13/05/2012 04:20:35
Thierry Vircoulon (ICG) : « Au Kivu, la solution est politique»
Pour Thierry Vircoulon, responsable de l'Afrique centrale d'International Crisis Group (ICG), la crise qui secoue les Kivu n'est pas uniquement militaire, elle est aussi politique et la tentative d'arrestation de Ntaganda retarde son règlement.
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Thierry Vircoulon

Au Nord-Kivu, dans l'Est de la République démocratique du Congo (RDC), les combats déclenchés par la traque du général Bosco Ntaganda, que Kinshasa cherche à capturer ont provoqué un regain de violence. Pour Thierry Vircoulon, responsable de l'Afrique centrale d'International Crisis Group (ICG), la crise qui secoue les Kivu n'est pas uniquement militaire, elle est aussi politique et la tentative d'arrestation de Ntaganda retarde son règlement.

Depuis le 29 avril, de violents combats ont opposé, dans la province du Masisi, l'armée régulière de République démocratique du Congo (FARDC) aux hommes de Bosco Ntangada. Ce général Congolais, ex-rebelle du CNDP (groupe militaire défendant les intérêts des Tutsi de la région) est recherché par la Cour Pénale Internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité. Longtemps protégé par le régime de Joseph Kabila, qui l'avait intégré au sein de l'armée, Ntaganda est devenu en quelques semaines persona non grata en RDC pour la communauté internationale. Sous pression de ses principaux bailleurs, Joseph Kabila décide de l'arrêter en lançant une vaste opération militaire dans l'Est du pays pour le dénicher. Ntaganda se réfugie avec ses hommes dans ses terres du Masisi, puis dans le parc des Virunga, à la frontière du Rwanda.

En moins de deux semaines, les combats ont provoqué l'exode de plus de 500.000 de personnes dans le Masisi. Cette traque constitue un nouveau cour dur pour la population civile du Nord-Kivu, cruellement touchée par une guerre larvée qui secoue la région depuis plus de 15 ans.

L'arrestation probable de Bosco Ntaganda peut-elle résoudre l'insécurité qui règne à l'Est de la RDC ?

Tout d'abord, le CNDP, ce mouvement politico-militaire dont Bosco Ntganda est le leader, survivra à l'arrestation éventuelle de son chef. Deuxième problématique : cette tentative d'arrestation a télescopé le résultat des élections ratées de novembre 2011, puisqu'au Nord-Kivu, les élections législatives ont été annulées dans le Masisi, qui s'avère être le fief de la communauté tutsi, là où est actuellement réfugié Bosco Ntaganda. Ce qui est en jeu pour les Tutsi congolais, avec ces élections, c'est bien sûr le contrôle des institutions politiques du Nord-Kivu. Et en observant cette intervention militaire contre Ntaganda, un certain nombre de Tutsi se sont dit qu'il y avait une volonté de Kinshasa de désarmer la communauté tutsi et de réduire son poids politique au Nord-Kivu. D'autant que les élections provinciales sont repoussées… en 2013 ! On se retrouve donc dans une situation d'incertitude politique complète sur l'avenir de la province.

Alors que Kinshasa semble vouloir régler la question militairement, vous pensez que la situation ne peut se régler que politiquement ?

Il est clair qu'il y a un fond de vérité dans la revendication du CNDP sur la mise en place de l'accord politique de 2009 (qui prévoyait l'intégration du CNDP dans la vie politique congolaise, ndlr). Le CNDP était rentré dans l'armée régulière, au point de contrôler une bonne partie de l'armée dans l'Est de la RDC, mais n'avait pas encore fait sa mue politique. Cette mue devait se faire à travers les élections de novembre 2011, aussi bien sur le plan national que provincial, or cela n'est pas encore fait. Donc le CNDP reste plus un mouvement armé, qu'un parti politique : sa transformation reste à faire. On peut d'ailleurs comparer le CNDP avec l'UPC, un autre mouvement rebelle d'Ituri, qui lui, a désormais des représentants politiques depuis 2006 et en aura encore dans les prochaines assemblées. Le problème réside dans la mue politique du CNDP. Il faut que les conditions soient réunies pour qu'elles se fassent, cela apaisera certainement les tensions.

Autre phénomène inquiétant, ce sont les autres groupes rebelles comme les Maï-Maï ou les FDLR qui ont senti qu'il y avait une fenêtre d'opportunité avec la mutinerie de Bosco Ntaganda pour se positionner et rebattre un peu les cartes avec les élections. Cette situation actuelle dans les Kivu est vraiment le reflet de tout ce qui n'a pas été achevé et réalisé lors du dernier mandat de Joseph Kabila, à savoir la fin des groupes armés dans l'Est du pays.

Pourquoi l'accord de paix de 2009 n'a pas été respecté ? Pourquoi le CNDP n'a pas eu accès aux institutions politiques congolaises ?

Essentiellement à cause de l'opposition des nombreuses communautés du Nord-Kivu, comme les Nande, les Hunde... qui ne veulent pas que les Tutsi du Nord-Kivu occupent une place trop grande. La composante militaire de l'accord 2009 a été mise en place (l'intégration des rebelles du CNDP dans l'armée régulière, ndlr). Cette composante militaire a alors provoqué de nombreuses controverses  et de nombreuses oppositions au Nord-Kivu et j'ai le sentiment que le gouvernement de Kinshasa n'a pas voulu aller trop loin dans l'application du volet politique de l'accord. Il y avait une sorte de modus vivendi avec le CNDP : le mouvement continuait de contrôler 90% de l'armée dans le Nord-Kivu et la question politique devait être réglée avec ces élections. Ils ont pu vivre comme cela pendant 2 ans, mais aujourd'hui, on est arrivé à terme.

Quelle est la position du Rwanda voisin sur le "cas Ntaganda" et a-t-elle évolué ?

Je crois que Kigali n'avait pas l'intention d'apparaître comme soutenant quelqu'un qui était recherché par la Cour pénale internationale (CPI). C'était très mauvais en terme d'image. Par contre, Kigali est toujours très sensible à l'argument de la sécurité des Tutsi congolais et souhaite toujours garder la main sur la situation militaire au Nord-Kivu. Par conséquent, certaines voix se sont élevées à Kigali pour dire que, finalement, cette tentative d'arrestation était un peu "téméraire" et que Bosco Ntaganda jouait un rôle important dans l'équation de paix au Nord-Kivu et qu'il fallait faire très attention à un possible retour des FDLR (milice commandée par d'anciens génocidaires hutu, ndlr). On voit de nouveau l'argument sécuritaire agité par Kigali qui ne verrait pas d'un très bon oeil le désarmement des Tutsi au Nord-Kivu.

L'arrestation de Bosco Ntaganda, aussi légitime soit-elle, ne résoudrait donc aucun des problèmes qui secouent l'Est de la RDC ?

L'arrestation de Ntaganda ne résout aucun des problèmes parce qu'il s'agit  essentiellement de problèmes structurels et non pas de problèmes individuels qui dépendent d'une ou deux personnes. Ce sont des problèmes de relations intercommunautaires, de représentativités politiques… et ce n'est pas en fraudant les élections qu'on les règle. La tentative d'arrestation de Bosco Ntaganda a ainsi réouvert la compétition pour le pouvoir au Nord-Kivu.

Propos recueillis par Christophe RIGAUD

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