11/05/2012 02:57:04
Ces bébés qui hantent la douce nuit du Cameroun
Moins médiatisé et plus jeune que le trafic de nourrissons d’Espagne sous Franco, le Cameroun entame la longue marche vers la mise en lumière du trafic de nourrissons sous le règne du Président Biya.
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Moins médiatisé et plus jeune que le trafic de nourrissons d’Espagne sous Franco, le Cameroun entame la longue marche vers la mise en lumière du trafic de nourrissons sous le règne du Président Biya.

Le 20 août 2011, alors que toute la République est concentrée sur une élection présidentielle dont l’issue est presque connue de tous, à l’Hôpital Gynéco-Obstétrique et Pédiatrique de Ngousso dans la banlieue Nord-Ouest de Yaoundé se joue un drame. Une jeune fille, orpheline de père, sans véritable ressources financières, Vanessa Tchatchou donne naissance à un bébé de sexe féminin. Poids à la naissance 1,700 g, l’enfant pousse un cri d’entrée dans la vie, une infirmière demande les premiers vêtements puis se retire avec le nouveau-né. Quelques minutes après, il est signalé à la jeune fille mère que son bébé est prématuré et doit par conséquent être placé en couveuse.

Vanessa Tchatchou
Vanessa Tchatchou

Vers 14 h 15, le nouveau-né se volatilise, ni vu ni connu. Circulez, il n’y a rien à voir. Seulement, c’est sans compter sur l’esprit qui habite tout orphelin et tout miséreux ! Vanessa résiste et refuse de croire qu’elle n’a jamais été enceinte, qu’elle n’a jamais accouché, qu’elle n’a jamais tenu même le temps de quelques secondes ce bébé dans ses bras. Elle refuse de croire que ses seins ronds, pleins de lait sont un simple rêve de maternité d’une adolescente qui a trop joué à la poupée. L’hôpital va l’ignorer pendant de longues semaines, de longs mois puis la presse va s’intéresser à l’affaire et lui donner une dimension nationale. C’est tout le Cameroun qui se réveille alors sonné comme dans un combat de boxe !

Les questions se posent et du « fait divers » comme le veut le régime en place par la bouche de ses serviteurs les plus zélés, mais aussi les plus impliqués dans l’affaire, la ministre des Affaires sociales Catherine Bakang Mbock et le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement vont multiplier des ouvertures de fausses pistes, de déclarations mensongères ; le Camerounais moyen celui qui est scotché sur son transistor, qui lit les journaux accrochés dans les kiosques parce qu’il n’a pas 500 FCFA pour se les acheter, se fait son opinion, sa petite idée. Non Vanessa ne peut pas avoir inventé une si grosse affaire.

Le 23 décembre 2011, un homme politique, mais et surtout un chercheur ayant longtemps travaillé dans le milieu de l’adoption se saisi du dossier et découvre alors que nous sommes loin d’un « malheureux accident », non au Cameroun il existe bel et bien un trafic de nourrissons. Les noms sont dévoilés, d’autres forfaits sont commis ; Darlyse Etoile Nkolo, perd son bébé à l’Hôpital de la Caisse Nationale de Prévoyance Sociale d’Essos à Yaoundé (CNPS) le 4 février 2012, le 09 février 2012, c’est au tour de la petite Nguetti Thérèse Diane qui est volé à sa maman à Douala.

L’épidémie se répand telles les métastases d’un cancer, Yaoundé, Douala, Bafoussam toutes les grandes métropoles sont touchées, mais aussi des petites bourgades telles que Mbanga dans le Moungo ou Kekem dans l’Ouest du Cameroun ;  il ne se passe plus un jour sans qu’on ne parle de vol de bébés. Les langues aussi se délient, Édith-Thérèse Hameni offre un dossier vieux de 16 ans, qui touche à la fois une communauté religieuse catholique de Douala, un orphelinat dans la même ville. En moins de trois mois d’action, 95 dossiers sont réunis uniquement dans la ville de Yaoundé et enregistrés aussi dans différents commissariats de la ville et autres postes de gendarmerie.

Le corps médical est pointé du doigt, lui qui aide à sortir les bébés des hôpitaux même les plus sécurisés ; infirmières, sages-femmes, médecins généralistes comme spécialistes tout le monde en prend pour son grade et sa compétence.

