13/04/2012 03:45:05
La mort lente de Douala
Au pays de « on va faire comment ? » On fait donc comment ?
Le Messager
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Douala

Au pays de « on va faire comment ? » On fait donc comment ?

Plus de deux heures de temps pour aller du monument du cinquantenaire à Sodiko pour le rond point de Deido, c’est le triste record que j’ai battu mercredi dernier. J’étais à bord d’un taxi, s’il vous plaît. Et ce n’est pas parce que le véhicule est tombé en panne. Mais parce qu’un accident a pertubé la circulation sur le pont du Wouri la veille autour de 15 heures, selon les témoignages des chauffeurs de taxi. Ainsi, depuis ce moment-là, rallier les deux rives du Wouri relevait de la quadrature du cercle. Evidemment les véhicules ne pouvaient plus utiliser le pont. Seuls les piétons et les deux roues pouvaient encore cahin-caha  emprunter le vieil ouvrage qui croule sous le poids de près de soixante ans avec de multiples rafistolages.

Je vous fais grâce des circonstances de l’accident de l’après-midi de mardi. Les Journaux au premier rang desquels Le Messager l’ont fait. Ce que je retiens une fois de plus d’un accident chez nous, les causes sont l’incivisme et l’incurie de nombre de nos compatriotes, toutes catégories sociales confondues. La route est devenue au Cameroun l’arène où chacun cherche à étaler non seulement les performances de son char, sa puissance et même la classe sociale du conducteur et/ou du propriétaire de l’engin. D’où les multiples « confrontations » entre poids lourds, entre ceux-ci et les véhicules légers, et entre ces derniers. Depuis quelques années, les motos taxis ont aussi fait leur irruption dans l’arène. Au pays de « on va faire comment ? » On fait donc comment ?


Revenons sur l’accident qui m’inspire cette chronique : le tragi-comique de cette histoire, c’est qu’on a pu dégager l’un des camions à l’origine de l’accident mardi en fin d’après-midi– celui du Bir plus exactement – mais le deuxième est resté sur place jusqu’à mercredi, autour de 9 heures. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’advient ce genre d’accident sur ce pont. Mais à tous les coups, on bricole comme cela s’est passé de mardi dans l’après-midi à mercredi au milieu de la matinée. Jamais on n’arrive à trouver des solutions d’urgence pour éviter les perturbations sur le pont. Perturbations qui se répercutent sur une bonne partie de la ville, environ dix kilomètres à la ronde. Avec des conséquences économiques avérées. Il ne faut pourtant pas sortir d’une grande école des travaux publics, des transports ou de commerce pour estimer les conséquences du désastre économique d’une paralysie de la circulation sur un pont comme celui du Wouri. On est au pays de « on va faire comment ?» On supporte seulement !

Douala Rond Point DeidoPourquoi ne pas prévoir un ou deux remorqueurs pour dégager cet ouvrage dès que survient un accident ? C’est pourtant déjà une solution. L’usage d’un remorqueur prendra sans doute moins de temps que ce que cela coûte souvent à tous les usagers de cet ouvrage qui relie pourtant Douala aux régions du sud-ouest, de l’ouest, du nord-ouest, voire du grand nord. Bonabéri est doté d’une zone industrielle qui étend ses tentacules sur les villages environnants de Bonamatoumbè, Sodiko, Bojongo, Bonendalè. C’est dire toute l’importance de l’unique pont actuel. En attendant la concrétisation de la promesse d’un deuxième.

On nous oppose souvent, à tort ou à raison, que comparaison n’est pas raison. Soit ! Abidjan dispose depuis de longues années de deux ouvrages du genre : le pont Houphouët-Boigny et le pont Charles de Gaulle. Depuis 2010, le gouvernement ivoirien a lancé l’appel pour un emprunt obligataire pour la construction d’un…troisième pont. C’est vrai que de pays à revenu intermédiaire comme la Côte d’Ivoire il y a encore quelques années, le Cameroun est devenu un Ppte, nous a-t-on expliqué, pour bénéficier de « l’aumône » des bailleurs de fonds. Mais quand on sait aussi que les fonds Ppte ne tombent pas aussi facilement que cette nourriture du ciel qui pleuvait sur les Juifs lors de leur traversée du désert pour la terre promise, les attentes de la ville de Douala d’un deuxième pont peuvent encore se prolonger. Pourvu que l’Harmagédon que prêchent les Témoins de Jéhovah ne viennent pas nous surprendre dans ce misérabilisme.

Douala, dit-on, produit plus de 70 % des ressources financières de ce pays, semble-t-il. Mais c’est aussi la ville la plus mal lotie de la côte ouest africaine depuis une quinzaine d’années. Au lieu de soigner la vache laitière pour qu’elle continue de donner davantage de lait, on l’étrangle. Visiblement. En traversant le pont à pied mercredi soir pour rentrer chez moi à Bonamatoumbè urbain, j’étais pris de nostalgie en pensant aux années 50 où, pour passer d’une rive à l’autre du Wouri, on avait soit ces frêles embarcations qui ne servent plus qu’à pêcher du poisson et du sable du même fleuve de nos jours. Mais il y avait aussi les chaloupes de la compagnie des Chargeurs réunis.

Oui, l’avènement du pont a apporté un confort que j’apprécie toujours et à sa juste valeur. Mais quand nous arrive ce qui est arrivé mardi et mercredi matin, je soupire de nostalgie. Et pour cause : pour traverser le Wouri, je ne sais pas exactement quelle précaution prendre pour éviter d’être très en retard, soit à mon lieu de travail, soit au retour. Et que dire donc de ces opérateurs économiques, usagers réguliers de ce même vieil ouvrage qui ne nous garantit plus rien. Et pourtant « time is money » disent les Anglo-saxons qui ont un sens pointu des affaires. Tout ceci ne peut que traduire la mort lente d’une métropole économique dont le vieux pont est cependant un point névralgique. Que perdent nos opérateurs économiques en termes financiers quand arrivent ces accidents sur le pont du Wouri ?

En attendant l’opérationnalité du fameux complexe industrialo-portuaire de Kribi qui bourgeonne sur la plage de l’Atlantique, dans la région administrative du Sud, Douala a le temps de nourrir avec son vieux pont et le Wouri de disparaître sous l’effet de la Jacinthe d’eau.

Jacques Doo Bell

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