05/08/2009 12:47:02
Issa Tchiroma Bakary : « L'aide publique à la presse privée est une honte »
Dichotomie médias publics-médias privés, visite de Paul Biya en France, aide publique à la presse privée, rôle des médias au Cameroun... C’est un ministre de la Communication volubile et décidé que nous avons rencontré à l’hôtel le Meurice. A quelques heures du retour au pays, vendredi dernier, du chef de l’Etat et de la délégation qui l’accompagnait en France.
Le Messager
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M. Le ministre merci de nous accueillir à l’hôtel le Meurice, à Paris, où vous logez le temps de la visite en France du président de la République. Quel bilan pouvez-vous faire de cette visite?

Merci de venir jusqu’à moi pour vous enquérir du bilan de la visite du président de la République du Cameroun, M. Paul Biya, en France à l’invitation de son homologue français, le président Nicolas Sarkozy. La visite a commencé le 21 juillet et s’est achevée le 24 juillet 2009, pour sa partie officielle. Puis, il y a eu une partie non officielle, une visite privée, qui a pris le relais dès le 25 juillet et s’est terminée le 31 juillet 2009. Cette deuxième partie, non moins importante, a consisté pour le chef de l’Etat à recevoir tous les investisseurs. Que ce soit ceux qui sont établis au Cameroun et qui ont des désidératas ou de nouveaux investisseurs qui, connaissant les potentialités du Cameroun et, à la faveur de la présence du président de la République du Cameroun, sont venus manifester leur désir d’investir dans notre pays.

Revenons sur le volet officiel. Il ne s’annonçait pas sur de meilleurs auspices, avec des manifestations programmées par une partie de la diaspora mécontente de la manière dont le pays est géré. Avez-vous été, in fine, surpris par la tonalité générale de ce voyage officiel?

Nous sommes arrivés en France le 21 juillet. Et, je ne sais pas si vous vous rappelez au Cameroun, de la rumeur persistante, entretenue par des tracts et sur la toile, annonçant que le président de la République et la délégation qui l’accompagnait allaient être reçus par des Camerounais de la diaspora, mécontents de la manière dont le pays est gouverné, par des marches de protestation, des jets de projectiles tels que des tomates et autres oeufs pourris...Voilà ce qu’on nous annonçait. Nous sommes venus et à la place de l’hostilité programmée, nous avons eu droit à un accueil enthousiaste, des plus chaleureux, des Camerounais patriotes et dévoués à la cause commune, heureux de venir à la rencontre de leur chef d’Etat avec des pots de fleurs, des drapeaux du Cameroun; des youyous des hommes et des femmes qui témoignaient de la symbiose qu’il y avait entre ces Camerounais de la diaspora et le chef de l’Etat en particulier, et plus généralement avec la nation entière. Nous en avons été très agréablement surpris. D’orly jusqu’à l’hôtel le Meurice, nous n’avons rencontré aucune hostilité.

Bien sûr, ce, grâce à la mobilisation exceptionnelle des forces de l’ordre françaises tant aux alentours de l’Ambassade, Porte d’Auteuil, qu’à l’aéroport d’Orly...

(Hésitations). Ecoutez. Euh...Même s’il n’y avait pas eu ces menaces, même s’il ne devait avoir qu’harmonie, la visite, étant une visite d’Etat, la mobilisation de la sécurité française pour protéger le chef de l’Etat du Cameroun et sa délégation est de règle. Elle s’impose. C’est même, à mon avis, un service de sécurité minimun qui était en place. Le contraire allait faire l’objet d’une protestation vigoureuse et énergique de la part du gouvernement camerounais. Ce sont les règles du protocole. Le gouvernement du Cameroun a été l’objet du cyberterrorisme. Il y a eu de la désinformation, de l’intoxication à partir de la toile. Il y a aussi eu des tracts distribués aussi bien en France qu’au Cameroun. Au bout du compte, tout cela a été un coup d’épée dans l’eau. A Bordeaux, l’enthousiasme était général, à la limite du délire.

Qu’est-ce qui justifiait d’ailleurs le passage par Bordeaux?