Les fonctionnaires du ministère des Affaires sociales gestionnaires des centres de petites enfances et surtout chargé de constater les abandons de nourrissons avant de les confier à l’adoption ou à un placement dans une famille sont pointés du doigt et en premier la Ministre qui a accordé un agrément en vue d’adoption à une magistrate de la cité après seulement deux mois de procédure généralement longue de 9 à 24 mois !

Le gouvernement de la République s’enfonce dans des déclarations mensongères, appelle certaines plumes du pays au secours comme madame Suzanne Kala-Lobè qui signe une chronique dans le journal La Nouvelle Expression le 20 février 2012 intitulée « Affaire du bébé volé : Pauvre Vanessa » dans laquelle la journaliste trouve immorale qu’une adolescente de 17 ans puisse tomber enceinte et garder le bébé ! Il est encore plus anormal que la société s’en émeuve si ce bébé venait à être volé comme c’est le cas aujourd’hui. Elle offre ainsi une ligne de défense à l’État qui va s’y engouffrer très rapidement en envoyant sur les plateaux de télévision ses meilleurs débatteurs ; Hervé-Emmanuel Nkom, Félix Zogo, le Ministre Issa Tchiroma Bakari. Il y en a aussi qui freinent des quatre fers comme Albert Mbida, Messanga Nyamding, Charles Atéba Eyene.

Beaucoup de médias refusent de suivre, Radio Siantou, Kalack FM et Sky One Radio. Les chaînes de télévision à capitaux privés prennent des risques, Equinoxe, Canal2, Ariane Tv, Vision 4 donnent la parole aux victimes ce qui contribue à diluer le message gouvernemental et à fortifier l’opinion publique. Du côté de la presse écrite, il faut reconnaître le travail qui est fait par le quotidien le Jour qui s’engage à fond dans le dossier, son directeur de publication n’hésitant pas à signer des éditoriaux tandis que sa chroniqueuse en chef Pauline Poinsier Mayinga donne la réplique aux plumes du gouvernement.

Mutations au départ hésitant décide finalement de suivre, le Messager de feu Pius Njawé aussi prend position restant ainsi fidèle à la ligne éditoriale de son fondateur. L’hebdomadaire Emergence emboîte le pas distribuant bons et mauvais points. L’Actu de Gustave Emmanuel Samnick révèle de jeunes plumes comme Josiane Afom, qui fouille et rend compte au quotidien de ce qu’elle découvre. Les médias internationaux s’en émeuvent et se déplacent au Cameroun, RFI y consacre 3 émissions, l’appel des auditeurs et le débat africain en deux formats ; TV5 Monde, France 24, Vox Africa ouvrent leurs antennes.

Les intellectuels camerounais habitués à observer en spectateurs la scène publique de leur pays quand ils ne s’alignent pas directement derrière le parti au pouvoir, par des pétitions favorables au président de la République décident enfin de s’exprimer ; c’est le professeur Alain Fogué qui dégaine en premier suivi de l’inusable Sindjum Pokam, le Chef de l’État est invité à prendre position, à se conduire en père pour Vanessa Tchatchou. Le cinéaste Jean-Pierre Bekolo n’est pas en reste et demande à regarder au-delà du kidnapping de ce nourrisson.  

Sodthène Fouda Essomba
Dr Sosthène Fouda

L’État de son côté, n’a pas perdu de son génie, il utilise la répression, l’intimidation, la délation, les coups pleuvent en dessous de la ceinture sur Vincent-Sosthène Fouda qui est interpellé à plusieurs reprises et se retrouve une fin de semaine incarcéré avec des accusations graves, « tentative de déstabilisation de l’État, mise à mal de la paix et organisation de manifestations publiques non autorisées », le professeur Alain Fogué n’y échappe pas pour longtemps, il aura droit lui aussi à une interpellation. L’artiste Valséro plus humaniste que chanteur engagé connaîtra le même sort et la police fera irruption dans son domicile. Le Collectif « Rendons-lui son bébé » que Vincent-Sosthène Fouda dirige et qui compte 7 700 Camerounais tant de la diaspora que de l’intérieur du pays est secoué par la division et une aile se détache ; le spectre du tribalisme secoue alors cette noble cause nationale. Mais une question demeure : où sont passés les nourrissons et pourquoi l’État tarde-t-il vraiment à mettre de l’ordre dans cette affaire ?

