02/05/2012 00:54:58
Sarkozy ou hollande: Pour qui «votent» les Africains?
Pourquoi les Africains veulent-ils faire entendre leur voix dans une élection qui ne les concerne que de loin ? Les Africains auraient-ils le cœur à gauche ? D’où vient ce rejet systématique du « sarkozysme », à Alger, Tunis, Cotonou, Conakry, Niamey etc., sauf à Abidjan où le président sortant divise la classe politique ivoirienne?
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Lawoetey Pierre Ajavon

Enseignant-chercheur en Histoire et en Anthropologie, Lawoetey-Pierre AJAVON est Docteur 3ème cycle en Ethnologie et Docteur d'Etat ès Lettres et Sciences Humaines (Anthropologie des Sociétés Orales). Il est auteur de plusieurs articles dans des revues spécialisées, et d'un ouvrage « Traite et esclavage des Noirs, quelle responsabilité africaine ? » paru aux éditions Ménaibuc à Paris.

Le phénomène n’est pas nouveau. Rien de ce qui se passe au pays de « nos ancêtres les Gaulois » ne laisse les Africains indifférents. A plus forte raison lorsqu’il s’agit de l’élection présidentielle. Même s’ils ne peuvent pas participer au vote dans l’Hexagone, contrairement aux Afro-français qui eux bénéficient d’une double nationalité, les Africains résidant sur le continent ne se privent pas de s’inviter dans le débat en suivant de très près l’agitation électoraliste en France.

Pourquoi les Africains veulent-ils faire entendre leur voix dans une élection qui ne les concerne que de loin ?

La France n’est-elle pas le principal partenaire économique, le premier bailleur de fonds ainsi que le parrain diplomatique de bon nombre de pays africains, en particulier francophones ? A cela vient s’ajouter la présence des intérêts économiques français sur le continent, à travers ses nombreuses entreprises privées et nationales.

Les arguments ne manquent pas pour souligner l’engouement des Africains pour cette élection. D’autant plus que le récurrent débat sur l’immigration et la « Françafrique » dans la campagne présidentielle vient leur rappeler le sort de leurs parents et amis vivant en France et les rapports que le nouveau président élu entend entretenir avec l’Afrique. C’est dire combien les Africains, dans leur grande majorité, sont sensibles à l’idéologie des candidats, surtout à ceux des deux poids lourds, Sarkozy et Hollande.

Les réactions des Africains avant et après le premier tour de l’élection révèlent à quelques exceptions près, un positionnement clair et sans ambiguïté en faveur du candidat du Parti Socialiste François Hollande. Du Maghreb à l’Afrique subsaharienne, les Africains ont massivement « voté » Hollande pourrait-on dire.

Les Africains auraient-ils le cœur à gauche ? D’où vient ce rejet systématique du « sarkozysme », à Alger, Tunis, Cotonou, Conakry, Niamey etc., sauf à Abidjan où le président sortant divise la classe politique ivoirienne si l’on en croit un grand site panafricain  ?

Il faut surtout observer que si les Africains sont attentifs à la personnalité de chacun des deux principaux candidats français, ils les jugent essentiellement à l’aune de leurs programmes, promesses et des prises de position en faveur de leur pays respectif ou du continent.

On reprocherait ainsi à Nicolas Sarkozy d’avoir perpétué la fameuse « Françafrique », malgré sa promesse de « rupture » en 2007. Mais surtout, les Africains sont loin d’oublier le discours rétrograde et blessant de Dakar en juillet 2007 où il se mit à dos toute l’intelligentsia africaine. L’extrême-droitisation de la campagne de Nicolas Sarkozy puisant abondamment dans le répertoire du Front National (viande halal, immigration…) a fini par lui valoir des inimitiés de l’autre côté de la Méditerranée.

Quant aux dirigeants africains, chacun se positionne « pour ou contre » Sarkozy en fonction de ses liens personnels, réseaux d’amitié avec le candidat de droite. Nul doute que le président ivoirien Alassane Ouattara, ami commun de Sarkozy et Bouygues, aura le sommeil léger le soir du 6 mai si son « parrain » politique venait à perdre le pouvoir.

