08/02/2012 01:51:57
Kenya : La Haye change la donne
La Cour pénale internationale contraint l'élite à repenser les fondamentaux de la politique ethnique.
Africa Intelligence
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

La Cour pénale internationale contraint l'élite à repenser les fondamentaux de la politique ethnique.

En approuvant l'inculpation de quatre très hauts responsables, la Cour pénale internationale (CPI) a commencé à remettre en cause les réseaux dirigeants sur lesquels repose le système de clientélisme ethnique du pays. Au même moment, la nouvelle constitution est en train de donner aux activistes libéraux et aux anciens réformistes le poids qui leur manquait. Le président Mwai Kibaki a ignoré les appels des groupes de la société civile en faveur de la démission de deux des inculpés, le vice-premier ministre et ministre des fi nances Uhuru Muigai Kenyatta, 50 ans, et le patron de la fonction publique Francis Kirimi Muthaura, 65 ans. Les deux autres sont William Ruto et Joshua arap Sang. Ils sont inculpés de crime contre l'humanité, de meurtre, d'expulsion et de persécution.

Kibaki a néanmoins demandé à l'Attorney General Githu Muigai de nommer un tribunal pour examiner les implications juridiques de la décision et les options possibles. Le gouvernement n'est pas impliqué en tant que tel. Kenyatta et Muthaura le sont à titre individuel.

Muigai a aussitôt déclaré lors d'une conférence de presse qu'il n'y avait aucune raison légale pour que les deux hommes quittent leur poste. Il s'était en cela totalement mépris sur le climat politique du pays. Kenyatta et Muthaura ont démissionné quelques heures plus tard.

Raila Odinga
Raila Odinga

Muthaura, qui a largement dépassé l'âge de la retraite et a subi un pontage coronarien l'an dernier, avait souhaité démissionner dès que les accusations avaient été confirmées. C'est l'un des plus proches conseillers de Kibaki. Kenyatta est considéré comme le successeur désigné de Kibaki pour la direction du Gikuyu, Embu, Meru and Akamba Association (GEMA), dit aussi groupe du "Mount Kenya". C'est lui qui aurait la meilleure chance de l'emporter sur l'autre favori pour la présidence, le premier ministre Raila Odinga. Selon la rumeur, la famille de Kenyatta a fait pression pour qu'il démissionne, et se concentre sur l'affaire afin de gagner le procès et de s'assurer que ses intérêts financiers restent intacts.

Toutefois, de récents sondages d'opinion semblent montrer que la popularité d'Odinga est en baisse, tandis celle de Kenyatta grandit chaque mois. Dix points seulement les séparent. Selon l'accusation, Kenyatta et Muthaura auraient rencontré le président et des membres de la milice kikuyu interdite des Mungiki à la présidence à deux reprises au moins, avant et durant les élections de 2007. Les juges disposeraient de preuves qui auraient été fournies par un membre du haut commandement des Mungiki. Selon lui, ces réunions avaient pour objet de recruter des membres de la secte pour mener des attaques dans deux villes de la vallée du Rift, Nakuru et Naivasha.

L'accusation affirme que Kenyatta aurait versé 31 millions de shillings kenyans (environ 360 000 dollars) au leader Mungiki Maina Njenga, dont les forces sont entrées en action fi n janvier 2008 - alors que Njenga se trouvait à la prison de Naivasha, où il purgeait une peine de cinq ans pour détention d'armes. Maina Diambo, un Mungiki qui figurait parmi les invités à la présidence le 26 novembre 2007, aurait eff ectué les transferts de fonds. La présidence a rapidement démenti ces accusations en expliquant que la rencontre avait eu lieu entre le président Muthaura et un groupe de jeunes, et qu'ils avaient discuté d'un "plan Marshall pour la jeunesse". Kenyatta, selon la présidence, n'était pas présent. Ces éléments pourraient valoir une mise en accusation au président lui-même ou au moins une citation à comparaître.