D’abord les rélations particulières, personnelles entre le président Biya et l’ancien premier ministre aujourd’hui maire de Bordeaux, Alain Juppé. Ils ont construit au fil des ans, une relation amicale, très chaleureuse. M. Juppé a voulu que le président Biya vienne voir ce qu’une politique volontariste peut faire face à une ville qui, à un moment donné, était vouée à la décrépitude. Il a fallu quelqu’un de la trempe d’Alain Juppé pour renverser le cours des évènements. Aujourd’hui, Bordeaux est qualifiée de ville historique par l’Unesco. Pour nous, la halte à Bordeaux avait une valeur pédagogique et didactique extraordinaire.

L’exemple bordelais devrait donc inspirer le gouvernement une fois retourné au Cameroun. Et non s’asseoir et croiser les bras après avoir été émerveillé par ce qu’on a vu?

(Furieux). Vous êtes entrain de faire un procès d’intention au gouvernement. Nous venons juste de voir cette révolution bordelaise. Permettez-nous de digérer les choses avant de les traduire concrètement dans les faits, partout où c’est nécessaire, chaque fois que de besoin. Pour l’instant, nous avons vu ce que les hommes et les femmes sont capables de réaliser quand on a la vision. Le maire de Bordeaux a beaucoup vanté le modèle camerounais de la paix et de la stabilité, appréciant au passage le règlement par la voie diplomatique du conflit de Bakassi. Ensuite, il s’est apesanti très longuement sur le rôle très important que le Cameroun doit jouer dans la sous-région. Revenus à Paris, après avoir passé 24 heures à Bordeaux, nous avons été reçus au Quai d’Orsay par Bernard Kouchner. Il a dit que le Cameroun, grâce aux efforts entrepris par le président Biya, notamment dans la lutte contre la corruption, ne devrait pas tarder à rejoindre le cercle des pays émergents. Et de prévenir « Quand le Cameroun se réveillera, le monde entier s’émerveillera ». En fait, des propos qui réflètent les potentialités du Cameroun.

M. le ministre, ça fait longtemps qu’on sait que le Cameroun regorge de richesses et de ressources. La paix, la stabilité politique et la liberté d’expression ne semblent pas, jusqu’à présent, favoriser le développement économique du Cameroun. Pourquoi?

C’est votre constat. Ce n’est pas le mien. Pour l’instant, je suis sur le bilan de la visite du président de la République du Cameroun en France. Après le Quai d’Orsay, il y a eu le tête-à-tête à l’Elysée, le 24 juillet. Nicolas Sarkozy a salué la démocratie au Cameroun qui reste à parfaire. Il a par ailleurs donné des instructions fermes au directeur général de l’agence française de développement (l’Afd) de ne ménager aucun effort pour soutenir le Cameroun dans ses efforts de développement, de lutte contre la pauvreté par l’investissement, en particulier au niveau du Contrat de développement et de désendettement (C2D). Puis, il a lui aussi suggéré au président Biya, à la suite de la disparition du président Bongo, de jouer un rôle plus important, plus visible dans la sous-région, eu égard du poids démographique et du potentiel économique du Cameroun. Le soir même, il y a eu la réception au Pavillon Dauphine. Le chef de l’Etat a demandé à la diaspora de retrousser les manches pour rentrer au pays, tout en l’exhortant à adopter un comportement responsable, d’être les ambassadeurs du Cameroun dans le pays hôte. Il a rappalé à cette diaspora que c’est elle qui doit construire le Cameroun. Puis, le président Biya a promis de se pencher de toute urgence sur la question de la double nationalité et celle du droit de vote des Camerounais qui vivent à l’étranger. Voilà donc pour la visite officielle. Quant à l’aspect privé, il a juste consisté à recevoir les investisseurs, des institutionnels à l’image d’Abdou Diouf et des hommes politiques comme Ouattara, Bédié ou encore certains Gabonais. Tout cela me conduit donc à conclure que, le bilan de la visite du président Biya en France, du 21 au 31 juillet 2009, est très positif.

Magré quelques manifestations sporadiques contre cette visite?

C’est normal. Lorsque le pape, porteur de la bonne parole, va quelque part, il se déplace dans sa papamobile. L’absence de manifestations nous aurait même inquiétés. L’étudiant est par nature contestataire. Ce qui est important, c’est que les manifestants étaient insignifiants. Ils n’ont pas réussi à perturber le déroulement de la visite du chef de l’Etat du Cameroun en France.

