05/03/2012 03:18:24
Frilosité. Ces livres qui font peur au régime du Cameroun
Moult cérémonies de dédicace d’ouvrages de bonne facture, ont été interdites par des larbins de l’ordre aux motifs de manifestations non déclarées et /ou trouble à l’ordre public. De Charles Ateba Eyene à Bertrand Teyou, en passant par Charles Onana…Mongo Beti, nombre d'auteurs ont été victimes de la frilosité des autorités publiques. Evocation.
Le Messager
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Dédicaces interdites. Plusieurs auteurs muselés au Cameroun

Moult cérémonies de dédicace d’ouvrages de bonne facture, ont été interdites par des larbins de l’ordre aux motifs de manifestations non déclarées et /ou trouble à l’ordre public. De Charles Ateba Eyene à Bertrand Teyou, en passant par Charles Onana…Mongo Beti, nombre d'auteurs ont été victimes de la frilosité des autorités publiques. Evocation.

Ceux qui espéraient cuisiner Charles Onana, auteur du livre intitulé «Côte d’Ivoire : le coup d’Etat », au cours de la cérémonie de dédicace de cet ouvrage prévu au Hilton hôtel de Yaoundé, jeudi 23 février 2012, continuent de ronger leur frein. La rencontre programmée entre l’auteur, l’éditeur et les mordus des belles lettres, pour disséquer cette nouvelle production littéraire, n’a pas eu lieu. Le Messager n°3540 du vendredi 24 février 2012, citant l’ambassadeur de Côte d’Ivoire au Cameroun, sieur Adama Dosso, indique que «les organisateurs de cette manifestation ne l’ont pas déclarée». En guise de réponse du berger à la bergère, Benjamin Lipawing, une des chevilles ouvrières de la mise en œuvre de ce rendez-vous culturel, n’y est pas allé du dos de la cuillère pour crier sa désolation dans la même édition du Messager suscitée. «Tout montre bel et bien qu’il y a eu des pressions diplomatiques. Et c’est dommage».

Pour expliquer les motivations des autorités administratives ayant «censuré» cette cérémonie, et les pressions  diplomatiques, le contenu de l’ouvrage au cœur de la polémique est une indication de la frilosité du régime de Yaoundé à voir les manigances de Nicolas Sarkozy mises à nu dans un livre qui fera date, débattues sur son sol. En réalité, «Côte d’Ivoire, le coup d’Etat » est un cinglant pamphlet contre l’actuel chef d’Etat français, candidat à sa propre succession à l’Elysée.

Charles Onana, journaliste d’investigations, passe au peigne fin les contours alambiqués des crises qui ont secoué la Côte d’Ivoire depuis 2001 d’une part et de l’autre, il peint le tsunami politique qui a malmené les Ivoiriens en période postélectorale, lequel a également débouché sur l’installation d’Alassane Dramane Ouattara à la magistrature suprême d’un pays quasi exsangue. Dans la même veine, Thabo Mbeki, ex-président sud-africain, dans une préface sans fard ni langue de bois, crache sa part de vérité sur tout ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire avec en prime ses distances prises vis-à-vis du jeu trouble des Occidentaux et les postures de la France déterminée à débarquer Laurent Gbagbo alors aux commandes.

Liberté sous contrôle

A coup sûr, ces révélations ont heurté, si ce n’est perturbé la France, les régimes de Yaoundé et d’Abidjan. Comble de la bêtise, le livre distribué comme des petits pains en France, s’est aussi bien vendu au Cameroun, malgré l’interdiction officielle de la cérémonie de dédicace. Qui l’eût cru qu’au Cameroun, malgré l’assurance donnée par Paul Biya, chef de l’Etat, qui a affirmé « qu’on a plus besoin d’aller au maquis pour exprimer ses idées», malgré les avancées démocratiques et la liberté d’expression devenue un acquis, des dirigeants camerounais continuent d’afficher une attitude réfractaire au progrès socioculturel et des reflexes moyenâgeux. Toutes choses qui crédibilisent la thèse d’une liberté sous contrôle au Cameroun.

Une autre illustration, en novembre 2010, Bertrand Teyou publie le livre La Belle de la République bananière : Chantal Biya, de la rue au palais. La cérémonie de dédicace de cette publication est prévue le 3 novembre 2010 dans les installations de l’hôtel Serena à Bali-Douala. Une escouade de policiers lourdement armés débarque sur le théâtre de l’évènement sans crier gare. Bertrand Teyou qui s’entretenait avec des journalistes avant le début de la cérémonie de dédicace est cueilli tel un fruit mûr puis embarqué comme un malpropre par la police. Résultats des courses, la dédicace n'aura finalement pas lieu.

L’on apprendra des sources policières que sur ordre du sous-préfet de Douala 1er, l'événement a été interdit au motif qu’il n'avait pas été déclaré au préalable. Les malheurs de Bertrand Teyou, auteur polémiste (il est déjà l'auteur de l'Antécode Biya paru en 2008) se poursuivent à la prison de New-Bell. Le procureur de la République lui avait infligé un mandat de dépôt le 10 novembre 2010. Accusé de «manifestation illégale et diffamation de nom», Bertrand Teyou a commis un essai au titre très suggestif dont le sujet exploratoire n'est autre que l'épouse du chef de l'Etat, Paul Biya. Ce qui a fait sortir plusieurs thuriféraires du régime de leurs gongs.

Pressions et menaces

Sur un autre plan, les populations de Kribi n’oublieront pas de sitôt la cauchemardesque journée du 18 juillet 2008. Et pour cause, elles sont restées sans voix après s’être déportées en grand nombre à la salle des fêtes de Kribi où devait se tenir la dédicace de l’ouvrage intitulé «Les paradoxes du pays organisateur. Elites productrices ou prédatrices : le cas de la province du Sud-Cameroun à l’ère Biya (1982-2007)» de Charles Ateba Eyene. L’auteur et les invités ont eu la désagréable surprise de trouver les portes de cette salle hermétiquement closes. Pourtant, l’auteur en son temps avait obtenu les autorisations nécessaires auprès des autorités compétentes. «Je suis venu une semaine avant et j’ai rencontré toutes les autorités administratives de Kribi, du préfet jusqu’au sous-préfet en passant par le maire de Kribi 1er qui gère la salle. J’ai reçu toutes les assurances et tous les accords pour cette cérémonie. Le maire m’a confirmé la disponibilité de la salle, tout en émettant quelques réserves », se plaignait-il. Pour parer ce contretemps, Charles Ateba Eyene a mis à contribution sa voiture comme estrade de fortune pour tenir sous les branches d’arbres une dédicace que les forces administratives de la cité balnéaire ne voulaient pas. N’empêche, le livre, un des best-sellers, s’est vendu sans renfort de publicité.

Si l’on remonte le temps, l’on se souviendra qu’en 1972, Alexandre Biyidi Awala alias Mongo Beti publie « Main basse sur le Cameroun, autopsie d’une décolonisation » aux éditions François Maspéro à Paris. Véritable réquisitoire contre les régimes d’Ahmadou Ahidjo et le néocolonialisme français, le livre fait des vagues dès sa mise en vente le 25 juin 1972. L’ouvrage est illico presto interdit et saisi. L’éditeur est poursuivi. L’auteur est l’objet de multiples pressions et menaces. Plus grave, en France, un arrêté du ministre de l’Intérieur de l’époque interdit sa distribution au motif que l’ouvrage est de provenance étrangère alors que Mongo Beti est Français par la nationalité. Comment oublier que nombre de publications de cet éminent romancier ont été interdites ? De « Ville cruelle », en passant par « Remember Ruben » et bien d’autres, des livres en porte à faux avec le système néocolonial français, ont eu du mal à se distribuer au Cameroun ou chez nos ancêtres gaulois.

Alain NJIPOU

Frilosité. Ces livres qui font peur au régime du Cameroun

De Ahmadou Ahidjo à Paul Biya, la littérature à caractère politique connaît des fortunes diverses. Utilisée par le pouvoir pour améliorer son image, elle est censurée lorsqu’elle est pratiquée par les Mongo Beti, Pierre Ela, Fanny Pigeaud, Bertrand Teyou…

Mongo Beti tiendrait certainement la tête du hit parade des écrivains polémistes du Cameroun. Eza Boto (l’homme d’autrui, en langue Ewondo) a en effet donné la mesure de son engagement dès ses premières productions littéraires. Un engagement sans haine et sans amour, pour paraphraser sa toute première œuvre parue aux éditions Présence Africaine, en 1953. Un militantisme qui prend sa vitesse de croisière trois ans plus tard. «Le pauvre Christ de Bomba», paru en 1956 marque le premier scandale et la première interdiction des œuvres d’Alexandre Biyidi Awala de son vrai nom tant en France qu’au Cameroun. Dans un style et une verve qui lui étaient singulières, l’auteur de regrettée mémoire, y fait une description satirique du monde missionnaire et colonial. Inlassable, l’auteur de «Mission terminée» ne s’arrête pas là.

L’agrégé de lettres classiques fait reparler de lui en 1972. Estampillé écrivain anti-colonialiste, Mongo Beti livre «Main Basse sur le Cameroun»  aux éditions Maspero. Une autopsie de la décolonisation. Une fois de plus, l’ouvrage est d’abord censuré en France par le ministre français de l’Intérieur, Raymond Marcellin et sur la demande de Jacques Foccart, le monsieur Afrique de l’époque, le gouvernement camerounais est mis à contribution.Des sources proches des cercles du pouvoir y voient la main de l’ambassadeur camerounais de l’époque en France, Léopold Ferdinand Oyono.