A l’inverse les partisans de Laurent Gbagbo pourraient comme ils l’ont fait le soir du 22 avril, continuer à sabrer le champagne. « Nous souhaitons que Sarkozy perde les élections parce qu’il s’est présenté comme notre principal ennemi », déclarait un responsable du parti de Gbagbo. Paradoxalement, pour des raisons personnelles, Sassou- N’guesso du Congo, Ali Bongo du Gabon, Théodoro Obiang de la Guinée Equatoriale, pourraient secrètement souhaiter la défaite de leur ancien mentor pour cause d’accusation de biens mal acquis en France. Mais pour autant, peuvent-ils compter sur l’indulgence de Hollande pour effacer l’ardoise ?

Cependant, il serait naïf de croire que les Africains, en rejetant Nicolas Sarkozy, accordent une confiance aveugle à François Hollande. Lucides, ils sont nombreux ceux qui, à l’instar de cet ivoirien, pensent  « qu’entre deux maux, il faut choisir le moindre mal. Hollande représente le moindre mal ».

Sans doute, les Africains ont-ils été échaudés par les années Mitterrand qui n’ont apporté aucun changement notable dans les relations franco-africaines. Certains se plaisent à observer avec une pointe de déception que malgré le discours de La Baule, c’est sous François Mitterrand que la « Françafrique » a connu ses heures de gloire. En effet, sous la pression de quelques satrapes africains, Mitterrand a vite fait de renouer avec les vieilles habitudes de la « Françafrique », oubliant complaisamment sa promesse de conditionner l’aide au développement aux pays africains qui feraient des efforts en matière d’avancées démocratiques. D’autres -comme au Bénin-, tout en souhaitant la victoire du candidat socialiste, font remarquer que « les Africains ont bien des raisons d’appeler de tous leurs vœux la victoire de François Hollande. Non pas parce que son élection changera quelque chose à la politique française en matière d’immigration. Loin s’en faut. Mais parce que les personnalités de la gauche au pouvoir seraient sûrement moins arrogantes et paternalistes que celles de la droite qui ont dirigé la France ces cinq dernières années ».

François Hollande a beau chercher à rassurer sur ses intentions quant à ses nouveaux rapports avec le continent noir, s’il était élu ; il a beau tenter de convaincre les Africains, par la voix du Monsieur Afrique de sa Campagne, le franco-togolais et ex-ministre délégué à l’intégration de Mitterrand, Kofi Yamgnane, souhaitant même « répudier les miasmes de la Françafrique » dans son discours d’investiture  de son parti.

Mais son message aura du mal à passer en Afrique où Gauche et Droite sont renvoyées dos à dos comme étant : « bonnet blanc, blanc bonnet ». En somme, pense la majorité des habitants du continent, quel que soit l’élu au soir du 6 mai, « la Françafrique survivra ».

Sentiment que traduit sans détours le journal béninois La Tribune : « Parce que pour sa grandeur, la France a bien plus besoin de l’existence de ces rapports solides avec ses ex-colonies d’Afrique qu’il n’y paraît. Un président élu de la France saura-t-il prendre le risque de faire acheter le pétrole plus cher à son pays parce qu’il aura renoncé aux relations privilégiées avec le Congo et le Gabon ? Quel président français se permettrait de renoncer au phosphate du Togo ? Au coltan de la RDC ? A l’uranium du Niger ? A la bauxite de la Guinée ? Les promesses de Monsieur Hollande, ne l’engageront que jusqu’à ce qu’il soit élu. Au-delà, il n’y aura plus que cauchemars et désillusions ».

En tout état de cause, quel que soit le résultat des élections françaises, les Africains devront prendre conscience de ceci : la priorité du président élu sera de défendre envers et contre tout, les intérêts de ses compatriotes qui l’ont porté au pouvoir. Et qu’importe si la défense de ces intérêts risque de se faire au détriment de l’Afrique. On ne répétera jamais assez cette phrase prêtée à tort ou à raison au Général de Gaulle : « Les grandes nations n’ont pas d’amis, elles n’ont que des intérêts ». Certes, l’élection de François Hollande devrait apporter un nouveau souffle dans les relations franco-africaines. Sans doute, leur forme changera-t-elle, mais certainement pas leur nature profonde.

Il appartient donc aux Africains de créer eux-mêmes les conditions nécessaires à leur propre émancipation. Il serait illusoire d’attendre l’irruption d’un quelconque Deus ex Machina, fût-il nommé Hollande, comme tentent de le croire très naïvement bon nombre d’Africains du continent et de la diaspora.

Lawœtey-Pierre AJAVON

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