La question du traitement équitable, par le pouvoir en place depuis 1982, des médias publics et des médias privés empoisonne le ministère de la Communication au Cameroun. Comment le ministre Issa Tchiroma entend-il la résoudre?

Une fois de plus, ni procès en sorcellerie, ni procès d’intention. Je suis ministre de la Communication depuis un mois à peine. Je crois que s’il faut là aussi faire un premier bilan de mon action, on se rend compte qu’il y a un vrai changement par rapport à mes prédécesseurs. Pour la première fois, dans le cadre d’une communication gouvernementale, j’ai permis à des journalistes de 4 chaînes de télévision de poser toutes les questions qu’ils veulent. Depuis ma nomination à ce poste, à l’exception du quotidien Le Messager qui ne m’avait pas encore sollicité, j’ai répondu à tous les médias qui m’ont invité au débat, y compris en France, pour donner la position officielle du gouvernement. La dichotomie entre les médias publics et les médias privés, au Cameroun, cause du tort à notre pays. C’est pourquoi elle doit cesser. En tout cas, je vais m’employer à la corriger. La communication doit être au service du développement de notre pays, par la consolidation de la paix et la construction de la solidarité nationale. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement? Avec d’un côté Cameroon Tribune et la Crtv, et de l’autre, plus de 600 titres privés, une centaine de radios et une dizaine de télévisions, les médias publics ne feraient pas le poids.

Le président de la République en a conscience. Il me demande d’aller sans cesse communiquer, dire ce qui se passe dans la nation, et partout.

Et l’aide publique à la presse privée?

Elle est une autre aberration. J’ai à cœur, de plaider pour que cette aide soit au moins doublée. Il n’y a qu’à regarder ce qui se fait sous d’autres cieux africains. Au Sénégal, au Burkina, au Bénin ou encore en Côte d’Ivoire. C’est une honte pour le Cameroun d’avoir une aide publique à la presse privée de l’ordre de 150 millions F cfa. Mais il est aussi vrai que dans ces pays, la presse privée semble plus responsable. Comment voulez-vous qu’un gouvernement subventionne une presse qui ne voit que tout en noir? Le gouvernement est loin d’être parfait. Mais de grâce, accompagnez-le dans son imperfection afin qu’il se parfasse.

Sans parler de l’histoire de l’œuf et de la poule, peut-on être surpris du comportement des médias qui ont le sentiment que seule la presse publique a accès aux sources officielles d’information?

Cette réalité doit, elle aussi rapidement changer. Ce sont des instructions que j’ai reçues du Premier ministre, chef du gouvernement. L’information sera désormais disponible, accessible à tous les Camerounais. Nous allons, au niveau de mon département ministériel, restaurer les choses pour que les cellules ou les centres de communication que je souhaiterai voir s’installer dans les différents départements ministériels, permettant aux journalistes d’aller recevoir les informations « A1 » en provenance des départements ministériels dont-ils traitent les sujets. Par ailleurs, chaque fois qu’il faudra fixer les images pour la nation, il y aura désormais concurrence entre la télévision publique et la télévision privée. Le monopole des médias publics, c’est fini. Avec le Premier ministre, nous sommes allés jusqu’à envisager que, chaque fois que le président de la République se déplace à l’étranger, l’on intègre les journalistes des médias privés aux côtés de ceux des médias publics. C’est une révolution culturelle qui s’annonce. Et le chef de l’Etat est parfaitement d’accord avec cette vision. Nous devons arrêter de nous autoflageler. Montrons au reste du monde que nous sommes les meilleurs. A force de dire que nous sommes mauvais, nous finissons par le devenir.

C’est la méthode Coué?

C’est la méthode qui dit que qui se ressemble s’assemble. Si vous appelez le mal, le mal vient. Vous lui dites d’aller casser, il casse. C’est le guinarou. Je suis là pour que nous innovions ensemble. Le Cameroun est un usufruit. Il n’apartient à personne en particulier et en même temps, tout le monde y a droit. Le Cameroun est un grand pays. La parenthèse qui fait que les Camerounais rasent les murs, à l’étranger, quand on parle du Cameroun, a trop duré. Je suis là pour que les choses changent. Et elles vont changer.

Propos recueillis par Jean-Célestin EDJANGUE à Paris

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