28/02/2012 02:22:16
Réflexions sur le discours prononcé par Thabo Mbeki
L’accroche : «Thabo Mbeki : Voici comment nous devons défendre notre souveraineté», n’a pas été suivie, loin s'en faut, d'un texte à la hauteur des attentes que sa lecture a pu faire naître chez nombre d'africains.
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

Réflexions sur le discours de l'Université du Cap, prononcé par Thabo Mbeki, le 16 février 2012.

Le discours prononcé par Thabo Mbeki (Université du Cap, 16 février 2012), largement repris par la presse et les sites d’information numériques du continent africain, a suscité un enthousiasme que nous nous expliquons difficilement.

Le titre passablement trompeur, utilisé par les rédactions pour présenter les passages les plus marquants de l’intervention de l’ancien président sud-africain, participe autant que le contenu de l’intervention de ce dernier, à nous plonger dans un abîme de perplexité.

L’accroche : «Thabo Mbeki : Voici comment nous devons défendre notre souveraineté», n’a pas été suivie, loin s'en faut, d'un texte à la hauteur des attentes que sa lecture a pu faire naître chez nombre d'africains. Vainement nous avons cherché dans les mots choisis par M. Mbeki, ou dans les concepts auxquels ils renvoyaient, le début de l’énumération des moyens devant être mis en œuvre pour assurer à l’Afrique la défense efficace de sa souveraineté, contre les agressions criminelles des coalisés occidentaux contrôlant l’ONU.  Nulle explicitation du raisonnement intellectuel, précédant nécessairement la praxis, entraînant la fin de la mise en coupe réglée de ce continent que nous désirons indépendant, pacifié et prospère.

Mise en perspective...

Thabo Mbeki
Thabo Mbeki

Il n’est pas question ici de s’opposer pour s’opposer, suivant ainsi une inflexion traditionnelle de l’intellectuel pinailleur, fossoyeur par gout de la polémique de la réflexion politique. Il s’agit plutôt de mettre en perspective un discours policé, timoré, empiriquement inefficace, à l’aune de la désespérance et des souffrances des populations du continent et symbolique de la trop grande prudence d’élites africaines pourtant confrontées à la dure réalité des rapports internationaux.

Thabo Mbeki qui, doit-on le rappeler, a dirigé un Etat africain, se contente d’énoncer des vérités intégrées dans leur globalité par les populations noires, continuation des politiques orchestrées par les coalisés occidentaux.

Précision d’importance : ces derniers n’étant jamais partis d’Afrique, la persistance de leur ingérence ne peut être assimilée à une recolonisation, tout au plus doit-elle être analysée comme une colonisation plus subtile.

Divorce et impuissance...

On est en droit de se demander si le discours prononcé à l’université du Cap ne formalise pas un hiatus générationnel, divorce entre une élite africaine déçue de constater la barbarie ontologique d’un Occident, pourtant perçu comme un partenaire potentiel et neutre, et une jeune génération plus ferme sur les positionnements à adopter face à ce dernier.

N’est-il pas inconsciemment l’aveu d’impuissance d’une classe politique, ayant échoué à apporter les réponses susceptibles de faire évoluer la réalité des rapports de domination imposés à l’Afrique, inchangés dans leur nature et à présent maquillés grossièrement dans leur aspect ?

Ces questions se posent à la lecture du discours de M. Mbeki.

1. Car y-a-t-il encore un responsable politique africain honnête pour découvrir qu'en 2012, l’Afrique n’est qu’une dépendance occidentale, notamment française ?

2. Qu’elle abrite des organisations intégrées, dont les avis sont méprisés par l’Occident ?

3. Que l’ONU et ses démembrements ne sont que des instruments de politiques coloniales, utilisés sans modération ni tact, perpétuant les ponctions de matières premières, devises et potentiels humains du continent noir ?

4. Que les rhétoriques consacrées de la défense des droits de l’homme et de la promotion de la démocratie ne sont que chevaux de Troie, dérisoire attelage, annonciateurs de la misère et du non-développement?

5. Que le droit d’ingérence pour cause humanitaire n’est qu’une sophistication de la perverse pensée géopolitique occidentale, ne visant qu’à poursuivre l’asservissement de populations plus faibles et la préservation amorale d’intérêts occidentaux?

6. Quid novi dans le fait d’affirmer que les organisations continentales (UA et CDEAO par exemples) sont dépendantes des subsides du maitre ?


Une fausse joie...

A notre grand regret, Thabo Mbeki n’offre aucune piste concrète menant à la réalisation de l’indépendance continentale.  L’exposé maitrisé de la situation, n’apporte rien de nouveau sous le soleil africain.

Il est a noter que le déroulement des évènements ivoiriens et libyens ne sont source d’étonnement pour aucun africain conscient, tout au plus matière à colère et amertume. Seuls, ceux encore naïfs ou subjugués par la mélodie grinçante du discours des dirigeants des Etats occidentaux, ont eu une épiphanie.

Nous sommes d’autant plus restés sur notre faim, que Thabo Mbeki ayant effectué un brillant parcours politique (ne pouvant l’avoir laissé ignorant du caractère inchangé de la soumission africaine, corollaire de la domination occidentale), ses propositions inspirées par une solide expérience du pouvoir, auraient pu entrainer des mesures tangibles applicables à moyen terme, du moins par les plus sincères de nos responsables politiques.

Subséquemment, son message ne contenant aucun élément susceptible de réorienter intellectuellement ou matériellement les peuples africains vers leur liberté, il ne constitue tout au plus, qu’un cours de rattrapage pour les derniers de la classe.

Une thématique survolée...

Thabo Mbeki
Thabo Mbeki

Les questions de forme de nos instances supranationales, ne sont pas à notre sens le cœur du problème lorsqu’on aborde le concept de souveraineté des Etats africains, ni le principe du respect de la démocratie en lui-même. Cette dernière, dans sa conception purement théorique est bien souvent un leurre détournant les africains des problématiques les plus urgentes. Sans souveraineté, il ne peut y avoir de démocratie, l’une précédant l’autre.

Nous référant au discours du Cap, la reconnaissance de la duplicité de dirigeants occidentaux, usant de la légalité internationale comme justification de leurs actions criminelles, n'est qu'un constat et n’entre pas dans les moyens permettant à l’Afrique et aux pays qui la composent d’affirmer leur souveraineté.  Cette duplicité n’est pas une nouveauté, elle est même la caractéristique des relations internationales, telles que conçues selon les canons occidentaux.

Il en est de même du rapport fait par Thabo Mbeki de la désunion politique d’états africains, dirigés dans leur écrasante majorité par de serviles préfets, plats valets, couards et courbés.  Il en est également de même concernant le constat de l’emploi de la violence, expression de la barbarie du monde occidental.

Ces énonciations n’interagissent pas avec la notion de souveraineté. Dans leur grande majorité leurs effets nocifs seraient atténués par la réalité d’une maitrise totale et donc véritable de cette dernière.

Une autre réalité s'impose...

Du discours, sont absentes réponses et solutions empiriques, que d’aucuns qualifient de radicales, permettant d’atténuer les souffrances de l’homme africain. Que les contempteurs de la volonté d’opposition frontale avec l’impérialisme occidental, dénommée anticolonialisme dogmatique par ces derniers, passent leur chemin.(1)
Il faut l’affirmer avec force : Il n’y a pas d’indépendance à minima, une indépendance parcellaire n’est que le cache-sexe d’une domination totale.  Que peut une Afrique, telle que décrite dans son discours par Thabo Mbeki, n’ayant que le droit et la diplomatie comme réponses face aux tenants du désordre et de la force brute ? 

Ahouansou Séyivé
Ahouansou Séyivé

Le raffinement des méthodes, les propos chantournés, les embrassades factices des bandits occidentaux Obama, Sarkozy et Cameron (ce sont des bandits au sens littéral au regard de leur action en Afrique), ne doivent pas faire oublier que nous vivons dans un monde où seule la force fait droit et invariablement le précède.

Évoquer la défense des souverainetés africaines sans mentionner la nécessité pour l’Afrique d’assurer sa défense, en chassant tout d’abord les vestiges des armées coloniales de son sol et en développant ses potentialités militaires, est tout simplement passer à côté du sujet.

N’est maitre chez lui que celui qui en détient les clefs, non celui qui, usant de formules juridiques ou de concepts politiques (de nul effet car laissés à la libre appréciation de son contradicteur), pense faire triompher son point de vue par la dialectique.

Précision utile : Laurent Gbagbo se retrouve emprisonné à la Haye car ayant ignoré (ou feint d’ignorer) la morale de la fable du loup et l’agneau, fondement du droit international : la raison du plus fort est toujours la meilleure.

Raisonner et argumenter n’est efficace que lorsque que les interlocuteurs se situent sur un même pied d’égalité.
Établir une discussion n’est d’aucune utilité lorsque l’une des parties est en mesure d’imposer son point de vue, sans risque de représailles et cela, quand bon lui semble. Pour l’Afrique, «discuter» avec les membres les plus éminents de la «Communauté internationale» équivaut à recevoir gifle sur gifle, sans éprouver le besoin de tendre l’autre joue, puisqu’enserrée dans l’étau de la suprématie occidentale.

Repenser et accepter l'usage de la force dans le cadre de la défense des souverainetés africaines...

La souveraineté découle avant tout de la maitrise de son territoire, découlant elle-même de la capacité d’empêcher les intrusions étrangères en ayant recours à la force légitime. L’Afrique étant de ce point de vue d'une insigne faiblesse, il est étonnant que Thabo Mbeki n’ai pas évoqué ce point précis, pourtant quadrature du cercle des souverainetés africaines. 

La liberté, l’indépendance et la souveraineté des peuples se modulant selon leur puissance militaire,  les propos de l’ancien président sud-africain sonnent étrangement, en effet: sans armes, point de souveraineté. Comment repenser la défense des souverainetés continentales sans aborder la mise en place et le renforcement de forces armées nationales et supranationales, limitant, voire interdisant, les interventions intempestives de la «Communauté internationale» dans les affaires internes africaines?

La Grande-Bretagne souffrirait-elle une solution imposée par les bombes et une milice internationale, concernant son problème irlandais ? 

Israël tolérerait-il l’imposition par une armée étrangère, sous bannière onusienne, le règlement de la question palestinienne ?

Benito Sylvain
Benito Sylvain

Ce qui reste du domaine de l’impensable pour les pays réellement souverains, est d'une évidente banalité pour les pays africains.

Il est impératif pour les responsables politiques africains de faire leur aggiornamento géopolitique : le recours à la force contre l’Occident et les manifestations indésirables de sa présence sur le sol africain n’est pas une grossièreté, c’est même la première des politesses due aux peuples africains.

Malheureusement, cette vision ne semble pas partagée par une génération d’hommes politiques accordant une importance démesurée au simple combat dialectique avec l’Occident, obsédés par la bienséance et les formes, lorsqu’il s’agit de se pencher sur la question du respect des souverainetés africaines.

Il est pourtant difficile, voire quasi-impossible, d’imaginer une Afrique défendant sa souveraineté sans user de la force ou en étant incapable de le faire en cas d’absolue nécessité.

Nous espérons que ce principe de simple bon sens, soit à l'avenir assumé par des responsables politiques, ne fuyant plus leurs responsabilités historiques et qui ayant saisi le caractère décisif de cette thématique lui accordent un prolongement autre que théorique, redonnant par la même, tout son sens au terme souveraineté, ce qui n’est soumis au contrôle d’aucun autre Etat.

Benito Sylvain énonçait en 1901 «En abusant indignement de la puissance matérielle que lui assure sa funeste maîtrise dans l’art de tuer, en entravant dans un esprit hautainement égoïste l’évolution et le bonheur des autres peuples, l’Europe, depuis le règne à jamais néfaste de Napoléon, constitue un danger terrifiant pour l’humanité tout entière [...] Dans l’intérêt de tous, il importe d’opposer une digue à sa puissance homicide.»(2)

Les coalisés occidentaux contrôlant l'ONU, jouent aujourd'hui le rôle dévolu à l'Europe dans l'exposé de Benito Sylvain.

Sa conclusion reste, à notre grand regret, totalement d'actualité...


Ahouansou Séyivé


(1) http://alternativesetcoherence.blogspot.com/2011/10/lexigence-de-radicalite.html
(2) Benito Sylvain  (Haïtien et docteur en droit, fut aide de camp de l'Empereur d'Ethiopie) , Du sort des indigènes dans les colonies d'exploitation. Paris, L. Boyer, 1901 p398.

Publicité
Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE