12/03/2012 02:46:56
Cameroun. La fin du faire semblant ?
En fait... « un menteur n’est jamais cru même lorsqu’il dit la vérité »
Le Messager
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Le journal Le Messager aurait tort de méconnaître le frémissement qui caractérise depuis quelques semaines le paysage politique du Cameroun, avec d’une part le changement de style dans le déroulement de l’opération épervier, et surtout de l’autre, ce qui apparaît comme une volonté exprimée du Chef de l’Etat, de donner enfin une visée démocratique au processus électoral national. Lequel n’était jusque-là qu’un stratagème du parti majoritaire au pouvoir, pour s’approprier l’électorat par la ruse, la corruption ou la force.

Coup sur coup, et à quelques mois des échéances municipales et législatives, M. Biya, dont on connaît la défiance cynique permanente à l’égard des aspirations citoyennes considérées explicitement ou implicitement comme « sans objet », consent à une refonte du fichier électoral par le moyen de la biométrie, et instruit son Premier ministre de consulter les partis d’opposition et la société civile en vue de la production d’un nouveau Code électoral. Ce ne serait vraiment pas une banalité politique, s’il sifflait ainsi la fin du « faire semblant » démocratique dans son pays.

De la part de l’homme lion, le geste est d’autant plus inhabituel que depuis le retour du  multipartisme à travers les lois de décembre 1990,  le Cameroun  est resté, comme le constate la Conasc dans une analyse que nous ferons notre dans cet éditorial, « un pays qui a de la peine à affirmer, à éprouver et à prouver son pluralisme politique malgré l’existence de près de 300 partis politiques légalisés ». L’explication du fait étant que le système électoral est resté bloqué sur le seul compteur du parti dominant qui gouverne le pays.

Depuis 1992, la dizaine de consultations électorales  organisées au Cameroun, a toujours consacré le contrôle par le seul Rdpc, de l’ensemble de l’appareil de l’Etat, et de la quasi-totalité des sièges électifs (Présidence de la République, Parlement, Conseil Municipaux, etc.). C’est que le système électoral s’avère régulièrement retouché  sur mesure depuis  1991, pour le parti au pouvoir et son chef, et crée donc une impossibilité d’alternance du pouvoir, de la base au sommet de l’Etat. C’est bien à ce blocage de type systémique, et aux fraudes toujours plus affinées pour le protéger, que le pays doit ces contestations plus ou moins violentes qui, au sortir de toutes les élections organisées, menacent sa stabilité.

« La consécration du constat de l’inopérationnalité de ce système électoral, observent les leaders et experts de  la société civile qui planchaient à Yaoundé sur leur réponse à la consultation du gouvernement, a enfin été faite par le Président de la République forcé de reconnaître après la dernière élection présidentielle, l’existence des « dysfonctionnements  de notre système électoral »,  et qui s’est engagé à les corriger ».

Paul Biya s’est-il donc résolu pour une fois, et par équation personnelle, à réaliser cette promesse de correction, ou bien s’est-il plié aux exigences diplomatiques de l’Occident ? L’important c’est qu’il a demandé au Premier ministre de conduire des consultations avec les acteurs politiques et la Société civile, en vue de doter le Cameroun d’un Code électoral unique. Ce qui n’est d’ailleurs pas inédit, et nous rappelle un proverbe français qui dit qu’ « un menteur n’est jamais cru même lorsqu’il dit la vérité ».

On se souvient qu’il avait déjà donné pareilles instructions à M. Ephreim Inoni, prédécesseur de Yang Philémon, lors de l’élaboration de la Loi créant Elecam. Mais, les leaders de l’opposition et de la Société civile n’avaient été invités que pour percevoir leur « carburant », sans rien apporter à un projet qui était déjà ficelé et en route pour le Parlement.

Yang Philémon fera-t-il moins semblant que son prédécesseur ? Prendra-t-il plus au sérieux que précédemment l’opposition politique et la société civile camerounaises ? L’impression est plutôt que les consultations organisées à l’Immeuble Etoile par le Premier Ministre depuis le 27 février ne se  démarquent véritablement pas des consultations antérieures, décriées par la plupart d’acteurs consultés à l’époque.

