30/03/2012 06:09:34
Mali. La danse des sorciers
Le vrai enjeu de ce qui se passe à Bamako
Le nouveau courrier
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

CEDEAO
Le coup d’Etat contre ATT orchestré au Mali jeudi dernier, au fil des jours, met en lumières les manoeuvres des principaux bénéficiaires qui peinent à se cacher. Décryptage.

C’est un poker menteur d’une subtilité inouïe qui a commencé au Mali. C’est une véritable danse de sorciers à laquelle nous assistons et qui continuera dans les prochaines semaines. Mais l’on commence à y voir plus clair dans le jeu des différents acteurs. Seule la position d’Amadou Toumani Touré est floue, quasiment impossible à lire, et pousse à se demander où il se trouve, qui le protège ou le tient captif, ou les deux. D’ores et déjà, l’on peut dire que derrière les pétitions de principe autour de concepts vertueux comme le respect de l’ordre constitutionnel, le véritable enjeu de la  chorégraphie bien huilée qui se déroule à Bamako est le contrôle de la transition qui vient, et donc du «résultat» des prochaines élections. Le coup d’Etat et la rébellion sont une aubaine pour la «communauté internationale » qui y voit une occasion de prendre les devants et de dérouler son agenda au sujet d’un pays sur lequel les projections stratégiques dépassent visiblement le prochain scrutin.

Oui la France contrôle bel et bien l'agenda

«Arrêtez de voir la France partout. Vous l’avez accusé d’avoir orchestré le coup d’Etat or les sympathisants de la junte la conspuent», nous serinent certains analystes, plus souvent africains que français. Mais la manière dont les choses se mettent en place est plus que troublante. Au commencement, toutes les diplomaties ont observé un petit temps d’observation après le début du processus qui a conduit au renversement d’Amadou Toumani Touré. Les médias hexagonaux ont, par la suite, explicité la position de Paris, très dure envers ATT. Puis ils ont évoqué un schéma selon lequel ATT se retirerait pour être remplacé par le président de l’Assemblée nationale, dauphin constitutionnel comme en Côte d’Ivoire. Même si, de toute évidence, on ne peut pas parler ici de «vacance de pouvoir »… Dans une interview accordée à TV5, le ministre de la Coopération français, Henri de Raincourt, a confirmé ce projet de transition sans ATT et sans les putschistes. Le sommet des chefs d’Etat de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui a eu lieu avant-hier à Abidjan, s’en est tenu à un discours légaliste pur jus.

«La Conférence condamne sans équivoque le renversement du Gouvernement démocratiquement élu de M. Amadou Toumani Touré, dénie catégoriquement toute forme de légitimité au Comité National de Redressement pour la Démocratie et la Restauration de l'Etat (CNRDRE), et exige le rétablissement immédiat de l`ordre constitutionnel au Mali», peut-on lire dans le communiqué final. Une mission de médiation a été confiée (comme d’habitude, pourrait-on dire) au président burkinabé Blaise Compaoré. «Bien sûr, il sera question d'une transition, une transition conforme aux dispositions constitutionnelles (…) C'est a priori ce qui pourrait se passer : que le président de l'Assemblée qui est l'intérimaire constitutionnel puisse présider aux destinées du pays dans les modalités définies, arrêtées, acceptées par la classe politique et les responsables de la junte, afin qu'au plus tôt on puisse aboutir aux élections (…) Si c'est la formule qui peut permettre de sortir de crise, pourquoi pas? Et je pense que le Président Amadou Toumani Touré n'y verrait lui-même pas d'inconvénient, lui qui a toujours souhaité la paix, la stabilité et la démocratie», a-t-il affirmé. Lorsque l’on sait que Diocounda Traoré, le président de l’Assemblée nationale en question, se trouvait à Ouagadougou au moment du putsch et qu’il s’est par la suite rendu à Abidjan, on peut à tout le moins considérer que tout le monde n’a pas été surpris de la tournure des choses. Et que certains tiennent le manche…

Quelques similitudes avec les ca ivoiriens et togolais

Le jeu trouble de la CEDEAO dans la crise malienne fait curieusement penser aux premières semaines de la crise ivoirienne née du putsch manqué du 19 septembre 2002. Au sommet d’Accra I, le 29 septembre 2002, la CEDEAO campe une ligne légaliste, soutenant à fond le président Laurent Gbagbo et l’intégrité territoriale de la Côte d’Ivoire, demandant aux rebelles de déposer les armes instamment. Le président sénégalais Abdoulaye Wade est chargé de suivre le dossier.

