05/03/2012 02:05:50
Soyons réalistes, exigeons le possible!
Il est loisible de condamner un Occident prédateur et violent, obérant le développement du continent, et condamnant une large part de l’humanité, si ce n’est à la misère, du moins à  la précarité.
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Il est aisé de porter un regard rétrospectif sur l’histoire contemporaine de l’Afrique noire, de dresser bilans et constats accablants portant sur les agissements de tel ou tel dirigeant corrompu, agent de la globalisation se dissimulant derrière un progrès économique illusoire et étouffant son peuple.

Il est loisible de condamner un Occident prédateur et violent, obérant le développement du continent, et condamnant une large part de l’humanité, si ce n’est à la misère, du moins à  la précarité.

Reconnaissons-le, cela est loin d’être suffisant. S’opposant à l’asservissement, à la violence et la prédation occidentale, que sont devenues les forces de proposition des élites africaines ?

Face à une mondialisation, expression de la volonté normalisatrice des élites occidentales et établie selon l’arithmétique criminelle des marchés financiers, quelle est l’alternative économique et civilisationnelle proposée par l’Afrique ?

Quelle est la réponse, la contre-révolution mise en œuvre, d’un point de vue conceptuel, découlant des postulats de la pensée africaine?

Il est malaisé d’en dresser un tableau didactique qui se dressant comme un horizon subversif, s’opposerait à une vision de l’homme, réduite à la simple expression d’agent consumériste et imposée par la pensée dominante émanant de paradigmes occidentaux.

Il serait judicieux de dépasser le simple bilan de l'emprise multiséculaire, fondée sur un avantage technologique (à bien des titres superficiel), manifestation d’une volonté nietzschéenne de pouvoir, que les plus «réalistes» exhibent comme raison unique et principale du retard paralysant le continent africain.  Ne nous voilons pas la face: la soumission des peuples africains, est aujourd’hui pour bonne partie, à mettre au débit d’élites inconséquentes et peureuses, n’ayant pas acceptées les responsabilités qui étaient les leurs.

Face à un Occident défendant ses intérêts, la logique eut été l’opposition d’intérêts divergents.  Cette opposition, traduction de rapports de pouvoirs, certes disproportionnés dans leur globalité, ne peut se réduire à la description de rapports de forces défavorables à l’Afrique noire.

La véritable explication est à trouver dans la démission d’une élite, incapable d’assumer ses prérogatives naturelles. L’Afrique postcoloniale ne peut se résumer à une synthèse d’hommes de pouvoir serviles et  manipulés depuis Paris, ayant pris en main les destinées de territoires nouvellement affranchis.

Au-delà d'une géopolitique de l'Afrique vue à travers ce prisme réducteur, se dessine la faiblesse morale et idéologique d’une caste ayant préempté les destins de peuples jadis accablés par le travail forcé, les ponctions en tout genre et ayant apporté plus que leur écot à la libération d’une France, ersatz de mère-patrie, collaboratrice-asservie par l’Allemagne nazie, ingrate et structurellement raciste.

Évacuons ce passé révolu, la simple mise à l'index des dirigeants d'hier est datée et insuffisante.  Excepté de trop rares figures de la mythologie africaine contemporaine, les points de repères de la lutte émancipatrice sont non seulement rares, mais souvent invisibles.

Le recours au culte des glorieux combattants d’antan est l’excuse qui permet aux intellectuels d’aujourd’hui de ne pas s’impliquer significativement et efficacement, dans le combat pour l’indépendance continentale.  Que l’on considère l’action politique de Laurent Gbagbo d’un œil bienveillant ou non, la question centrale posée de façon liminaire par l’ex-chef d’état ivoirien reste lancinante.

Sommes-nous disposés à rester sous le joug des institutions internationales telles que le FMI ou la Banque Mondiale? Accepterons-nous sans limites le diktat français du franc CFA, largement, voire totalement inspiré par le nazisme monétaire. Subséquemment et primordialement, acceptons-nous sans broncher, l’ordre juridique international, incarné par la CPI et imposé par les puissances occidentales, ayant pour fondement un racialisme ontologique, perceptible par tout africain conscient ?

Les intellectuels, garants des syncrétismes de la pensée africaine, de ses déclinaisons en tant que force de proposition, sont mis face à leurs responsabilités. Il est inutile de revenir sur les souffrances des populations africaines: leur matérialité est plus que perceptible.

La question est simple et évidente : que proposent-ils ?

Cette interrogation et sa réponse matérielle restent la pierre d’achoppement, l’alpha et l’oméga de toute pensée globale permettant la mise en place de politiques, violentes ou pacifiques, amenant à l’indépendance du continent noir.

A un Occident acceptant de sacrifier sa classe moyenne, terreau de son dynamisme économique et de son pacte social, résolu à durcir ses relations avec les peuples dit faibles, quelles sont les orientations induites par les décideurs politiques africains, inspirées par les réflexions de ceux qui détiennent en sus de l’autorité morale, l'autorité intellectuelle, ceux qu’il convient de nommer les sachant ?  A vrai dire, elles se font toujours attendre.

La voie n’est ni symétrique, ni médiane, ni celle d'un positionnement négatif, simple "noircissement" des postulats occidentaux, elle se doit d'être révolutionnaire au sens de radicalement nouveau. Elle doit être celle d’une Afrique innovante assumant son paradigme, unie dans sa pluralité et combattante, décidée à opposer non seulement une résistance résolue à l’Occident et à ses sirènes, mais aussi et surtout à imposer un modèle concurrent, non fondé sur l’accumulation de capital. 




L'élite intellectuelle africaine, se perdant dans des combats d’arrière-garde ou de petits coqs, ne se retrouve que sur un point : dresser le constat d’une classe dirigeante déliquescente passée ou présente, que bien souvent elle ambitionne de rallier ou de séduire.  Mais quid de la satisfaction à moyen ou long terme de besoins des populations ?

Alors que certains en Occident, dans une volonté sempiternelle d’imposer un modèle applicable à tous selon une conception verticale, pensent une décroissance blanche, l’Afrique reste avare de solution globale, ne serait-ce que continentale.

Quelle peut-être l’importance de chiffres de la croissance africaine s’ils ne traduisent qu’un copié-collé du tout consumériste occidental, d’une compétition faussée entre agents économiques et citoyens africains ? L’eldorado illusoire que nombre d’africains rencontrent en arrivant en Occident, est-il celui qu'ils souhaiteraient trouver sur leur sol natal ?

La disparition des solidarités, incarnée par l’affaiblissement de ce que l'on définit comme étant l’Etat-providence et l'absence de politiques de redistribution des richesses, est-elle le nouvel horizon africain ?  La soumission aux marchés financiers, ayant amené la Grèce à détruire durablement son tissu économique et social, est-elle l’avenir envisagé pour les enfants d’Afrique ?  Sous couvert de développement et de démocratie, les Etats Africains doivent-ils succomber aux sirènes du tout libéral et du tout marchand ?

Le bonheur, la liberté et l’épanouissement se trouvent ailleurs que dans la possession d’une  tablette I-pad ou l’alignement sur la décadente société consumériste occidentale.

Malheureusement l’élite intellectuelle africaine, «diasporisée» ou non, est présentement incapable de proposer des solutions philosophiques et économiques s’écartant d’un alignement symétrique sur l’Occident, car trop occupée à vouloir être adoubée par celui-ci, par frilosité ou manque d'audace.

En panne d’inspiration, certains de ses membres adoptent même une position figée et passéiste et se réfugiant derrière la figure tutélaire de Cheik AntaDiop, prônent de façon inepte un retour à l’âge des pyramides et des pharaons, qui s’il a bien été nègre, appartient à une histoire révolue.

Faire vœux de modernité n’est pas forcement singer l’Occident. De la même manière, faire vœux de syncrétisme noir n’est pas revenir à l’âge des pyramides, ni adopter un patronyme fleurant bon la momie embaumée il y a trois milliers d’années.

La voie n’est ni symétrique, ni médiane, ni celle d'un positionnement négatif, simple "noircissement" des postulats occidentaux, elle se doit d'être révolutionnaire au sens de radicalement nouveau. Elle doit être celle d’une Afrique innovante assumant son paradigme, unie dans sa pluralité et combattante, décidée à opposer non seulement une résistance résolue à l’Occident et à ses sirènes, mais aussi et surtout à imposer un modèle concurrent, non fondé sur l’accumulation de capital.

L’exemple des conséquences en Libye et en Syrie de l’acceptation mimétique de ce modèle , par des pays arabes se contentant de se courber devant le dieu dollar, devrait servir de repoussoir efficace.

Les cassandres et esprits chagrins exciperont toujours de difficultés purement factuelles, d’insurmontables points de détails ne tenant qu’à la personnalité de tel ou tel théoricien.  Mais à la vérité l’Afrique tient son destin entre ses mains, non par parce qu’un avenir radieux et hypothétique, gravé dans la roche des pyramides de Khephren ou Mykérinos s’offrirait à elle, non pas par la magie de l'africanisation des règles de l’économie libérale dressées par la Banque Mondiale, encore moins d’après les dynamiques commerciales univoques célébrées par les thuriféraires d’une Afrique soudainement sinisée.

L’Afrique, berceau de l’humanité, porte les ferments de son émancipation et de son développement dans sa jeunesse, sève vigoureuse, ambitieuse et politisée, désireuse de se réaliser et de secouer le joug de la domination, qu’il soit occidental ou local.

A cette force tellurique immense, il ne reste qu’à contrôler ses soubresauts, lui permettant de mettre au pas une intelligentsia encore indécise, oscillant entre compromis et rejet d’un modèle qui n’a d’universel que ses concepts les plus superficiels et aliénants.

Elle se doit simplement, suivant l’exhortation du révolutionnaire Che Guevara, et soutenue par une élite intellectuelle audacieuse rajeunie et véritable force de proposition, d’être réaliste et exiger non pas l’impossible, mais un possible autre s'écartant de celui que la finance internationale et ses séides nègres cherchent à imposer…

Ahouansou Séyivé

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