23/04/2012 05:06:11
Déclaration d'incompétence
L’intellectuel Patrick Kessel, a écrit le 14 mars 1997 dans le journal français « Témoignage chrétien », qu’il n’y a pas de République sans une éthique des comportements quotidiens. Ceux qui ont observé la situation sociopolitique du Cameroun de ces dernières semaines ne peuvent que lui donner raison.
Le Messager
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Paul Biya

L’intellectuel Patrick Kessel, a écrit le 14 mars 1997 dans le journal français « Témoignage chrétien », qu’il n’y a pas de République sans une éthique des comportements quotidiens. Ceux qui ont observé la situation sociopolitique du Cameroun de ces dernières semaines ne peuvent que lui donner raison.

D’un côté, le président de la République chez qui le naturel  est plutôt revenu au galop, défiant le peuple camerounais et le bon sens politique, a quand même promulgué ce fameux Code électoral « inique » ou unique, voté envers et contre tout et tous par le parlement Rdpc. On le croyait pourtant désireux d’un Code électoral élaboré avec le concours de toutes les forces sociopolitiques de la Nation, comme il semblait l’avoir demandé au Premier ministre. Cela aurait  permis que dorénavant au Cameroun des suffrages justes, universels et transparents viennent légitimer le choix des élus du peuple.

Celui qui prônait, il y a seulement quelques semaines,« la République exemplaire », n’aurait-il pas oublié la doctrine républicaine sur la représentation du peuple ? A savoir qu’on ne peut pas prétendre avoir donné à un peuple le droit de se gouverner lui-même, par le biais d’élections périodiques de ses dirigeants,  si celui-ci n’est pas considéré comme la source de tout pouvoir étatique. Entre la promesse entendue par tout le monde, « d’améliorer les conditions d’élection » et la promulgation d’un Code électoral qui consacre le statu quo d’un système électoral excluant l’électorat, apparaît à tout le moins, le signe d’une indétermination d’objectif ou de volonté autre que celle de conserver le pouvoir.

La question est alors la suivante : la démocratie que M. Biya veut léguer comme héritage au peuple camerounais est-elle bien celle qui débouche sur « la République exemplaire » dont il parle ? Elle devrait alors se traduire par un régime politique dans lequel le gouvernement est fondé sur ce système représentatif cher aux politologues, et que seule une élection juste et transparente peut légitimer dans chaque cas de figure.

De nombreuses littératures politiques dans le monde, et au Cameroun (dont « La déchéance de la politique » de Maurice Kamto), mentionnent les propos suivants de Cicéron, tenus bien avant la célèbre définition de la démocratie par Abraham Lincoln : « La chose publique est la chose du peuple, par le peuple, il faut entendre (par peuple, ndlr) non un assemblage d’hommes groupés en troupeau, mais un groupe d’hommes associés les uns aux autres par leur adhésion à une même loi et une certaine communauté d’intérêts communs ».

Comprendre ainsi la République, affirmer que l’on veut la réaliser pour son peuple, et poser en même temps des actes qui s’y opposent essentiellement, est, sinon une trahison, au moins une déclaration d’incompétence. A moins qu’au pire il ne s’agisse de tromperie délibérée et cynique davantage caractéristique des monarchies qui s’accommodent mal  des droits fondamentaux de leur peuple.

De l’autre côté, comme par hasard, et pendant que l’opposition politique et les Osc camerounaises se concentraient sur les plaidoyers et pétitions pour demander au Chef de l’Etat de surseoir à la promulgation du Code électoral controversé, celui-ci a jeté dans la marre, le pavé d’une double arrestation qui a retenti jusqu’aux confins diplomatiques du monde, après avoir mis en émoi toutes les composantes de notre République éclatée. Si le président voulait ainsi détourner l’attention et dissiper les tensions autour du Code électoral, préoccupation majeure du peuple, il n’aurait pas agi autrement.

On s’était déjà bien ému que l’Opération Epervier envoie en prison des dignitaires à qui une bonne gouvernance du pays aurait dû épargner la tentation de se rendre coupables, par égoïsme, d’atteintes aux biens républicains.Depuis la semaine dernière, Ephraïm Inoni et Marafa Hamidou Yaya, respectivement ancien Chef du gouvernement et ancien ministre de l’Administration territoriale et de la décentralisation, tous deux anciens collaborateurs proches du Chef de l’Etat, ont rejoint dans la population carcérale, leurs anciens collègues et/ou collaborateurs, démontrant ainsi que les limites de l’oiseau « prédateur » ne sont pas connues… Au point que, blaguant avec une douce ironie, des mauvaises langues ont parlé de « La République de Kondengui » (dont le gouvernement se composerait de plus de 12 ministres et assimilés…), se demandant même s’il ne leur faudra pas bientôt un chef de l’Etat.

Malheureusement, il s’agit là d’une situation dont il ne faut pas rire mais pleurer, bien que le Mincom n’ait plus de voix pour décrier une atteinte à l’image de notre pays. Même en admettant qu’un tel épisode de l’Opération Epervier ne puisse constituer la preuve d’une incompétence politique au sommet de l’Etat, il révèle l’ampleur d’un déficit d’éthique, de moralité publique et de morale politique, montrant que le régime gouvernant est une « République de bandits »dont le référent constitutionnel serait le vice.Car, quel que soit l’angle d’analyse, on aboutit à la même conclusion. Des trois choses l’une :

Paul BiyaSoit M. Biya est constamment préoccupé par autre chose que la gestion de la République, et ne voit donc pas, ou ne fait pas attention à ce que font ses hommes, ne lisant même pas les Rapports du Contrôle supérieur de l’Etat placé sous sa responsabilité directe ;

soit il a un problème de choix d’hommes qui savent lui cacher leur nature vicieuse et leurs activités illicites, ce qui indique une méconnaissance du sérail qu’il a hérité d’Ahidjo, et donc une impréparation à le gérer avec autorité ;

soit il se complaît à les regarder piller le Trésor public et comploter pour lui succéder, en se disant que n’importe comment c’est lui qui tient le manche et eux la lame du couteau, et se contentant d’accumuler de quoi « tenir » chacun de sa cour.

Dans tous les cas de figure, M. Biya aura trompé le peuple camerounais, en bâtissant une « République d’impunité et de cynisme », dont la baronnie ne serait constituée que des voyous sans la moindre vertu patriotique. L’opération Epervier aurait donc vocation à faire désormais tomber les masques, les uns après les autres, pour découvrir au monde la détestable image d’une mafia dont le parrain se donne le droit souverain de vie ou de mort sur les membres.

Comme pour empêcher les Camerounais de revendiquer le respect de leurs droits constitutionnels, M. Biya offre en pâture à leurs spéculations, en avril 2012, comme en février 2008, quelques arrestations spectaculaires de personnalités les plus marquantes de son régime, qui sont suspectées, soit d’avoir volé dans les caisses de l’Etat, soit d’avoir comploté contre lui il y a 5, 10, 15 ans ou plus… dans un pays où, pendant que les fonctionnaires ont un salaire si misérable que n’importe qui peut voir si tel ou tel commis de l’Etat s’enrichit illicitement, des milliards de Fcfa coulent plus vite que l’eau potable, et en espèces sonnantes, dans les bureaux ministériels…Comme si les ministres étaient des anges, et sans inquiéter ni ministre des Finances, ni encore moins le chef de l’Etat.

En définitive, grâce à l’Opération Epervier, le président Biya lui-même  aura coupé l’herbe sous les  pieds d’Amnesty international,  en prenant les devants pour montrer à la Communauté internationale  que le Cameroun  est champion du monde des gouvernants les plus délinquants.

Sauf que la gestion de cette opération prend déjà dans le pays, M. Biya en a-t-il conscience ou pas( ?), les formes d’un jeu dangereux à somme inconnue, qui menace l’harmonie sociale, en raison de ses règles, inégales et improvisées. Incompétence politique au sommet, ou déficit d’éthique républicaine ? Quelque chose doit changer avant qu’il ne soit trop tard.

JB Sipa

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