27/04/2012 00:37:50
Cameroun. Paul Biya se tire une balle dans le pied
Les arrestations spectaculaires de personnalités publiques camerounaises, dans le cadre de la lutte anti-corruption, peuvent sonner le glas d’un régime qui tente de se reconstruire une légitimité.
Slate Afrique
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Paul Biya

Les arrestations spectaculaires de personnalités publiques camerounaises, dans le cadre de la lutte anti-corruption, peuvent sonner le glas d’un régime qui tente de se reconstruire une légitimité.

Paul Biya a donc encore décidé de frapper. Après une relative accalmie, l’opération de lutte contre la corruption, lancée en 2006 par le chef de l’Etat camerounais, vient de faire de nouvelles victimes. Un ancien Premier ministre, Ephraïm Inoni, et un ancien secrétaire général de la Présidence et ancien ministre de l’Administration territoriale (Intérieur, Ndlr), Marafa Hamidou Yaya. Autant dire deux pontes du régime. Ils sont accusés de détournement de fonds publics dans le cadre d’un projet avorté de renouvellement de l’avion présidentiel.

Ces arrestations, effectuées le 16 avril, ont eu l’effet d’une bombe au Cameroun. Du fait de l’importance des fonctions occupées par ces personnalités qui croupissent désormais dans les geôles de la prison centrale de Yaoundé, la capitale du pays. Du fait aussi de leur proximité depuis une bonne dizaine d’années avec le président Paul Biya.

L’opération «mains propres» camerounaise, pompeusement baptisée opération Epervier, a certes déjà eu à faire des prises spectaculaires, fortement médiatisées et hyperpolitisées. Mais, c’est la première fois qu’elle va aussi loin dans la purge des anciens dignitaires du régime. En faisant ainsi arrêter ces ministres, Paul Biya ne fait pas seulement mettre en prison deux de ses «vices-dieu».
Feu aux poudres

Pour la première fois, le président Biya touche à deux communautés sensibles et minoritaires au Cameroun: les anglophones, pour ce qui concerne l’ancien Premier ministre Ephraïm Inoni, et les peuls, pour le cas de Marafa Hamidou Yaya. Et il prend, de fait, le risque de voir s’exacerber les tensions ethniques dans le pays.

Une frange des ressortissants anglophones du pays rêvent en effet depuis plusieurs années de voir naître une région autonome qu’ils appellent «Ambazonie». Les peuls du nord du Cameroun, quant à eux, n’ont toujours pas digéré la chasse aux sorcières qu’ils ont subi après la tentative de coup d’Etat de 1984.

En plus donc de jouer avec le feu, avec les arrestations plus que spectaculaires de ses anciens dignitaires, le président camerounais s’érige en procureur de son propre règne. Tous ceux qui sont sous les verrous, depuis les premières arrestations du 21 février 2006, sont accusés d’avoir allégrement pillé les caisses de l’Etat. La plupart d’entre eux n’ont pas encore été jugés. Mais ces accusations ne sont probablement pas fausses, puisque selon l’ONG Transparency International, le Cameroun figure parmi les pays les plus corrompus au monde.

Dès lors, la question de la responsabilité de Paul Biya peut se poser. Tout comme celle de la crédibilité du système qu’il a contribué à mettre en place, depuis son arrivée au pouvoir en 1982.
Contradictions du système

De l’avis même de la Commission nationale anti-corruption (Conac), qui a publié un rapport explosif en novembre 2011, la corruption au Cameroun a gangrené toutes les sphères du pays, en commençant par les instances dirigeantes.

Le premier de ces dirigeants ne peut donc pas feindre de découvrir une telle situation. D’où la bronca soulevée par les dernières prises de l’opération Epervier.

«Le dénominateur commun de tout cela reste la déliquescence d’un régime pris dans ses propres contradictions et qui se refuse à assumer la purulence de ses plaies et tente de se réfugier derrière un violent cannibalisme, où il est contraint de se nourrir du sang de ses propres enfants, dans ses derniers spasmes convulsifs», écrit Haman Mana, le directeur de publication du quotidien camerounais Le Jour, dans un éditorial au vitriol.

En effet, si l’on considère que la classe politique camerounaise est corrompue comme le démontrent les arrestations de l’opération anti-corruption Epervier, Paul Biya peut-il se dédouaner d’avoir constitué une telle classe politique?

En frappant aussi fortement ses propres dignitaires, le président camerounais décrédibilise une opération qui avait suscité des espoirs au début. Paul Biya se disqualifie lui-même, car il démontre son incapacité à lutter contre la corruption.

Mais il donne surtout des arguments à ceux qui le soupçonnent de se lancer dans un lynchage politique face à des personnalités qui pourraient rêver de se positionner comme des dauphins.
Chasse aux sorcières

«Si effectivement c’était une opération d’assainissement de la morale publique, on verrait un changement de comportement des autres gestionnaires de la chose publique, qui auraient vis-à-vis d’elle des attitudes de probité», commente Okala Ebodé, un expert en technique de lutte contre la corruption.

Les vraies motivations de l’opération Epervier ne seraient-elles donc pas seulement la lutte contre la corruption au Cameroun? Car, comment comprendre que depuis son lancement, il y a six ans, les mêmes causes produisent les mêmes effets?

Le romancier camerounais Patrice Nganang, qui ne cache pas ses critiques envers le pouvoir en place, penche plutôt pour l’hypothèse d’une chasse aux sorcières:

«Avec la tradition politique camerounaise et sa balance tribale, on peut dire que Paul Biya vient de donner au Cameroun, deux possibles présidents: Ephraïm Inoni et Marafa Hamidou Yaya.»

Une manière feutrée de dire que les dernières arrestations de ces deux hauts responsables camerounais visaient à tuer dans l’œuf leurs ambitions de succéder au prince.

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