Comme mue par un instinct de défiance, ce militant de la section de l’Union des populations du Cameroun de France refait parler de lui avec, «Remember Ruben». Un autre ouvrage interdit au Cameroun et en France. En fait, l’auteur est considéré par l’extrême droite française, les gauchistes et les Maoïstes comme «un commerçant permanent de la révolution». Ses défenseurs, eux, saluent «la détermination de Mongo Beti à mettre en évidence les deux techniques principales  du néocolonialisme français.» Un système qu’Alexandre Biyidi lui même décrit comme «une conjugaison du mensonge et de la violence.»

«Dans les secrets du palais»

Politique, services secrets, sécurité nationale… Des thèmes chers à un autre de son jeune compatriote Pierre Ela, transfuge de la police nationale dont «Les dossiers noirs sur le Cameroun» paru aux éditions Menaibuc en 2008 se veut un diagnostic révélateur de l’état de santé du Cameroun.

Ancien cadre des Renseignements généraux camerounais, le commissaire Pierre Ela, tout au long de son œuvre dénonce le jeu des influences des services secrets étrangers au Cameroun ; les dessous des mécanismes de fonctionnement du pouvoir ; la face cachée de l’opposition camerounaise mais aussi, « Les dossiers noirs sur le Cameroun » évoque des anecdotes sur quelques personnalités marquantes de l’espace sociopolitique camerounais. Paul Biya, Ni John Fru Ndi, François Sengat Kuoh, le Cardinal Christian Tumi et autres Samuel Eboua... En toile de fond, «l’ancien agent secret de Paul Biya», comme on le surnomme dans les milieux proches du pouvoir pose la question de l’alternance au Cameroun. Au cœur du débat, le problème de l’ingérence de la France dans les affaires intérieures du Cameroun et de la sous-région Afrique centrale.

C’est sur la même toile, que la journaliste française, Fanny Pigeaud, peint le régime Biya. «Au Cameroun de Paul Biya» est dès lors sanctionné. En fait, l’ancienne correspondante de l’Agence France presse au Cameroun, à travers cet ouvrage produit par les Editions Khartala, autopsie les 29 ans de Paul Biya à la tête de l’Etat. Sous cape, l’on reproche à son auteure de troubler la mare paisible du marigot politique camerounais. D’autant que, quelques temps avant sa publication, François Mattei, un autre journaliste français publiait «Le code Biya», un livre présentant Paul Biya sous un angle positif et qui fera l’objet d’un marketing agressif des pouvoirs publics qui ne lésinent pas sur les moyens pour le promouvoir. Au contraire «L’anté-code Biya» de l’auteur camerounais Bertrand Teyou qui sera, lui, interdit. «La belle de la République bananière…», inspiration du même auteur dont la première dame du Cameroun en est l’actrice principale, connaîtra d’ailleurs le même destin. En sus, Bertrand Teyou connaîtra les douceurs des geôles locales.

Moins connu de la légion des «subversifs littéraires», Daniel Ebale Angounou ne manque pas de faits d’armes. Son livre «Sang pour sang : le vrai visage de Paul Biya » interdit de diffusion au Cameroun se veut le témoignage d’un homme du sérail. «J’ai connu Jeanne Irène Biya, femme que je vénérais presque. J’ai aussi connu Roger Motaze. Ce brillant officier. Tous ont été victimes de Paul Biya», y affirme l’auteur. Sa deuxième publication, «Paul Biya : le cauchemar de ma vie» cache mal l’amertume de Daniel Ebale Angounou qui a été incarcéré à 30 mois de réclusion en 1991. l’homme qui réclamait sa  proximité avec les cercles du pouvoir évoque tour à tour la mort de la défunte première dame, Jeanne Irène Biya, le pacte Biya-Ahidjo ainsi que  les raisons de la discorde entre le Cardinal Christian Tumi et l’actuel chef de l’Etat. Entre autres affirmations, l’auteur de «Sang pour Sang» décrit les pratiques d’homosexualité et de zoophilie au palais de l’Unité. Un palais qu’il qualifie de «hanté».

L’évocation n’est pas exhaustive. La publication récente des «Nouvelles interdites depuis 34 ans» du prince Kum à Ndumbe fait apparaître comme un renouveau dans la tradition de censure que connaît la littérature politique au Cameroun depuis l’indépendance. L’ouvrage paru en France évoque le rôle des leaders politiques et traditionnels dans la perpétuation du néocolonialisme en Afrique et au Cameroun. 34 ans après son interdiction, le livre sort du maquis et son auteur pense que la vieillesse relative de son contenu fait foi.

Joseph OLINGA

 

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