Les observateurs ont bien noté que le Pm n’a pas reçu tous les leaders politiques, pas même tous les récents candidats à l’élection présidentielle, un peu comme si l’invitation était à « tête chercheuse ». De surcroît, ceux qui ont été honorés de cette invitation, tout comme les leaders de la Société civile  consultés, n’ont jamais pu avoir accès à un quelconque projet de texte (pourtant « déjà élaboré », selon des indications dignes de foi). Un texte qui, comme d’habitude, pourrait atterrir sur la table des députés, comme toujours à moins d’une semaine de la fin de la session en cours, pour être voté sous la forme que lui aura donnée l’oligarchie conservatrice qui enferme le Chef de l’Etat…et s’oppose à toute perspective d’alternance au pouvoir.

Des leaders et experts de la société civile qui veulent désormais éviter au peuple camerounais cette ruse du Rdpc qu’ils qualifient d’« escroquerie politique » viennent de publier à Yaoundé, une déclaration proposant « une contribution plus concrète de la société civile et des forces politiques nationales, à une structuration du contenu et des fondamentaux  d’un code électoral crédible ». (lire plus loin la Déclaration du 9 mars 2012 de le société civile camerounaise) Ils considèrent que « l’engagement du Chef de l’Etat » « interpelle la société civile à une démarche républicaine, concertée et constructive en vue d’impacter positivement le processus de construction de ce nouveau dispositif légal » Ils souhaitent, ce faisant, qu’à l’occasion de ce qu’ils considèrent comme une « volonté politique affirmée de M. Paul Biya »  permette à la société civile de reprendre la main et de mobiliser son expertise plurielle afin que le Cameroun se dote d’un Code électoral qui ne fasse plus honte à nos citoyens.

On aimerait bien en dire autant des partis politiques qui devraient encourager le Chef de l’Etat dans sa nouvelle vision si ç’en est une, mais qui n’en finissent pas de rechercher vainement une stratégie unitaire, parce qu’ils la veulent fondée sur des hommes plutôt que sur une vision convergente de la situation et des objectifs a minima.
Les forces religieuses, habituellement présentes sur ce front, ont aussi là l’opportunité d’encourager M. Biya à aller au bout de la logique démocratique. Car il se pourrait bien que le président soit en train d’élaborer l’image de démocrate qu’il disait il y a 30 ans vouloir laisser dans l’Histoire. Y a-t-il mieux pour encourager M. Biya dans ce sens que les autorités religieuses dont beaucoup comptent parmi ses amis, et qui ont vocation à motiver toute personne qui veut exercer son « droit à la conversion »

Le Messager qui se réjouit de ce début de prise en compte du droit électoral des Camerounais, souhaite pour sa part au président de la République, de se souvenir du proverbe italien qui sied à la circonstance et selon lequel « qui va lentement va sûrement ». Car, si les échéances électorales sont nécessaires pour prendre le pouvoir, elles ne sont pas plus prioritaires que les conditions légales qui sont le socle d’élections démocratiques et justes induisant la bonne gouvernance. Il serait de bons sens politique de ne bâcler ni la refonte du fichier électoral, ni l’élaboration du Code électoral unique, alors que la Constitution n’interdit pas au Chef de l’Etat, actuel gestionnaire du calendrier électoral, de reporter les échéances de juillet prochain.

Nous nous permettrons par ailleurs, de rappeler très respectueusement au Premier ministre que ce serait une obstruction à la volonté du Chef de l’Etat, et une faute politique de sa part, de ne pas comprendre que pour garantir désormais à ce pays des lendemains post-électoraux paisibles, l’élaboration du nouveau Code électoral doit être consensuel, engageant par conséquent la responsabilité du gouvernement, mais aussi des acteurs politiques de l’opposition, des organisations de la société civile, des autorités morales gardiennes des valeurs de la société, des universitaires et experts en droit électoral dont regorgent le Cameroun. En la matière, et dans un pays où la gouvernance traditionnelle enseigne qu’ « une seule main n’attache pas un paquet », on voit mal comment la seule main de fonctionnaires formatés par le Rdpc peut « attacher » un paquet juste et fiable des conditions électorales acceptables par tous, et réconciliant les Camerounais avec leur droit à l’exercice du pouvoir par le vote.

Ce que nous voulons dire in fine, c’est que le chef du gouvernement devrait laisser prospérer le signal que le président de la République vient de faire à son peuple, en organisant un partenariat effectif, (gouvernement-partis d’opposition-société civile), en lui donnant le temps et les moyens qu’il faut, pour conduire à bonne fin la construction d’un système électoral viable, durable et garant d’alternances au pouvoir. A moins que la conviction intime de Yang Philémon soit que le président lui demande implicitement de continuer avec le « faire semblant ». Que ce serait dommage !!!

JB Sipa

NB. Le chapeau est de la rédaction de cameroonvoice

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