18/02/2012 07:49:18
Civilisations...
On ne se méfie jamais assez de ce qu’écrivent les journalistes et de ce que disent les politiciens. En 2005, un grand magazine parisien avait consacré un article à l’histoire des mots, dans lequel son auteur affirmait doctement que l’Afrique noire n’avait pas connu de système d’écriture.
Le nouveau courrier
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

En 2006, j’avais écrit cette introduction pour mon livre "Quand les Noirs avaient des esclaves blancs", consacré aux grands empires soudanais, livre dont l’ambition était de mieux faire connaître ces civilisations africaines, où l’écriture, les sciences, et les arts tenaient une place de choix. Six ans plus tard, en écoutant le ministre
français Claude Guéant expliquer que "toutes les civilisations ne se valent pas", je constate que ces lignes n’ont pas pris une ride. Alors, les voici...

On ne se méfie jamais assez de ce qu’écrivent les journalistes et de ce que disent les politiciens. En 2005, un grand magazine parisien avait consacré un article à l’histoire des mots, dans lequel son auteur affirmait doctement que l’Afrique noire n’avait pas connu de système d’écriture.

Quelques semaines plus tard, un député avait cru bon de justifier la fameuse "loi de la honte", votée par une majorité de ses pairs, en expliquant que « la colonisation française avait eu un rôle positif » parce qu’elle avait permis notamment d’apporter l’école aux petits Africains. Ces deux affirmations sont fausses, ni plus ni moins.

L’Afrique noire a connu par le passé pas moins de sept systèmes d’écriture qui, pour des raisons historiques, n’ont pas eu le développement de ceux des peuples asiatiques et européens : les écritures arako et nsibidi du Nigeria, giscandi du Kenya, bamoundu Cameroun, ou encore mende de Sierra Leone, pour ne citer qu’elles. Faut-il par ailleurs rappeler que c’est au Congo que l’archéologue belge Jean de Heinzelin de Braucourt a découvert, en 1950, la plus ancienne calculette préhistorique, connue aujourd’hui sous le nom de "bâton d’Ishango" ? Il s’agit d’un petit os datant de 20 000 ans av. J.-C., sur lequel figure une série de nombres et qui prouve que les Africains maîtrisaient également les mathématiques bien avant tout le monde.

De même, il existait sur le continent africain des écoles et des universités dès le Moyen Âge, donc bien avant l’arrivée des premiers explorateurs européens. C’était le cas notamment dans l’empire de Mali, où la scolarité était obligatoire dès l’âge de 7 ans et se poursuivait à la faculté de Djenné ou de Tombouctou, dont le niveau des enseignements n’avait rien à envier à leurs homologues de Cordoue, Damas, Grenade ou du Caire. Le Moyen Âge fut plus particulièrement en Afrique de l’Ouest une période faste, marquée par un bouillonnement culturel, un développement économique et une stabilité politique incarnés par trois grands empires, celui de Ghana, de Mali et du Songhay, qui égalaient en puissance leurs lointains voisins arabes et européens, avec lesquels ils entretenaient des relations suivies.

Ces empires, dressés dans ce qu’on appelait autrefois le Soudan occidental, étaient si riches que leurs souverains se permettaient de s’offrir des esclaves blancs. Une preuve, s’il en fallait, que les Africains ne nourrissaient jadis, avant la traite négrière et la colonisation qui les ont affaiblis, aucun complexe vis-à-vis des Arabes et des Européens. Bien au contraire ! Ils s’inscrivaient eux aussi dans une démarche de domination et de conquêtes. En outre, les empereurs soudanais étaient, sur bien des plans, en avance sur leur temps. Soundiata Keita fit adopter dès le XIIIe siècle une véritable charte des droits de l’homme et du citoyen, la fameuse charte de Kouroukan Fouga. Aboubekr II entreprit de traverser l’Atlantique et de rallier l’Amérique bien avant Christophe Colomb, comme le rapporte un auteur égyptien du XIIIe siècle. Mohamed Aboubakr créa dès le XVIe siècle une armée de métier et un ministère de… l’intégration pour les Blancs, qui déferlaient dans le pays.

On est loin de l’image, colportée non sans arrière-pensées par des auteurs comme Voltaire, d’une Afrique maudite, passive, habitée par des monstres ; loin également du discours de Dakar d’un Nicolas Sarkozy sur l’immobilité d’une Afrique où il n’y aurait de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès ; loin enfin de la vision occidentale généralement réductrice et infantilisante des Africains, présentés non pas comme des sujets et des acteurs, mais exclusivement comme des objets et des victimes de l’histoire. Eux-mêmes se complaisent d’ailleurs dans cette posture, en résumant le plus souvent leur passé à la seule période de la traite négrière, au point d’oublier que leurs ancêtres ont bien avant cela fondé de grandes civilisations et joué un rôle important dans la marche du monde.

C’est ce que démontre ce livre qui raconte, dans leur grandeur et leur décadence, l’histoire de Ghana, de Mali et du Songhay. Trois empires qui rappellent, à tout le moins, qu’il y eut bel et bien en Afrique une sorte d’âge d’or, et qu’il appartient plus que jamais aux Africains de le ressusciter pour s’inventer un grand avenir !

Serge Bilé

Publicité
Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE