07/02/2012 02:38:56
Cameroun. Quand la torture nous tient
« La torture ce n’est pas seulement quand le policier gifle le citoyen pour lui démontrer la force de son uniforme qui cache mal sa faiblesse psychologique, ou quand il lui lacère la peau avec une machette pour obtenir des aveux. La torture morale est souvent pire que la torture physique, et beaucoup de personnes en meurent »
Le Messager
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« La torture ce n’est pas seulement quand le policier gifle le citoyen pour lui démontrer la force de son uniforme qui cache mal sa faiblesse psychologique, ou quand il lui lacère la peau avec une machette pour obtenir des aveux. La torture morale est souvent pire que la torture physique, et beaucoup de personnes en meurent »

Vous devez vous souvenir d’avoir déjà lu ces propos il y a huit jours ici même, dans notre précédent éditorial intitulé : « Plus démon que ange ». C’était à propos d’un séminaire organisé à Yaoundé sur la prévention et la répression de la torture, séminaire au cours duquel le tout nouveau ministre délégué à la Justice avait affirmé que « le gouvernement camerounais s’emploiera à mettre en œuvre les pertinentes recommandations » que formuleraient les participants. Je n’avais pas alors cru utile de rappeler que dans notre triangle national, les promesses politiques, celles du gouvernement surtout, n’engagent que ceux qui y croient. Mais, les réalités sont têtues, surtout quand elles sont tristes, et leur langage est cruel de vérité. Celles de ces tristes réalités que nous retiendrons aujourd’hui s’appelle  insensibilité gouvernante.

L’insensibilité, vue sous le prisme de la gouvernance, c’est l’absence de toute sensibilité morale et politique chez ceux qui nous gouvernent, ou autrement dit, leur aveuglement froid, indifférent et délibéré à l’égard des préoccupations légitimes, voire de l’existence des citoyens, et de l’opinion publique qui est faite naturellement pour inquiéter les consciences dirigeantes, ainsi que leur manque totale de compassion devant les souffrances causées au peuple par leurs carences.

Vanessa Tchatchou
Vanessa Tchatchou

Depuis que nous nous disons en démocratie, cette insensibilité gouvernante s’était surtout fait remarquer dans le mépris des aspirations politiques du peuple (conférence nationale souveraine, commission électorale indépendante, élections à deux tours, etc.). Ce qui s’est déjà internationalisé sous l’appellation de « affaire du bébé volé de Vanessa », montre aujourd’hui l’autre face hideuse de ce que nous avons appelé « insensibilité gouvernante »

Au cours du séminaire susmentionné, et pour bien montrer que « la torture est une pratique avilissante qui doit susciter l'indignation de tous » (sic) ou encore que « la prohibition de la torture ne doit admettre aucune dérogation, ni de la part des acteurs politiques, ni de la part des médecins, au risque de transformer le fameux "Serment d'Hippocrate" en "Serment d'hypocrite" ( resic), le ministre Jean-Pierre Fogui servit à son auditoire quelques pensées de grands hommes à la lumière desquelles nous pouvons conclure à cette sensibilité gouvernante de nos dirigeants.

De Mgr José MARTI : « Celui qui ne se sent pas offensé par l'offense faite à d'autres hommes,  celui qui ne ressent pas sur sa joue la brûlure du soufflet appliqué à une autre joue, quelle qu'en soit la couleur, n'est pas digne du nom d'homme ». Du Général de GAULLE, « Celui qui veut commander aux hommes doit se souvenir de leur souffrance, et de sa propre faiblesse »

Une élève de 17 ans a donné naissance à un bébé vivant au mois d’août 2011 dans une institution publique de santé à Yaoundé, siège de l’autorité étatique du pays (gouvernement, parlement, justice, et tous les organes sécuritaires et de défense). Quelques heures plus tard, elle a constaté la disparition mystérieuse de son enfant, et a conclu que ce dernier avait été volé. Six mois après, en février 2012, elle se trouve toujours dans ledit établissement sanitaire où elle est résolue à élire domicile, aussi longtemps, dit-elle,  que les dirigeants de l’hôpital ne lui auront pas restitué son enfant.

Au commencement de l’affaire, les autorités hospitalières semblent   plutôt banaliser le fait, laissant Vanessa se répandre dans la presse. Puis, un membre du gouvernement dont les investigations semblent prouver  l’implication personnel dans l’opération, affirmera qu’il n’y a pas eu de vol, insinuant ainsi, soit que l’enfant n’est pas né, soit qu’il a été enlevé à sa mère, sans dire pourquoi, ni où on pourrait le trouver.

Quelques semaines plus tard, alors que de plus en plus de témoins affirmaient connaître le lieu de détention et la personne détentrice du bébé qui serait une avocate, un autre ministre, agissant en qualité de porte-parole du gouvernement, affirmera, lui, que l’enfant volé est mort et enterré à Nkoteng, et que les auteurs du vol précédemment dénié par sa collègue seraient entre les mains de la police. Le Mincom parle même d’un test Adn qui aurait été effectué sur le bébé, sans en expliquer ni les circonstances, ni s’il indique ou pas l’appartenance du bébé mort à Vanessa. On apprend sur les mêmes entrefaites qu’une magistrate détiendrait quelque part  à Yaoundé, un bébé qu’elle aurait adopté dans le même laps de temps (dans quelles circonstances ?), et dont elle s’oppose à tout test Adn (pourquoi si ce n’est pas pour cacher l’origine ?). 

