26/03/2012 03:36:08
Halte ce racisme
Que l’on ne soit pas toujours prophète chez soi, c’est admis et bien compréhensible ; surtout en terre africaine où le complexe de colonisé se traduit encore par un sentiment d’infériorité du Noir vis-à-vis du Blanc qui serait, selon la mythologie coloniale, « plus intelligent, fort et riche ».
Le Messager
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Que l’on ne soit pas toujours prophète chez soi, c’est admis et bien compréhensible ; surtout en terre africaine où le complexe de colonisé se traduit encore par un sentiment d’infériorité du Noir vis-à-vis du Blanc qui serait, selon la mythologie coloniale, « plus intelligent, fort et riche ».

Que l’on soit chassé quand on est Africain, d’un pays que ses grands parents ont sauvé par leur sang, parce qu’on est « immigré clandestin », parce qu’on est « travailleur au noir », parce qu’on est assimilé aux « odeurs » (de Chirac), parce qu’on est des « étrangers (qui) sont trop nombreux », parce qu’on « menace le pain des Français en temps de crise », parce qu’on est Noir, Musulman, ou polygame, etc. cela peut s’expliquer par une sorte d’hypocrisie dirigeante,  et que non par un protectionnisme culturel et économique de mauvais aloi, toutes choses contre lesquelles on ne peut rien, même si ce pays se nomme la France, et peut-être pour cela. Laquelle France se proclame cependant « pays des droits de l’homme » ;  « …d’égalité et de fraternité » ;  « fille aînée de l’Eglise catholique »  réputée pour son humanisme ;  voire « ami traditionnel de l’Afrique ».

Imaginons même sans états d’âme, que les pratiques racistes et discriminatoires fassent partie des ingrédients de la « realpolitik » officielle de la France ou de l’Europe. Et disons que les jeunes Africains, en particulier Camerounais, ne peuvent y exercer leur droit fondamental à la migration qu’à leurs risques et périls, le continent africain ayant si peu fait en 50 ans pour attacher affectivement ses enfants à leur terre nourricière. Dans cette logique, on peut s’accommoder de ne rien valoir chez les autres, et même d’en être chassé sans autre forme de procès. Mais…

Que l’on soit impunément discriminé et méprisé dans son propre pays  par des étrangers, sans pouvoir se défendre et sans recours… au point de se suicider ou d’abandonner son métier parce que victime de stress, de pression psychologique ou d’atteintes à sa dignité,  ce devrait être  un paradoxe inadmissible.

Et pourtant, de manière récurrente depuis quelques années, de plus en plus de cadres nationaux camerounais, employés salariés des moyennes et grandes multinationales européennes, ou particulièrement françaises,  voire américaines ou asiatiques, sont confrontés à ce genre de situations d’injustice, d’incommodité et d’humiliations répétées, qui finissent par donner de lui-même à l’être humain, un sentiment d’insignifiance et d’inutilité. 
Imaginez par exemple que dans une banque commerciale française basée à Douala,  des cadres camerounais formés à très haut niveau, et fiers de pouvoir travailler à la prospérité de ses actionnaires étrangers, sans rien pouvoir faire de durable pour l’économie camerounaise, s’entendent encore, en 2012,  traiter de « sale nègre » par leur chef hiérarchique. Lequel n’a ni leur compétence, ni encore moins leur expérience, mais se trouve au-dessus d’eux, soit parce qu’il est le neveu ou le cousin français, arabe ou indien d’un actionnaire, soit parce qu’il offre l’alibi salarial idoine pour « blanchir » l’argent transféré.

Il n’est d’ailleurs pas inutile de signaler ce transfert des « salaires d’expatriés »  dont les montants colossaux ne sont pas toujours justifiés par la prospérité des entreprises, comme un des obstacles majeures à la  « camerounisation » des fonctions cadres dans les entreprises occidentales au Cameroun, à quelques exceptions près, et qu’elles soient industrielles, commerciales ou agroindustrielles,  forestières ou pétrolières. Dans ce dernier secteur, on peut signaler cette société dont le directeur général (expatrié), est assisté de deux adjoints (expatriés) aux fonctions quasi fictives, alors qu’il y a peu, elle a réduit ses effectifs en se séparant de pratiquement tous ses cadres camerounais. Et là, on peut aussi se demander de quoi l’entreprise a peur que les cadres camerounais soient témoins.

Dans un autre établissement financier français de la place, des cadres stagiaires, (présentés comme « Blancs » même s’ils peuvent être arabes ou indo-pakistanais), percevraient des salaires plusieurs fois supérieurs à celui du directeur camerounais chargé de leur formation. Dans ce secteur bancaire en particulier, mais aussi dans les entreprises françaises et américaines de transport et de communication, il est de plus en plus courant de rencontrer de jeunes expatriés qui n’ont pas 30 ans, qui malgré leurs compétences douteuses ou leur inexpérience occupent des fonctions cadres,  et qui, en plus de leur salaire 5 fois supérieur à celui de leurs collègues nationaux de même catégorie, sont hiérarchiquement placés au-dessus de vieux cadres camerounais qui pourraient être leurs pères ou grands pères, mais pour qui ils n’ont aucun respect. 

