15/05/2012 02:21:00
Le bilinguisme officiel camerounais. Dangereux alibi ou chance inou´e?
Nous nous proposons dans cette contribution de faire en quatre temps un état des lieux du bilinguisme camerounais aujourd’hui. Après une rapide évocation de l’envers du décor pour nous pencher sur certaines faiblesses de cette option linguistique camerounaise, nous essayerons, à travers une typologie des candidats au bilinguisme...
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En accédant à l’indépendance, beaucoup de pays africains ont  choisi la langue de l’ancienne puissance coloniale, pour des raisons de pragmatisme politique. Le Cameroun pour sa part a choisi le bilinguisme français-anglais, par fidélité à son double héritage culturel colonial.  Aujourd’hui, lorsqu’on regarde une carte des langues officielles sur le continent, on constate que les choix linguistiques faits à l’indépendance ne sont pas restés figés. En Afrique aujourd’hui, l’adoption ou le maintien dans le temps d’une langue officielle ne dépend pas uniquement de l’histoire coloniale du pays concerné, mais aussi de sa  situation géographique, de ses ambitions sous-régionales ou de ses orientations économiques.

A titre d’illustration, citons quelques exemples en Afrique. La Guinée Equatoriale, ancienne colonie espagnole du Golfe de Guinée, a érigé le français comme sa deuxième langue officielle après l’espagnol, ce qui a facilité son intégration économique dans la Cemac  et son adhésion à la Francophonie.

Le Ghana, pays anglophone en Afrique de l’Ouest, est devenu membre observateur de la Francophonie et accorde désormais à la langue française une place très importante dans son système éducatif.

Le Nigeria fait la même chose que le Ghana, conscient du fait que son statut de puissance économique et démographique sous-régionale passe par la maîtrise de la langue française par ses citoyens candidats à une carrière internationale dans une Afrique de l’Ouest majoritairement francophone. Parallèlement, le Rwanda vient d’adopter l’anglais comme troisième langue officielle (en plus du français et du kenyarwanda), suite à une brouille diplomatique avec la France.

Le Mozambique – pays lusophone de l’Afrique de l’Est - est devenu membre du Commonwealth  et a fait de l’anglais l’une de ses langues majeures, parce qu’il se trouve au cœur d’une région où domine la langue de Shakespeare.

De même le Gabon, la Côte d’Ivoire, la République Démocratique du Congo et plusieurs autres pays francophones du continent, ont compris que l’anglais est une langue planétaire absolument incontournable. En somme, on peut affirmer qu’un puissant vent d’anglophilie souffle dans tous les pays non anglophones en Afrique.

L’option bilingue du Cameroun se trouve donc, 50 ans après, amplement confirmée par l’Histoire.  Nous nous proposons dans cette contribution de faire en quatre temps un état des lieux du bilinguisme camerounais aujourd’hui. Après une rapide évocation de l’envers du décor pour nous pencher sur certaines faiblesses de cette option linguistique camerounaise, nous essayerons, à travers une typologie des candidats au bilinguisme, d’en comprendre les enjeux actuels et futurs, puis nous décrypterons les nouvelles raisons qui rendent ce bilinguisme aujourd’hui encore plus impératif qu’hier, et enfin, par pragmatisme et sur la base de notre expérience de formateur bilingue, nous indiquerons comment un adulte pourrait s’y prendre pour vite maîtriser la langue étrangère de son choix.

I – Le bilinguisme officiel, un dangereux alibi ?

La Constitution du Cameroun de 1996 stipule que « les langues officielles de la République du Cameroun sont le français et l’anglais, les deux langues étant d’égale valeur. L’Etat garantira la promotion du bilinguisme dans le pays et s’efforcera de promouvoir et de protéger les langues nationales ». Mais sur le terrain, la politique du bilinguisme connaît un succès assez mitigé. Non seulement la loi du nombre donne la prééminence au français en consacrant une espèce de marginalisation de l’anglais, mais surtout le bilinguisme officiel sert d’alibi à trois défaillances imputables à l’Etat.

I – 1  La mort programmée des langues autochtones ?