Très rapidement, son ministre des Affaires étrangères, Cheikh Tidiane Gadio, s’éloigne des résolutions officielles de la CEDEAO et travaille à un cessez-le-feu et une ligne de séparation consacrant la partition de la Côte d’Ivoire et la légitimation de la rébellion. Curieusement, c’est cette option qui était soutenue très clairement par la France dès le commencement. En Côte d’Ivoire aussi, le putsch du MPCI – qui n’avait qu’à moitié réussi, dira-t-on – était une opportunité pour mettre en place un nouvel ordre politique, un schéma transitionnel.

Au Togo, après la mort du général Gnassingbé Eyadéma, la CEDEAO avait également avalisé un «semi coup d’Etat». Après une levée de boucliers consécutive au renversement illégal de Natchaba Ouattara, président de l’Assemblée nationale empêché de venir prendre ses fonctions au pays, et remplacé au pied levé par Faure Gnassingbé, fils du défunt président, l’organisation ouest-africaine avait accompagné le retrait de Faure… mais au profit d’Abass Bonfoh, vice-président de l’Assemblée nationale totalement aux ordres. C’est Abass Bonfoh qui, bien cadré, a permis le simulacre électoral sanglant qui a porté le fils de son père au pouvoir. Et l’a nimbé d’une «légitimité discutable».

Le vrai enjeu de ce qui se passe au Mali

Comme en Côte d’Ivoire et au Togo hier, la CEDEAO accepte de se poser en simple relais stratégique des options de l’ancienne puissance coloniale, qui a tout intérêt à garder la haute main sur les processus de transition pour influencer au maximum le choix du nouvel «élu». Il n’est donc pas question, à Bamako, de laisser une junte militaire dont on ne connaît pas l’agenda et qui est trop liée à Oumar Mariko, tenu pour un agitateur communiste incontrôlable à l’Elysée et au Quai d’Orsay. Il faut mettre en place un édifice institutionnel piloté depuis Ouagadougou et Abidjan. Dans un pays où la logistique électorale n’est pas parfaite, l’on peut toujours, bien entendu, favoriser tel ou tel candidat pour qu’il finisse par être déclaré «vainqueur » par la communauté internationale et ses observateurs, qui maîtrisent en général l’art de la litote et des figures de style pour souvent faire passer en douce les pires dévoiements démocratiques.

La seule question qui vaut la peine d’être posée est : qui est le candidat de la France ? Elle en appelle une autre : quel type de politique veut-elle qu’il mène, notamment en ce qui concerne le règlement de la question du Nord-Mali et de l’exploitation de son pétrole?

Une chose est sûre. Le Mali risque bien de devenir la seconde Côte d’Ivoire de la France. Une fois de plus, Paris sera entraînée dans la mêlée. Le sentiment antifrançais, déjà à vif avec la crise libyenne, va croître inéluctablement. Et la France ne pourra s’en prendre qu’à elle-même. Si elle s’était contentée d’aider les pays de la région à faire respecter les principes dans leur stricte compréhension, si elle n’avait pas maladroitement montré ses objectifs, finalement rejoints par la CEDEAO, si elle ne s’était pas ingérée dans le règlement de la crise malienne en montrant une faiblesse coupable pour la rébellion touarègue et en tentant de monter le Parlement contre ATT, comme l’ont laissé penser des propos de son ambassadeur à Bamako, personne ne la conspuerait aujourd’hui.

Et si la solution était tout simplement de lâcher prise, de prendre de la distance, de ne plus se mêler de tout, de normaliser ses relations avec ses anciennes colonies ? Le débat est ouvert.

Philippe Brou

 

Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE