07/08/2009 16:32:29
Lettre ouverte au PM de Transparency International Cameroon
Me Charles Nguini, président de Transparency International Cameroon, adresse une lettre ouverte parue dans La Nouvelle Expression, au premier ministre sur la situation sociopolitique au Cameroun.
La Nouvelle Expression
TEXTE  TAILLE
Augmenter la taille
Diminuer la taille

 

Charles Nguini, Transparency International © Journal du Cameroun

 

Monsieur le Premier Ministre,

Votre avènement le 30 juin dernier comme Premier Ministre, Chef du Gouvernement de la République m’offre l’occasion de porter à votre haute attention les observations que m’inspire le climat sociopolitique au Cameroun.

En effet, si les premiers mois de l’année 2009 ont été marqués justement par des préoccupations économiques et financières dues à la conjoncture internationale, il se trouve malheureusement que depuis le cinquième mois de l’année en cours, notre pays vit une situation sociale marquée par une grande effervescence autour des événements suivants :

-          la sortie officielle de l’ouvrage « Le Code Biya » de François Mattei.

-          la publication du rapport 2009 du Comité Catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD) portant, entre autres, sur la fortune prétendue du Président de la République du Cameroun, Paul BIYA.

Tout converge donc, vous le constatez, autour du même sujet : la personnalité du Président de la République.

Marches, mémorandums et motions de soutien constituent depuis lors la forme d’expression la plus courante d’une frange de la population appelant le Président BIYA à se porter candidat aux prochaines élections présidentielles. Une autre frange, par contre, tente par tous  les moyens de s’opposer à toute perspective de candidature présidentielle par le Président BIYA.

Cette atmosphère n’est pas sans rappeler celle ayant précédé les graves évènements de la dernière semaine de février 2008 et l’agitation quasi-insurrectionnelle qui a  affecté certaines villes du Cameroun.

Hier déjà, de notre point de vue, les déclencheurs étaient :

-          le débat sur la révision de la constitution ;

-          la grève des transporteurs contre la hausse des prix du carburant, illustration du mal-être sur le renchérissement du coût de la vie ;

-          la décision du Gouverneur de la région du Littoral interdisant les manifestations publiques.

Notre appréciation d’alors relevait à la fois du constat et d’une démarche prospective. Les causes profondes de ce profond malaise social ont pu être identifiées, à savoir :

-          les lenteurs de la lutte contre la corruption, la fraude, les détournements de fonds publics et l’enrichissement illicite ;

-          le désagréable sentiment d’impunité qu’affichent ostensiblement les délinquants économiques et divers décideurs ;

-          la rupture du contrat tacite sur l’alternance ;

-          l’ascenseur social en panne ;

-          la désespérance des jeunes, suite à l’enracinement structurel du chômage ;

-          la fragilisation et l’instrumentalisation des structures d’encadrement du dialogue social, ce qui semblait avoir concouru de façon notable au recours à la violence physique et matérielle comme substitut à l’expression des frustrations diverses.

En somme, il s’est dégagé à cette occasion  le sentiment que la société était petit à petit envahie par une forme d’ingouvernabilité.

Ces faits et causes avaient généré des répercussions sur la volonté commune de vivre ensemble et la paix sociale, et notamment :

-          le pillage et la destruction des biens matériels publics et privés ;

-          les pertes en vies humaines ;

-          l’exploitation à des fins inavouées du fait tribal ;

-          le risque d’expansion des pouvoirs publics sur une pente autoritaire ;

-          la diabolisation des contre pouvoirs (société civile, médias, autorité religieuse, opposition politique) ;

-          la fracture sociale entre les gouvernants et les populations.

Aujourd’hui, la plupart de ces paramètres restent inchangés, certains se sont même aggravés avec les propos absolument inqualifiables de votre Ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement :

-          déclamant un indécent éloge à l’incivisme constitutionnel ;

-          prophétisant l’anéantissement des corps intermédiaires de la société qui sont pourtant le reflet de son dynamisme, est-il encore besoin de rappeler que les corps intermédiaires sont indispensables pour aménager un authentique dialogue social ?

-          se réfugiant derrière un hypothétique « complot de l’étranger », et ceci en violation flagrante des règles élémentaires de bienséance et des bonnes manières internationales pour dégager la responsabilité première des pouvoirs publics face à l’étendue de leurs turpitudes.

 Dès lors, on a de la peine à croire que cette action, qui se drape par ailleurs sous les oripeaux  de la communication gouvernementale, relève de la seule initiative de leur auteur.

 En tout état de cause, il s’agit là d’une dérive inquiétante pour la santé démocratique de notre pays.

 Aussi me plaît-il, Monsieur le Premier Ministre, de vous faire partager l’idée que la restauration de la crédibilité et de la légitimité de notre Etat constitue le chantier prioritaire. Parmi les mesures urgentes, il convient  principalement de :

-          consolider l’Etat de droit et restaurer l’autorité de la Constitution en évitant le recours à des manipulations constitutionnelles.

-          renforcer les piliers d’intégrité,  notamment le pilier judiciaire, dans le cadre des poursuites  visant à réprimer  la corruption et les détournements de fonds publics.

-          formuler une stratégie nationale efficace, durable et soutenue, passant par la mise en œuvre rapide et complète de l’article 66 de la Constitution sur la déclaration des biens et avoirs, pour réduire sensiblement la corruption et les infractions assimilées. 

-          faire effectivement fonctionner les institutions permettant de régler pacifiquement les conflits politiques et sociaux.

-          orienter la Justice, par le biais de la médiation, vers des sanctions qui permettent la rééducation  des Jeunes telles que l’opérationnalisation diligente du Service Civique National de Participation au Développement ;

-          mettre en œuvre des projets de développement économique susceptibles de créer des emplois et garantir le pouvoir d’achat des couches sociales les plus défavorisées ;

-          considérer la situation des victimes des violences sociopolitiques, particulièrement celles de février 2008, par la mise en œuvre rapide  de mécanismes d’indemnisations  financés au besoin par les fonds provenant de la lutte contre la corruption ;

-          renouer le contact physique, de préférence à travers une tournée des régions par le Chef de l’Etat, avec  toutes les forces vives de la société  qui, à l’occasion des tristes et  douloureux évènements passés, ont témoigné de leur attachement à la paix et à la concorde sociale.

-          renouer et intensifier le dialogue politique avec l’opposition.

En définitive, je demeure convaincu  que l’autorité légitime de l’Etat repose  sur une promesse d’avenir radieux, garanti aux jeunes. Plus que toute autre forme de la population, ce sont eux  qui sont porteurs d’une espérance de  reconstruction de notre pays autour des valeurs d’éthique et d’intégrité.

Je vous prie de croire, Monsieur le Premier Ministre, en l’assurance de ma haute considération.

Me Charles NGUINI, Président de Transparency International Cameroon

Publicité
Publicité

comments powered by Disqus
Publicité
Autres actualités
Plus populaires

PUBLICITE