En concentrant tous ses efforts sur la promotion du bilinguisme français-anglais, l’Etat a malheureusement oublié les langues autochtones. Aucune promotion officielle pour ces langues qui, malgré quelques privées, restent les parents pauvres dans l’aménagement linguistique du pays. Cela est symptomatique du sort réservé aux cultures et aux langues locales. Tout se passe comme si le Cameroun n’aurait besoin que des langues et des cultures étrangères pour son émergence. Pourtant une politique culturelle intégrale, à la fois africaniste et ouverte (à la fois verticale et horizontale), aurait dû amener les décideurs à promouvoir certaines langues locales pour des besoins d’identité culturelle et de fierté pour les Camerounais, pour que ceux-ci ne présentent pas au rendez-vous « du donner et du recevoir » en quémandeurs complexés, mais en contributeurs éclairés à la culture universelle.

On connaît sur le continent des exemples de promotion stratégique des langues autochtones pour les raisons évoquées plus haut. Le cas du Nigeria est édifiant à cet égard : ce pays a développé trois langues dites majeures  qui y sont promues dans les médias et enseignées à l’école : le haussa dans le Nord, l’igbo dans le Sud-Est et le Yorouba dans le Sud-Ouest. Cela témoigne du respect des décideurs nigérians pour la culture locale. Le cas de l’Afrique du Sud est aussi digne d’intérêt : à la fin de l’Apartheid en 1994, ce pays a choisi de promouvoir onze langues officielles d’égale valeur, parmi lesquelles les deux langues coloniales (l’anglais et l’afrikaans) et neuf langues parlées par les communautés noires.

Le but était de mettre sur pied une politique linguistique originale visant à la fois la nécessaire réconciliation entre les diverses communautés du pays et une indispensable ouverture au monde. Revenant au Cameroun, comment peut-on croire que nos décideurs n’aient pas compris, en 50 ans, qu’après avoir demandé et obtenu l’indépendance du pays, c’était de leur part une forfaiture impardonnable que de continuer à prendre, notamment en matière linguistique et culturelle,  des décisions manifestement basées sur un mépris souverain des valeurs locales, juste comme au temps de la colonisation ?

Le résultat est là aujourd’hui, à la fois désolant et désopilant : tout est culturellement sens dessus dessous, comme si le pays avait choisi de tourner le dos à tout patriotisme en matière culturelle. Cela est d’autant plus grave que les jeunes Camerounais d’aujourd’hui ignorent leurs langues autochtones, et se contentent du français ou de l’anglais. Tout se passe comme si les pouvoirs publics camerounais avaient programmé la mort des langues autochtones dans un proche avenir, car si une langue n’est pas parlée par les jeunes générations dans une communauté, elle s’éteint et meurt de sa belle mort. Pourtant, le pays était bien parti pour bâtir un modèle culturel original basé sur un fond africain traditionnel qui resterait largement ouvert aux influences jugées  positives venant des autres peuples du monde.

I – 2  La promotion du bilinguisme au Cameroun : juste le service minimum ?

Peu de Camerounais sont réellement bilingues en réalité, après plus d’un demi-siècle de bilinguisme officiel.  Chaque citoyen se perçoit comme un anglophone ou comme un francophone.  Un pays bilingue, avec des citoyens monolingues. On entend souvent ce genre de critiques. Pourquoi cette timidité de l’Etat dans la promotion du bilinguisme sur le terrain ? Pourquoi des textes officiels encore publiés uniquement en français ? Pourquoi la majorité des officiels francophones ne s’expriment-ils pas en anglais en situation formelle ?

Pourquoi, dans le système éducatif camerounais par exemple, l’Etat s’est-il limité à une juxtaposition dans le pays de deux sous-systèmes (anglophone et francophone) au niveau du primaire et du secondaire, pour ne « tolérer » le bilinguisme que dans l’enseignement supérieur, alors que l’institution de la parité linguistique dès 1961, de la maternelle au supérieur, aurait à ce jour moulé des millions de Camerounais dans le bilinguisme intégral ? Si pour accéder à certains postes importants dans la sphère sociopolitique, un certain niveau de bilinguisme était exigé des postulants, cela indiquerait nettement la voie à suivre : chaque citoyen saurait ce qu’il gagne à être bilingue, ou alors, ce qu’il perd à rester monolingue. Si l’Etat avait mis dans l’implémentation du bilinguisme tous les moyens nécessaires, la proportion des Camerounais bilingues serait certainement beaucoup plus significative aujourd’hui.

I-3 La marginalisation culturelle des anglophones ?