Elimination des témoins

Il se murmure depuis longtemps que le transfert du contrôleur de la présidence, Hyslop Ipu, l'an dernier, aurait un rapport avec son zèle dans la tenue des comptes. Autre élément suspect, l'assassinat systématique des leaders Mungiki en 2008/2009 par une mystérieuse unité de police Kwekwe, dans le but, semble t- il, d'éliminer ceux qui en savaient trop. Njenga, aujourd'hui évangéliste et militant politique, a récemment affi rmé avoir reçu des menaces de mort.

Kibaki s'est donc trouvé contraint d'accepter les démissions de Kenyatta et Muthaura mais a tenté de limiter les dégâts en conservant Kenyatta comme premier ministre adjoint. Njeru Githae remplace temporairement Kenyatta au poste de ministre des finances, et Francis Kimemia a pris la place de Muthaura. Ancien secrétaire permanent à la sécurité intérieure, Kimemia est un homme expérimenté. Githae, avocat et parlementaire, est surtout connu pour ses prises de position virulentes en faveur de Mount Kenya. Vu la hausse des taux d'intérêts et l'opposition que rencontre la loi de fi nances au Parlement, sa nomination traduit davantage le désespoir que la prudence. Son action sera compliquée car les 600 millions de dollars promis par le FMI pour combler le déficit du budget en 2011/2012 seront sans doute assortis de nouvelles conditions. Les diplomates redoutaient auparavant de devoir négocier avec un ministre inculpé par la CPI, ils vont désormais avoir aff aire à un novice. Githae n'inspire guère confiance en dehors de sa communauté ethnique.

L'opinion est divisée sur le point de savoir si des suspects de crimes contre l'humanité doivent ou non occuper des fonctions officielles. Les défenseurs de Ruto et Kenyatta, et d'autres, affirment que rien ne les empêche légalement de faire campagne.

Mutula Kilonzo
Mutula Kilonzo

Plus important, certaines voix au sein du Party of National Unity (PNU) de Kibaki s'opposent à leur candidature, notamment le ministre de la justice Mutula Kilonzo du Wiper Democratic Party (ex-ODM-Kenya), qui estime qu'ils n'ont aucun droit de postuler. Après confirmation des accusations, Kenyatta et Ruto ont rapidement organisé des rassemblements monstres dans leurs fi efs ethniques en accusant Odinga d'être responsable de leurs difficultés. Aussi étrange que cela puisse paraître, l'idée d'un complot plus ou moins orchestré par Odinga est de plus en plus souvent évoquée.

La CPI ne recueille plus que 54% d'opinions favorables contre 85% au départ. Même l'épouse du premier ministre, Ida Odinga, a demandé à ce que l'affaire revienne devant les tribunaux kenyans. La brouille entre Odinga et Ruto lui coûte cher, surtout dans son bastion de la vallée du rift, dont l'appui, en 2007, avait été un élément-clé de sa campagne. Il n'a pas su réunir une large coalition ethnique autour de sa candidature présidentielle. Son adjoint, Wycliff e Musalia Mudavadi, a rapidement annoncé qu'il était candidat à la tête de l'ODM. Il insiste pour que le candidat soit choisi par la base et non par des délégués réunis en conférence. Il semble par ailleurs vouloir réactiver les réseaux dormants de la Kenya African National Union pour appuyer sa candidature.

Odinga va désormais devoir se battre. Mudavadi apparaît comme une option de plus en plus séduisante pour le duo Kenyatta- Ruto au cas où ils ne pourraient pas se présenter. L'habileté légendaire d'Odinga à générer l'inattendu joue toutefois en sa faveur. Figure familière de l'ère politique post-Daniel arap Moi, Odinga devrait habilement tirer profi t de ses avantages. Mais Kenyatta et Uhuru font feu de tout bois. Une présidence Kibaki ou Ruto serait le meilleur rempart possible contre la justice internationale. Ils peuvent se présenter, mais ne peuvent se cacher.

Publicité
Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE