15/05/2012 02:06:11
Devoir d'injustice
Première question : comment peut-il y avoir dans une République un devoir d’injustice ? Deuxième question : comment les intellectuels nationalistes comme vous peuvent-ils défendre des gens qui sont accusés de crimes économiques contre notre pays, et qui doivent payer ?
Le Messager
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Charly Gabriel Mbock

Même si l’ouvrage collectif intitulé « l’opération Epervier au Cameroun » et publié sous la coordination scientifique de Charly Gabriel Mbock faisait l’objet de 20 cérémonies de dédicace, il trouverait toujours la même affluence de curieux –pas forcément d’acheteurs, hélas !- et les auteurs auraient à répondre pratiquement aux mêmes questions, en raison de son sous-titre qui, sous forme de la question « Un devoir d’injustice ? », suggère à priori aux lecteurs que les poursuivis sont victimes d’une injustice.

Première question : comment peut-il y avoir dans une République un devoir d’injustice ? Deuxième question : comment les intellectuels nationalistes comme vous peuvent-ils défendre des gens qui sont accusés de crimes économiques contre notre pays, et qui doivent payer ?

Les réponses, de mon point de vue sont simples. L’Opération épervier, ainsi nommée, au demeurant, par la presse, avait été annoncée comme une procédure de lutte contre la corruption. Et nous savons tous qu’au Cameroun aujourd’hui, du sommet à la racine de l’Etat et de la nation, le développement et la compétitivité économique, autant que le processus démocratique, sont plombés par cette corruption qu’on peut stratifier en haute corruption (celle des rétro-commissions qui tuent les marchés publics et les investissements directs, notamment étrangers), moyenne corruption (celle des agents de l’Etat qui ont privatisé les services publics au point d’en faire leur fonds de commerce), et petite corruption ou corruption de base qui sévit dans la société, et jusqu’au sein des familles entre parents et enfants.

La corruption s’avérant une source évidente d’inégalités et d’injustices du fait qu’elle  éradique le mérite et paralyse les capacités d’initiative, est en elle-même plus criminelle qu’un détournement de deniers publics que l’on peut éventuellement rembourser. De manière générale, que l’acte de corruption fasse l’objet d’une offre du corrupteur,  ou d’une demande du corrompu, il cause généralement à la société, de manière directe ou indirecte, des dommages irréparables. Pour autant, et depuis le début de l’opération Epervier, quelqu’un peut-il nous dire combien de procès ont-ils été instruits contre la corruption ?

Nous honorer par la qualification « d’intellectuels nationalistes » devrait impliquer que nous ayons le bénéfice du droit, voire du devoir de discernement entre : une accusation qui part d’une rumeur, d’une dénonciation, d’une appréciation erronée de situation, etc ; une inculpation qui obéit à une procédure légale imaginée par le législateur pour permettre le respect des droits individuels en la circonstance, y compris celui de la présomption d’innocence ; la responsabilité pénale individuelle du délinquant ; la responsabilité morale et ou politique, le cas échéant, d’un donneur d’ordre ; les circonstances aggravantes ou atténuantes du délit qualifié ; l’existence ou non de débats contradictoires au cours des procès ;  l’égalité de tous devant les lois (procédures d’accusation, d’enquêtes, d’inculpation, liberté des moyens de défense etc.)

Lorsque toutes ces conditions sont remplies autour et dans un procès, et conjuguent avec une indépendance certaine de la magistrature qui statue, il se trouve alors derrière chaque « affaire » une  incertitude qui en sport est dite « glorieuse », quant au verdict du juge qui seul met fin aux débats contradictoires, et substitue aux présomptions de culpabilité ou d’innocence, une certitude établie, ou à tout le moins, le bénéfice du doute pour l’accusé.

Si au contraire les conditions  précitées, qui sont  des indicateurs d’un Etat de droit, ne sont pas remplies, si elles le sont  à tête chercheuse, ou sont occultées de manière systémique au détriment des soupçonnés, et que par ailleurs, donnant l’impression d’être aux ordres, ou refusant de dire le droit, les juge sont convertis à la religion des politiques qui veut qu’un accusé n’aille devant le juge que pour être condamné. Alors, il y a tout lieu de penser que l’opération Epervier souffre d’une confusion de buts. Et de cette apparence  manifeste à penser que le pouvoir judiciaire au Cameroun serait astreint à un devoir d’injustice, il n’y avait qu’un pas qu’avec un peu d’imagination, Charly Gabriel Mbock et ses co-auteurs ont franchi, avec le risque de devoir s’en expliquer à chaque séance de dédicace.

Le porte-parole du gouvernement camerounais disait récemment que « quand on est coupable, il faut se présenter devant les tribunaux », indiquant ainsi que dans le système judiciaire camerounais apparemment aux ordres de l’Exécutif, on est  d’office  coupable quand on est accusé, et on doit se présenter au tribunal juste pour recevoir son mandat de dépôt.  Un Etat ne peut se prévaloir d’une telle conception de la Justice, et en même temps  empêcher les esprits mal tournés de penser que « le devoir d’injustice » est un principe original de Droit camerounais ! Et comme disait justement ce Charly Mbock lors de la dernière séance de  dédicace le 9 mai à Yaoundé, le discours dominant a proclamé le Cameroun « Etat de droit » sous prétexte qu’on y fait des lois, alors que le vécu judiciaire du Cameroun révèle qu’un Etat de lois ne suffit pas à faire un Etat de droit. Il ajoutait que  le Cameroun ne semble multiplier les lois et les institutions judiciaires que pour mieux priver les justiciables camerounais de justice.

Ceux qui, malgré tout suspectent gratuitement les auteurs de « L’opération Epervier au Cameroun, un devoir d’injustice » ? devraient désormais, comme moi ici, faire leurs les questions ci-après posées au public de Yaoundé à l’occasion de ladite séance :

1   La justice du Cameroun est-elle indépendante comme l’exige la règle d’or de la séparation des pouvoirs dans toute nation à prétention  démocratique et républicaine ?

2) pourquoi tout s’est-il fait pour convaincre l’opinion que les prisonniers de l’Epervier sont en fait « les Prisonniers du Président » (ce qui pourrait signifier prisonniers politiques) ?

3) le présidentialisme monarchiste de la Vè République de France, que le Cameroun colonisé a copié, suffit-il à expliquer la caporalisation de la justice (avec) toute la mal gouvernance qui en découle au Cameroun, dès lors que le maître colonial dont nous serions « le meilleur élève » combat, lui, l’ingérence de l’Exécutif dans le Judiciaire ?

4)  D’où vient-il que dans les mêmes circonstances, pour les uns, on arrête des délinquants présumés, alors que pour les autres, ce sont les poursuites qu’on arrête ? 

5) Peut-on parler d’Etat de droit quand la justice juge opiniâtrement à charge, et que la présomption d’innocence est évincée par la présomption de culpabilité ? 

Et si vous êtes parvenus aux mêmes réponses que les auteurs du livre, vous conviendrez avec nous que la médiatisation scandaleuse et humiliante organisée autour des arrestations des proies de l’Epervier n’est pas pour éclairer le peuple, mais pour l’éblouir, et surtout détourner son regard et sa réflexion de certaines exigences de nature à mettre à mal le gouvernement.  Or la justice est censée être rendue au nom dudit peuple. Et il suffit qu’un peuple ait des doutes sur sa justice pour que les procès intentés et les verdicts rendus au nom du peuple soient suspects.

Au regard de tout ce qui précède, comment ne pas conclure avec nous que pour le moment, l’opération Epervier a désillusionné et conduit le peuple du Cameroun à douter de sa justice.  Et c’est vraiment   un grave préjudice que subit l’ensemble de la nation camerounaise.

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