07/05/2012 04:55:31
La République du Prince
Nous voici manifestement obligés de penser, voire de constater, que les collaborateurs de M. Biya ont plus de liberté d’expression en prison que dans leurs fonctions. Je vous épargnerai des exemples, puisque pas moins d’une demi-douzaine des prisonniers dorés du président ont publié du fond de leur cachot, des livres ou des lettres ouvertes pour exposer, soi-disant, leurs états d’âme à leur ancien patron, comme s’ils espéraient sa clémence.
Le Messager
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Paul Biya

Nous voici manifestement obligés de penser, voire de constater, que les collaborateurs de M. Biya ont plus de liberté d’expression en prison que dans leurs fonctions. Je vous épargnerai des exemples, puisque pas moins d’une demi-douzaine des prisonniers dorés du président ont publié du fond de leur cachot, des livres ou des lettres ouvertes pour exposer, soi-disant, leurs états d’âme à leur ancien patron, comme s’ils espéraient sa clémence.

La dernière production en date, et certainement la plus troublante, parce qu’elle suggère une tyrannie au sommet de l’Etat…c’est celle de Marafa Hamidou Yaya, (17 ans de collaboration au plus haut niveau avec le chef de l’Etat). Ne voyant pas très bien ce qu'ils peuvent attendre du prince bien connu pour ses sentences politiques irrévocables, on peut en réalité penser que l’ultime objectif de toute cette littérature est de prendre le peuple à témoin de ce que leurs auteurs seraient des victimes innocentes ( ?) des contradictions internes ou de l’arbitraire d’un système dont ils ont servi, bon gré malgré à l’édification, par un prince rusé.

En fait, ce qui rend ces dignitaires plus libres de parler en prison qu’en liberté, c’est que ce sont, comme dirait Lamartine, « des dieux tombés qui se souviennent des cieux ». Longtemps aveuglés par les privilèges corrupteurs qu'octroie naturellement tout prince qui veut durer, ils ne pouvaient voir, ni vouloir en entendre parler, ce que peut souffrir dans une prison camerounaise, un citoyen lambda, présumé coupable ou innocent, privé de sa liberté après une arrestation spectaculairement humiliante, et en détention arbitraire au regard du Code national de Procédure pénale, dans des conditions absolument inhumaines.

Ramenés à la condition terrienne du peuple coutumièrement méprisé, ils tentent par des dénonciations à la limite de la trahison, de s’attirer la sympathie de celui-ci, dans l’attente, peut-être, d’un arbitrage futur entre dieu-le prince, et ses « créatures » émancipées par l'infortune. A moins qu’ils ne cherchent à alerter l’opinion publique internationale où le prince aurait ses meilleurs soutiens.

Paul BiyaCertes, on peut s’étonner que des dignitaires de l’acabit de quatre secrétaires généraux de la PR, un Premier ministre, et un paquet d’autres ministres, se retrouvent en prison du jour au lendemain, et dans des circonstances qui les poussent enfin à réfléchir à la problématique des droits de l’Homme. Ils ne peuvent cependant s’en prendre qu’à eux-mêmes si, à force de vouloir brouter là où ils étaient attachés, ils n’ont vu du prince que ce qu’il paraissait, sans ressentir ce qu’il est, à savoir : bon lion pour effrayer les loups, et bon renard pour connaître les pièges (selon les enseignements de Machiavel). Et qu’importe, dans cette logique machiavélique, que  l’opération épervier ne soit, à leur encontre, que l’arbre qui cache… une suspicion de conjurations, puisqu’il est dans la nature des princes de ne jamais manquer de motifs légitimes pour masquer leur souci de survie ?

Lorsque M. Biya envoie avec fermeté et progressivement ses grands collaborateurs en prison, que ce soit en apparence parce qu’ils n’ont pas respecté les principes de rigueur et de moralisation, ou parce qu’il veut s’assurer qu’aucune conspiration ne prospère contre son règne à vie, il semble encore obéir à Machiavel qui conseille aux princes de « fuir les choses qui peuvent le rendre odieux et méprisable ».

Et nous savons tous que l’impunité de ceux qui apparaissent comme responsables de la misère du peuple peut rendre le prince odieux et méprisable. Mais voilà : quand "les dieux tombés" se fâchent du prince qui, à tort ou à raison, les livre à la vindicte populaire, et comme dirait le chansonnier, «le secret est dehors». Et peut parfois révéler une réalité du pouvoir plutôt inquiétante pour un peuple qui découvre le peu d’importance que lui accorde le prince au-delà du discours. Dans sa lettre ouverte au président de la République, par exemple, M. Marafa écrit :
« Après la formation du gouvernement consécutif à l’élection présidentielle de 2004, vous m’avez accordé une audience au cours de laquelle vous m’avez demandé ce que les gens pensent du Gouvernement. Je vous ai répondu qu’ils pensent qu’avec un effectif d’environ soixante-cinq (65) ministres et assimilés, le Gouvernement est pléthorique et manquerait d’efficacité.

Entre agacement et irritation, vous m’avez tenu ces propos : “Monsieur le Ministre d’Etat, vous êtes combien de ministres dans ce gouvernement ? Peut-être dix (10) ou quinze (15) tout au plus. Le reste, ce sont des fonctionnaires à qui j’ai donné le titre”. Je vous ai répondu : “... c’est peut-être vrai, Monsieur le Président de la République. Mais le problème, c’est que ces fonctionnaires eux, se prennent pour des ministres”. Le dialogue à ce sujet s’est arrêté là ».

Si ces propos sont avérés, comment empêcher alors les citoyens que nous sommes, de nous interroger sur la vision que M. Biya a de son pays, sur la compétence et l’efficacité de ses gouvernements, et sur l’efficience des résultats des missions qu’il confie à ses ministres. Bref, sur sa perception même du pouvoir. Si M. Marafa voulait suggérer qu'il y a de l'incompétence politique au sommet de l'Etat, l'aurait-il prouvé  autrement ?

Le pouvoir, nous le disons souvent, est un mandat de service public, et non une éligibilité à la jouissance des privilèges sans bornes d’un règne à terme ou à vie. Il serait à tout le moins inconséquent, non seulement de ne plus savoir avec précision si l’on a 10 ou 15 vrais ministres dans son gouvernement, mais surtout, de créer 50 départements ministériels exclusivement budgétivores, pour alimenter 50 fonctionnaires à qui on a "donné des titres" comme on attribue des sièges aux  invités dans un restaurant. Untel gouvernement ne s'apparente-t-il pas à une mangeoire nationale où les places sont distribuées sous le double prisme du népotisme et du clientélisme politique?

 Un ministre est supposé être un responsable à qui le chef de l’Etat délègue une partie de son mandat de service public, en raison de sa compétence technique ou politique, en lui assignant l'atteinte d'un  objectif, ou la réalisation d’une ambition au service du bien commun, avec indicateurs de résultats probants. M. Biya peut-il dès lors se plaindre sans hypocrisie ni démagogie, des dysfonctionnements et de l’inertie d’une administration dont le travail doit être impulsé par 50 fonctionnaires qui ne le sont plus, puisqu'ils portent le titre de ministres, mais dont la présence dans le gouvernement sert simplement à démontrer la magnanimité du président du parti et de la République?

Non seulement il est mal fondé de s'en plaindre si les propos de Marafa sont exacts, mais ces 50 fonctionnaires, en devenant ses créatures politiques, se donnent naturellement pour ambition de maintenir au pouvoir à tous les prix, l'homme qui les fait rois, même si l'on peut supposer qu'il ne leur en demande pas tant. Et du coup s'explique le fait que ses meilleures lois ne sont jamais appliquées, que ses meilleures promesses ne sont jamais tenues, que ses meilleures ambitions connaîssent peu de début de réalisation, et qu'autour de lui, les meilleurs efforts de ses collaborateurs soient consacrés aux luttes de positionnement en vue de sa succession.

Sauf que ce n'est pas tout à fait folie de se demander si M. Biya lui-même n'est pas satisfait que les choses se passent ainsi. Auquel cas il faudrait conclure que ce n'est pas la gestion à bonne fin du Cameroun qui l'intéresse, mais seulement la jouissance des attributs du pouvoir. Il ne resterait alors à ceux que cela amuse, qu'à retrouver le classement de Monsieur Biya dans la typologie des princes qui ont fait jadis les choux gras de  Machiavel et inspirent encore les princes modernes qui gouvernent le monde.

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