10/05/2012 00:43:00
La CEDEAO : une organisation sous-régionale fragmentée
Comment comprendre qu’un pays en crise puisse diriger  une organisation dont la mission est parmi tant d’autres de préserver la stabilité et la paix dans la sous-région ? Comment un leader qui arrive au pouvoir par des méthodes inconstitutionnelles  peut-il être un exemple ?
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Philadelphia, PA 7 Mai 2012. Créée en 1975 pour permettre l’unité et l’indépendance économique de l’Afrique de l’ouest et devenue un instrument économique et politique de résolution de conflits depuis 1993, la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est fragmentée et à la dérive. Non seulement l’indépendance et l’union économiques avec une monnaie commune sont chimériques mais aussi les conflits domestiques et les instabilités se multiplient malgré les discours lénifiants sur la démocratie.

Face aux guerres au Liberia et en Sierra Leone au début des années 1990 et face aux coups d’état à répétition dans la sous-région, les chefs d’état de la CEDEAO ont choisi de lutter ensemble contre les trafics illicites, le trafic des enfants, la drogue, la circulation des armes légères, les prises de pouvoir inconstitutionnelles afin de garantir la paix, la stabilité, et la démocratie  indispensables au développement. Des succès, la CEDEAO en a connus. Mais ceux-ci succès sont mitigés par la fragmentation avancée de l’organisation matérialisé par la désignation de Mr. Alassane Ouattara comme président de la conférence des Chefs d’état et par l’utilisation de la force dans la résolution des crises.

Historiquement, c’est la première fois qu’un leader ivoirien préside la CEDEAO. Pendant plus de trente ans de stabilité politique, de croissance économique, et d’hospitalité incomparable qui ont attiré des millions de nationaux des pays voisins sur son sol, la Cote d’Ivoire n’a jamais dirigé la CEDEAO. C’est un choix politique intelligent parce qu’en abritant les sièges sociaux de nombreuses organisations africaines et mondiales, le leadership de la Cote d’Ivoire est déjà indiscutable. La localisation de ces organisations en terre ivoirienne veut dire que la Cote d’Ivoire compte. C’est donc par souci d’équilibre politique et régional que la Cote d’ Ivoire a laissé aux autres pays un espace d’expression. Houphouët-Boigny, Konan Bédié, et Laurent Gbagbo ont compris ce souci. En définitive, la présence de Mr. Alassane Ouattara, qui défraie la chronique, répond à des exigences autres qu’affirmer le leadership ivoirien.  

C’est pourquoi la présence de Mr. Alassane Ouattara à la tête de la CEDEAO et l’empressement avec lequel il a pris cette charge appellent une analyse profonde. Il est paradoxal que ce soit au moment où la Cote d’Ivoire est déliquescente qu’elle dirige la CEDEAO. Ce paradoxe fragmente l’organisation.

Comment comprendre qu’un pays en crise puisse diriger  une organisation dont la mission est parmi tant d’autres de préserver la stabilité et la paix dans la sous-région ? Comment un leader qui arrive au pouvoir par des méthodes inconstitutionnelles  peut-il être un exemple ?

Logiquement, compte tenu des ses problèmes internes : absence de sécurité, fracture sociale quasi immaitrisable, fuite des ressources, millions de déplacés et de réfugiés, etc. la Cote d’Ivoire ne devrait pas présider la CEDEAO parce qu’elle initierait hypocritement des décisions qu’elle refuserait de voir appliquer sur son sol. Mr. Alassane Ouattara ne peut pas diriger la CEDEAO alors que son régime refuse d’exécuter l’injonction de la cour de justice de la CEDEAO de libérer Michel Gbagbo, fils du Président Laurent Gbagbo. Ces observations pertinentes indiquent que l’éthique morale n’est plus de rigueur dans la gestion de la CEDEAO. Dès lors que cette éthique s’effrite, la fragmentation devient une réalité.

La CEDEAO est davantage désintégrée au vu de sa nouvelle méthode de règlement des crises récentes. Depuis 2011 avec notamment le cas de la Cote d’Ivoire et maintenant du Mali, on assiste à une résurgence de la violence et à un recul du dialogue et de la négociation dans le règlement des crises. En Cote d’Ivoire, la CEDEAO s’est travesti en cautionnant la force pour résoudre le conflit électoral de novembre 2012. Dans le cas du Mali, la CEDEAO version Alassane Ouattara a exigé le retour à l’ordre constitutionnel non pas en demandant le retour du président Amadou Toumani Touré (ATT) mais en acceptant que ce soit le président de l’Assemblée Nationale, Diocounda Traoré qui le remplace à titre intérimaire.

Si ce n’est les contraintes de la françafrique, aucun démocrate sérieux ne peut comprendre cette combinaison bizarre. Pourquoi la CEDEAO a préféré demander à un chef d’état renversé de signer sa démission, lui qui a reçu le suffrage universel pour protéger la constitution ? En lieu et place d’un retour au palais de Koulouba, la CEDEAO a obtenu l’exil du Président ATT au Sénégal. Tout s’est passé avec l’onction de Mr. Alassane Ouattara dont les ministres en charges des questions étrangères et africaines se sont impliqués dans cette mascarade. Le regain de tension du lundi 30 avril 2012 à Bamako et les affrontements entre des factions de l’armée malienne montre que les solutions de la CEDEAO sont inefficaces. Tout indique une recrudescence de coups d’état et de recours à la force dans l’espace CEDEAO. Mais, la dérive de la CEDEAO est encore plus alarmante quand on aperçoit que la CEDEAO décide d’envoyer des forces au Mali et en Guinée-Bissau pour un coup de 577 millions de dollars entièrement financé par les Etats-Unis et l’Union Européenne. Si le financement de ces opérations vient de ces pays, la notion d’indépendance est forclose. 

L’histoire de la CEDEAO suffit pour projeter que l’utilisation récurrente de la force va saper la communauté. Par exemple, le soutien de l’Union Européenne et des Etats Unis à Mr. Alassane Ouattara et l’intervention militaire de la France en Cote d’Ivoire ont rendu la sous-région encore plus instable. L’espace CEDEAO vit un désordre politique et social immense doublé d’une insécurité immaitrisable. Donc, les ultimatums donnés aux militaires maliens indiquent combien la répression sera la méthode favorite de la CEDEAO. En réalité, les régimes qui rament contre la géopolitique française vont subir la colère d’Alassane Ouattara qui se sert de la CEDEAO pour garder l’Afrique sous l’hégémonie de la France en attendant de contrôler l’Union Africaine. Mr. Alassane Ouattara parachève l’œuvre de soumission de la CEDEAO aux puissances occidentales qui lui ont permis de prendre le pouvoir en Cote d’Ivoire. Les récents évènements au Mali et en Guinée-Bissau montrent l’échec des politiques de résolution de conflits de la CEDEAO. Le recours à la force n’est pas idoine dans un espace où les petites armes circulent à profusion et où la porosité des frontières encourage les rébellions transfrontalières. 

Eric Edi, PhD.
Président, African Diaspora for Democracy and Development – Pennsylvania

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