07/04/2012 14:39:09
Pour que cesse l'infantilisation de l'opposition camerounaise
S’il y a une qualité qu’il faudrait reconnaître à l’actuel président de la République du Cameroun, c’est bien sa capacité à se maintenir au pouvoir et à ralentir le processus de clairvoyance qui devrait amener l’opposition politique d’en face à se doter de maturité.
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S’il y a une qualité qu’il faudrait reconnaître à l’actuel président de la République du Cameroun, c’est bien sa capacité à se maintenir au pouvoir et à ralentir le processus de clairvoyance qui devrait amener l’opposition politique d’en face à se doter de maturité. En réalité, Paul Biya, puisqu’il s’agit de lui, a toujours su distraire ses adversaires politiques par le biais de trois procédés efficaces : des concepts creux, des nominations stratégiques et des rencontres qui ont pour unique visée l’essoufflement de toute aspiration à lui succéder.

Il suffit de faire un tour ciblé en arrière pour s’en convaincre. En 1991, peu après les fameuses « villes mortes » du mos de mars, alors que sa côte de popularité frise l’impopularité parfaite, du fait de n’avoir rien imprimé comme « rigueur » ni « moralisation » telles que prétendues lors de son accession au pouvoir, le fils de Mvomeka’a, sentant son péril arrivé, fit venir ses détracteurs et potentiels successeurs et leur tenu à peu prés ce langage : « Mes chers compatriotes ; gardez-vous de mettre ce pays à cor et à cri parce que vous voulez le pouvoir ; un trésor y est caché ; soyez juste un peu patients pour que je le trouve au bénéfice de nous tous. » Il embarque ainsi son opposition politique dans ce qui avait été appelé la « tripartite », une fourberie qui cachait bien son secret. Celle-ci s’ouvre le 30 octobre 1991 avec comme intervenants, le gouvernement qui avait à sa tête le Premier ministre Sadou Hayatou, les partis de l’opposition et la société civile. L’ambition était portée, entre autres, sur la définition d’un cadre électoral consensuel.

À dessein, la ruse de Biya va porter ses fruits puisque, connaissant le trait caractéristique très incoordonné et fondamentalement individualiste de ses adversaires politiques, il savait pertinemment que ceux-ci tiendraient mal les équilibres courtois d’une discussion autour d’une table d’échanges. Justement, il s’en suivra une rupture au sein des opposants. Il y aura ainsi d’un côté ceux qui voudront un cadre plus élargi dans ce qu’on a alors appelé la « conférence nationale souveraine » que Biya avait, au passage, taxé de « sans objet », et ceux qui étaient ouverts à prendre part aux prochaines élections présidentielles et législatives de 1992.

Paul BiyaOn connaît bien la suite : le Rdpc, parti politique de Biya, est reconnu victorieux à l’échéance présidentielle, même si l’on peut le lui contester, et conduit le terrain des opérations étatiques parallèlement. On le voit bien, le premier argument lié au concept « tripartite » l’aide à sa propre survie dans un contexte où l’élite politique d’en face manque de vigilance et donc d’anticipation. Au-delà de la tripartite, il y a d’autres concepts tels que les « grandes ambitions », le « bout du tunnel », « l’appel du peuple », « les grandes réalisations », « pays émergent », « biométrisation du fichier électoral », « code électoral unique », « la paix », etc.

Chacun de ces concepts a, à chaque fois, un effet distrayant au sein de l’opinion publique nationale de telle sorte que des voix s’épuisent à philosopher là-dessus pendant que le « nnom ngi », lui, continue sa marche vers le décompte paisible de sa longévité au pouvoir. Nul ne se rend compte avec pertinence que Biya a acquis sans la moindre inquiétude, ses 37 ans (1982-2018) de règne sans effort ni originalité. Préoccupés à mener des débats sans grandes avancées avérées sur le sort des élections au Cameroun, les partis de l’opposition, sans le savoir, jouent le jeu du pouvoir en place. Il est certain que la biométrie ne résoudra pas le problème de la crédibilité des élections tant que l’organe Élécam ne gagnera pas lui-même en confiance mutuelle qui fasse inviolable le vote des électeurs. Loin donc de mobiliser leurs électorats respectifs, l’opposition camerounaise recommence à nouveau à se préoccuper de ce qui est en fait mis sur pied par le pouvoir en place pour la perdre.