Les réponses ne sont pas faciles à avancer, même si on les a au bout de la langue. En effet, traditionnellement le Cameroun de par la composition anthropologique de la famille est prédisposé au trafic de nourrissons. Les liens de sang (de parenté) sont au-dessus de tout lien de parentalité (le fait d’être parent) qui aurait pu s’il avait été développé permettre aux femmes et aux hommes en difficultés de procréation de fonder aussi une famille ! Mais que non ! La légendaire solidarité africaine ici n’est rien devant le désir d’avoir un enfant de son sang et quand on ne peut pas l’avoir, alors on cache, on simule une grossesse et enfin on commet l’irréparable ; le vol d’un nourrisson oubliant que ce n’est pas seulement un nourrisson qu’on vole, mais toute une vie que l’on brise. Édith-Thérèse témoigne « je n’ai jamais cessé de chercher mon fils, quand j’ai eu ma fille il y a douze ans j’ai hésité à la prendre dans mes bras, quand j’ai fini par la prendre je l’ai serré si fort que j’ai failli l’étouffer, j’ai peur de la perdre parce que je ne voudrais pas me réveiller et découvrir qu’elle aussi est partie, mais en même temps quand je la prends je le fais maladroitement parce que c’est excessif ce que je fais. »

Les autorités camerounaises se sont arrangées depuis des lustres à vivre hors de toutes les conventions internationales qui régissent le droit d’adoption. Le Code de la Famille lui-même est absent ! Le flou artistique dans lequel est plongée la famille est un nid ouvert à tous les abus.

L’affaire Vanessa Tchatchou est l’arbre qui cache la forêt et le Cameroun ne se réconciliera avec lui-même qu’en permettant à des centaines d’enfants, ses enfants (les enfants du Cameroun) privés de l’affection de leurs familles biologiques de les retrouver. Le Cameroun ne se construira que quand il décidera enfin de mettre à nu un certain nombre de ses serviteurs qui se sont retrouvés impliqués dans ces pratiques qui montrent à suffisance que le pays de Paul Biya n’est pas encore sorti du traumatisme de l’esclavage.

Rien ne justifie aujourd’hui le maintien au gouvernement de madame Catherine Bakang Mbock, ministre des affaires sociales impliquée et compromise au moins dans deux dossiers de trafic de nourrissons comme rien ne justifie en réalité que madame Caroline Dikum épouse Atangana ex Bikoé soit partie du tribunal de Grande Instance de Mfou pour le ministère de la Justice dans ce que beaucoup de Camerounais qualifient d’arrogance de la classe régnante face à la misère du peuple celui qui a toujours eu pour richesse ses enfants et qui se retrouve privé d’eux aujourd’hui de la pire des manières. Tout le monde sait et le confesse, il n’existe aucune législation au Cameroun pour protéger la famille et l’ordonnance de 1981 qui définit le Code de la famille en vigueur au Cameroun en ce moment n’est qu’une copie bien pâle du Code civil de Napoléon de 1804. Est-ce donc normal que les Camerounais qui se targuent d’être un collège d’universitaires et de savants ne soient pas capables d’offrir à leur pays un Code de la Famille ?

Oui, la famille est en crise au Cameroun, l’avouer n’est pas trahir le peuple camerounais, l’avouer s’est accepter de se lancer dans un grand chantier de redéfinition de la famille et de restructuration de ce qui s’est brisé hier et il n’y a pas une main de trop dans ce grand chantier. Depuis les chefs traditionnels jusqu’aux chefs religieux en passant par toutes les forces vivent de ce pays, chacun en ses titres et qualités le moment est venu de sauver la famille parce qu’il faut redéfinir sa structure anthropologique, observer son expression sociologique et enfin exiger son encadrement juridique, c’est possible et c’est maintenant que nous devons le faire.

Dr Vincent-Sosthène FOUDA

Auteur de : Notions d’échec ou de réussite dans la filiation adoptive : analyse juridico-sociologique, Paris, Harmattan, 2002.

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