De manière générale, que l’on soit ici dans le secteur bancaire, commercial, industriel, agroindustriel, des transports ou de la communication, du pétrole ou du bois, la différence de condition entre les cadres expatriés et les nationaux est de moins en moins basée sur la compétence et le rendement, et de plus en plus sur une discrimination dont il n’y a que deux explications possibles : soit on est encore dans l’ordre colonial ou le Camerounais est irresponsable et mineur et doit d’autant plus être réduit à la dimension d’agent supplétif que la famine l’empêche de défendre ses droits ; soit on est dans l’ordre capitaliste qui a toujours voulu que le Camerounais soit un instrument gratuit de production de richesses dont il n’a pas le droit de profiter.

Dans la première hypothèse, il n’y a pas jusqu’aux ambassades et consulats, où le Camerounais qui vient demander un visa n’est traité comme le dernier domestique de l’administrateur colonial d’autrefois, ou moins bien que le chien du consul, ce Camerounais ou cette Camerounaise fût-il (ou fût-elle) le digne époux (ou la digne épouse) d’un conjoint ou d’une conjointe originaire de France, d’Allemagne ou tout autre pays de l’UE.

Dans la seconde hypothèse, l’inégalité criarde de la condition entre l’employé expatrié et l’employé local tient fondamentalement, et malgré les apparences, au fait que le premier est plus ou moins « Blanc » mais surtout originaire du pays de l’investisseur, le second est « Noir », mais surtout du pays qu’il faut tenir en servitude pour garantir la pérennité des intérêts dudit investisseur.

Ici, il faut rappeler au Camerounais, quel que soit son grade, qu’il n’est rien d’autre qu’un esclave, agent de production dont on peut d’ailleurs se passer s’il fait la tête, puisque « beaucoup attendent devant la porte que la chance leur soit donnée… », selon un certain nombre de patrons, et qu’en dignité il n’est qu’un sous-homme. Dans une entreprise qui a organisé une « cantine » pour ses cadres, un responsable de la logistique (Français) pose au directeur des ressources humaines (Camerounais) la question suivante : « Pourquoi permettrai-je aux cadres camerounais de manger ici à 1000 francs, alors qu’ils ont le « tournedos » à côté pour manger à 200 francs ? »

Vous aurez compris vous-mêmes à travers une telle question, que ce qui est important là-bas n’est pas la dignité du travailleur camerounais. A ce niveau de culture capitaliste, le Chinois qui tient le vendeur ou l’ouvrier camerounais du chantier comme un contagieux, ou l’Indopakistanais qui a la gentillesse d’installer des toilettes pour « Blancs » (l’Européen n’est donc pas le seul Blanc), et des toilettes pour « Noirs », n’est pas moins logé à la même enseigne raciste. Et lorsqu’une entreprise française réduit ses effectifs de 50% en se séparant exclusivement des nationaux, et double ensuite le salaire des 50% restants qui sont exclusivement des expatriés, peut-on dire que ce licenciement apparemment économique n’est pas raciste ? Et comment en arrive-t-on à maintenir de telles pratiques dans un pays prétendument indépendant depuis 50 ans ?

Deux explications sont possibles. L’une est réelle et l’autre spéculative. La réelle, c’est la pauvreté et le chômage qui livrent au chantage tous ceux qui ont la chance de trouver un « job » pour nourrir leur famille. On peut marcher sur tous vos droits, y compris votre dignité sexuelle, sans que vous leviez le petit doigt, parce que le syndicat et la loi n’ont pas de force devant la corruption pour pouvoir vous défendre, et que si vous saisissez l’Inspection du travail, votre patron ira à Yaoundé voir le ministre du Travail…

La spéculative, c’est le complexe colonial, ou le formatage intellectuel des dirigeants du pays, dont la culture des intérêts étrangers primerait sur le patriotisme et sur l’obligation de garantir la sécurité des citoyens, et pour qui le protectionnisme, même justifié par la dignité humaine est un crime. Encore qu’à ce formatage, il faut ajouter le misérabilisme qui  pousse un ministre du Travail à accepter le « pot-de-vin » d’une entreprise, contre le licenciement illégal d’un délégué du personnel qui n’a rempli que son mandat.

Lorsque nous aurons indiqué que l’explication réelle qui se résume dans par la précarité ou le manque de l’emploi, est une conséquence induite de celle qui n’est spéculative qu’en apparence, vous comprendrez que notre interpellation « halte au racisme » s’adresse moins aux investisseurs qui ont tous les prétextes pour s’y livrer, qu’à ceux qui ont la charge obligatoire de protéger les travailleurs nationaux, et au demeurant toutes les populations du Cameroun, contre toutes les discriminations, et notamment raciales qui sont de nature à violer la dignité du Camerounais et à menacer sa vie. C’est l’Etat régulateur qui doit faire régner la Justice, le respect des droits et les conditions décentes de travail dans les entreprises privées comme publiques.

Dooh Bell

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