Le deuxième argument dont use le pouvoir d’Étoudi est le système de « nominations stratégiques » orchestré par le Président. En effet, Biya a bâti son règne en établissant le sentiment, chez ses détracteurs, qu’une nomination est une invite à participer au « festin national » et à se servir sans inquiétude aucune pour peu qu’on accepte de mettre le voile sur ses ambitions personnelles. Il en va ainsi des leaders des partis de l’opposition tels que le Mdr, l’Undp, l’Udc, l’Upc, le Fsnc, etc. Dès lors, lorsqu’on fait parti de ce que les caciques du Rdpc appellent la « majorité présidentielle », il devient difficile de s’en désolidariser surtout qu’entre temps, on se sera mouillé les mains jusqu’aux coudes avec les délits de corruption et de détournement de deniers publics. Loin donc d’être un contre-pouvoir, rôle du reste assigné aux partis politiques de l’opposition, ces leaders opposants d’antan deviennent en réalité des loups aux dents de chèvres pour Biya qui peut s’en séparer à sa convenance.

La nomination à des postes ministériels, directeurs généraux ou Pca n’ont donc rien de fondamentalement lié à la tâche. Ces nominations ne visent qu’à attirer son ennemi vers soi pour mieux l’étouffer. En plus de cela, il est certain que le reste de la communauté politique voit en tous ceux qui pactisent avec Biya comme état des traitres dont le peuple s’en dessaisit d’une manière ou d’une autre le moment venu. Des exemples qui rentrent dans cette logique se ramassent à la pelle. Ce qui ne peut que profiter au système en place qui sait quand donner et retirer sa confiance à tel sujet pressenti pour être ennuyeux ou trop ambitieux. Au demeurant, la sortie, ou le maintient, des grandes têtes de l’histoire politique du Cameroun n’a assuré que ridiculosité et essoufflement de ceux-ci. Les cas Kodock, Bello Bouba, ou Kamto n’en sont qu’une confirmation. L’on ne pardonnera jamais à Kamto, même s’il venait à faire profession de bonne fois aujourd’hui, qu’il ait passé 7 très longues années à subir le martyr de ce qu’il prétend dénoncer quand en fait il ne convainc que lui-même.

Pour terminer, le troisième argument justifiant les manœuvre biyaïques à flouer son opposition, c’est bien ses « rencontres » bien calculées avec son camp d’en face. En réalité, souvenons-nous de la légendaire triple rencontre (à Bamenda, à Ébolowa, à Étoudi lors de la fête nationale) avec son concurrent de tous les jours, Ni John Fru Ndi entre fin 2010 et mi 2011. Au sortir de tout cela, il se dégage que Fru Ndi s’en trouve assommé par ce qu’on pourra lui reprocher comme une allégeance à son ennemi politique.

Bref, la classe politique camerounaise doit s’aviser de tout son passé trouble afin qu’elle conçoive une prise de pouvoir à la régulière par les urnes. Cela passe nécessairement par le retour à l’éthique d’une gouvernance pour la majorité populaire. Pour cela, il faudrait que chutent les égoïsmes qu’émaillent les arrangements de jour ou de nuit entre le pouvoir actuel et l’opposition. Cette dernière doit, résolument aller à la rencontre avec ses populations afin de les inciter à s’inscrire massivement sur les listes électorales le moment venu. Voilà le grand enseignement qui compte. Cela ne doit pas attendre les dernières semaines précédant les législatives et municipales à venir ou alors l’approche de la convocation du corps électoral par le président. Que la biométrie ne détourne donc pas la lucidité des uns et des autres.

Man Bene

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