, il convient même de s’interroger sur le véritable opportuniste de la situation. La vraie danse des charognards et opportunistes est peut-être là où on croit trouver une critique empreinte d’intelligence, de recul nécessaire et de sagacité.

Prenons garde

En tout état de cause, il nous appartient de rester en état de veille et d’éveil, car le danger est généralement caché là où s’y attend le moins. Tâchons de maintenir le nécessaire débat public et politique à un niveau digne des enjeux réels. Le Cameroun mérite mieux qu’un débat de caniveau incitant à la haine et division. Tant que les règles et les lois prévues par Corpus juridique camerounais sont respectées, le citoyen Kamto est en droit de démissionner de son poste pour une raison X ou Y et d’ambitionner de prendre part aux affaires publiques de son pays autrement que par le passé.

Dans l’hypothèse où il se présente aux élections, il appartient au peuple Cameroun et à lui seul de décider si oui ou non il est prêt à lui accorder sa confiance. Vivement que ce soit une confrontation démocratique d’idées et de programme/projet politique et non une suite d’invectives aussi puériles et qu’indignes du rang académique des personnes qui les professent. Autrement dit, au lieu de nous entrainer dans un pseudo-débat, une querelle égologique et complexuelle, les protagonistes de la joute politique camerounaise s’honorerait et honorerait leur titrologie – une maladie bien camerounaise — en mettant le débat politique au juste niveau. Un niveau digne des -vraies - grandes ambitions. Je le redis avec force, le Cameroun mérite mieux que les analyses que nous livre James Mouangué Kobila dans un style qui laisse songeur sur sa pertinence académique. À toutes fins utiles, Pierre Mendès France disait : « la démocratie […]: c’est un type de mœurs, de venu, de scrupule, de sens civique, de respect de l’adversaire ; c’est un code moral ».

Au demeurant, même si ce que je vais dire pour conclure peut paraitre de peu d’importance pour des lecteurs lucides et éclairés, j’estime néanmoins qu’il convient de le mentionner. En effet, beaucoup verront dans mon propos une défense de Maurice Kamto. J’ai presque envie de dire,  quoi de plus normal comme réaction de leur part ? Sincèrement, je m’y attends un peu. C’est aussi ça le fruit de l’exercice libre de la raison et des libertés d’expression et de pensée, que je défends d’ailleurs hardiment. Toutefois, je crains que ces personnes fassent fausse route. Car Maurice Kamto n’a pas besoin de moi pour se défendre.

En tout cas, certains l’auront sans doute compris, j’entends modestement et à travers les moyens cognitifs qui sont les miens, déplacer le curseur de la périphérie et des broutilles dans lesquelles nous entrainent certains réactionnaires, vers la question de fond qui sous-tend la démarche de Kamto.

Bien plus, je tiens à souligner par anticipation que le Pr. Maurice Kamto n’a jamais été mon enseignant, si oui par l’entremise de ses travaux et de sa doctrine en matière de droit international. Certes, j’ai de l’admiration raisonnée pour lui comme pour tout Camerounais qui part son talent fait la fierté du Cameroun (Roger Milla, Victor Anumangu, Manu Dibango, Richard Bona, Victor Kanga, Eto’o Fils, François Mbango, etc.), mais il n’en demeure pas moins que je me réserve bien le droit d’être éventuellement et extrêmement critique de ces idées politiques, si bien sûr, il en vient à les exposer à travers un projet ou programme.

Cependant, il faut déjà reconnaitre que le Cameroun a besoin des protagonistes de la trame de Kamto pour (re)élever le niveau du débat et actionner les contrepouvoirs utiles à la respiration démocratique et au développement de magnifique pays. Cela me semble fondamental, car s’il y a un aspect où il faut reconnaitre la supériorité des cultures occidentales, c’est indubitablement en matière d’institutionnalisation de la critique et par la même occasion du débat critique, contre-pouvoirs, gouvernance comptable, etc. Comme l’observe fort judicieusement Lukas Sosoé :

« Les cultures occidentales sont supérieures en point et en un seul : elles ont réussi l’institutionnalisation de la critique […] la plupart du temps cette critique se fait sur fond des principes des droits de l’homme […] ce qui constitue un puissant moteur de leur transformation continuelle endogène, mais aussi exogène » .

Christian Djoko
Expert en droits de l’homme et doctorant en philosophie
christdjoko-freedom@hotmail.com

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