Entre temps, la mère éplorée, humiliée et brimée, reste victime de manipulations médiatiques officiellement organisées, et de tous les abus de pouvoirs  dont ceux du directeur de l’hôpital lui adressant une facture d’occupation et tentant de l’expulser des lieux, ou des autorités administratives, gendarmes, policiers et procureurs, défilant pour essayer de la contraindre d’évacuer son lit d’hôpital devenue sa résidence à son corps défendant. Le tout, sans que la première question essentielle ait été posée au directeur de l’établissement sanitaire et son personnel, à qui incombe la police de l’hôpital, à savoir : « Quand, comment,   pourquoi, le bébé a-t-il disparu de son berceau, et pour quelle destination ? »

Cette question devrait être suivie d’un ordre précis du gouvernement donné aux services de police, d’avoir à retrouver le bébé mort ou vif, pour rassurer sa mère, quitte à ce que des négociations soient ouvertes entre elle et les ravisseurs, s’il s’agit, non pas de trafic, mais d’une recherche  d’adoption. Et au cas où il s’agirait de trafic, que les coupables soient punis conformément à cette loi n°2011/024 du 14 décembre 2011 relative à la lutte contre le trafic et la traite des personnes.

Issa Tchiroma Bakary, Mincom
Issa Tchiroma Bakary, Mincom

Au lieu de quoi les pouvoirs publics, gouvernement en tête, semblent avoir choisi le parti de protéger, et l’inconséquence des autorités hospitalières, et l’omerta en faveur du ou des réseaux responsables de ce qui a toutes les allures d’un trafic criminel, comme s’il y avait entre eux une conspiration mafieuse, indiquant que l’on peut au Cameroun, au nom de la catégorie sociale, de la raison du plus fort et de l’usurpation de la raison d’Etat, arracher les enfants des uns pour les vendre ou en faire impunément cadeaux aux autres, en violation des droits de la mère et de l’enfant,  sans compassion pour la douleur des parents, sans aucun respect de la loi, sans aucune considération d’éthique, sans même la simple honte pour l’image de barbarie  que de tels actes confèrent à un pays qui se veut de droit.

Au moment où l’on apprend que bien tardivement le chef de l’Etat se serait ému de l’affaire et aurait demandé une enquête à la police secrète ( ?), le Mincom, toujours égal à lui-même pour démontrer cette insensibilité dont nous parlons, s’étonne qu’il y ait tant d’agitation sur « une affaire criminelle comme toutes les autres », au moment où « les citoyens doivent s’occuper à autre chose, plutôt que de décourager (avec des histoires d’enfants volés) les investisseurs à venir s’implanter dans notre pays (…) d’autant plus que notre taux de croissance est déjà de 5% »  .Admirez donc comment un prétendu besoin d’investisseurs étrangers peut servir d’alibi à la complaisance d’un Etat devant une injustice organisée contre des personnes aussi fragiles qu’une fille de 17 ans et son bébé.

Voici donc les Camerounais en face d’un gouvernement qui ne se sent pas offensé par l'offense faite à une maternité innocente, faite à un innocent arrivé au monde depuis quelques heures, faite aux droits de l’enfant et de la mère, faite à la dignité de l’homme tout court ; un gouvernement  dont les membres ne ressentent pas sur leur joue la brûlure du soufflet appliqué à une autre joue, quelle qu'en soit la couleur,  et dont nous devons dire qu’ils ne sont pas dignes du nom d'homme.

Voici les Camerounais en face d’un gouvernement qui aura tout retenu de la France, sauf ces bons conseils du Général de GAULLE disant que  « Celui qui veut commander aux hommes doit se souvenir de leur souffrance, et de sa propre faiblesse », ou encore que « c’est avec des symboles qu’on gouverne les hommes »

Une instruction ferme du chef de l’Etat, ou du Premier ministre, demandant que les autorités hospitalières s’expliquent dans cette affaire, et qu’une enquête soit conduite sur ce qui est loin d’être une banalité, induisant des poursuites judiciaires le cas échéant, eût été un symbole suffisamment fort pour donner du Cameroun et ses dirigeants autre chose qu’une piètre figure de pays de trafiquants officiels d’enfants et de tortionnaires moraux. Il nous semble au Messager, que gouverner dans l’indifférence ou la complaisance à l’égard de la souffrance d’une partie ou tout son peuple est constitutif du crime de torture morale.

Il n’y a pas pire torture morale que de demander à une élève de 17ans qui a déjà  perdu son année scolaire, et peut-être compromis ses études, de croire que, comme une simple mère porteuse, elle ne verra jamais l’enfant qu’elle a porté et mis au monde, en misant sur le fait que mensonges manipulateurs, intimidations et lassitude induite, viendront à bout de sa résistance.

Sauf que, avec cette politique de l’autruche, le masque d’insensibilité devrait bientôt tomber, avec le risque d’entraîner probablement le premier grand scandale judiciaire de l’année 2012. Où iraient donc se cacher les menteurs d’aujourd’hui ?

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