Pour certains intellectuels anglophones, le bilinguisme cacherait en réalité le refus de l’Etat de voir les anglophones exercer une influence culturelle significative dans le pays. Sinon, pourquoi l’Etat refuse obstinément une application stricte et comptabilisable du biculturalisme, c’est-à-dire une association intelligente et dynamique des éléments culturels anglais et français, ce qui aurait certainement fait la force et l’originalité du Cameroun réunifié.

Selon Christian Cardinal Tumi, la réalité est d’ailleurs plus grave qu’on ne croit. Il affirme en effet que les anglophones, même lorsqu’ils sont nommés à des postes élevés dans l’administration pour des raisons d’intégration nationale, disposent de peu de marge de manœuvre, et ne peuvent donc pas impacter (culturellement) sur le système. Il écrit à cet égard : « Les ennuis quotidiens du Premier Ministre anglophone sur certains dossiers, le manque de respect répété, chronique et ouvert dont il est l’objet de la part de certains membres du gouvernement, aggravent une situation déjà fort embarrassante » . D’ailleurs, cette situation ne date pas d’aujourd’hui. Déjà en 1964, Bernard Fonlon déplorait ce même état de fait : « Après la Réunification, on conduit sa voiture maintenant à droite, le franc a remplacé la livre comment monnaie courante, l’année scolaire a été alignée sur celle des francophones, le système métrique a remplacé les mesures britanniques, mais en vain ai-je cherché  une seule institution ramenée du Cameroun anglophone. L’influence culturelle des anglophones reste pratiquement nulle » .

En effet, dans une la république, la majorité doit pouvoir ménager la minorité, dans un esprit d’inclusion. Sinon, cela aboutit à ce sentiment largement partagé par les anglophones d’être culturellement muselés et comprimés, malgré tout le ramdam fait autour du bilinguisme.

Après  cette évocation des « dégâts collatéraux » de la politique du bilinguisme officiel, il convient à présent de considérer, tout aussi objectivement, les points positifs d’une politique linguistique considérée comme une chance inestimable tant pour les individus que pour le pays, car on en découvre chaque jour de nouvelles vertus. Un succès et un attrait qui justifient d’ailleurs l’engouement de plus en plus marqué des citoyens à devenir bilingues ces dernières années, ou du moins à s’assurer que les jeunes générations le deviennent.

II  - Le bilinguisme de plus en plus prisé

Le Programme de Formation Linguistique Bilingue (Pflb),  à travers son réseau de centres linguistiques régionaux, a déjà formé depuis 1989 des milliers de citoyens bilingues, et  d’autres centres linguistiques privés se créent chaque jour dans le pays. La formation bilingue est donc devenue un créneau porteur, notamment du côté francophone. Du côté anglophone cependant, l’engouement semble nettement moins marqué (une frilosité habituelle des groupes minoritaires). Une petite enquête effectuée entre 2005 et 2010 auprès d’une centaine d’apprenants au Centre Linguistique de Douala nous a permis de dresser une typologie sommaire des candidats actuels au bilinguisme (francophones et anglophones), ainsi que de leurs véritables motivations profondes. Cette étude nous a permis de dégager six groupes bien identifiables de candidats :


*    Les étudiants et les chercheurs d’emploi. C’est le groupe sociologique le plus nombreux. Ils sont conscients des difficultés rencontrées par leurs aînés monolingues dans un passé, et ne souhaiteraient pas se retrouver dans le même piège. Par conséquent, c’est avec un réel engouement qu’ils s’adonnent à un apprentissage plus fonctionnel et moins scolaire de leur deuxième langue officielle. Bien plus, comme ils sont jeunes et sensibles aux oripeaux de l’émigration vers l’Occident,  ils souhaitent pouvoir y séjourner soit pour poursuivre leurs études, soit à la recherche d’un emploi. Ces dernières années au Cameroun en effet, le désir d’émigration vers l’Europe ou vers les Etats-unis est resté très fort au sein de ce groupe qui, malgré la médiatisation extrême des misères et des déboires des sans-papiers en Occident, n’a toujours pas renoncé à son désir d’y aller tenter sa chance.  Dans ces conditions, devenir bilingue est une planche de salut, car cela constitue pour eux la meilleure façon de se préparer à cette émigration synonyme de salut.

*    Les employés et les cadres des grandes entreprises. Le désir du bilinguisme est ici associé à leur volonté de conserver leurs emplois ou d’être promus à des postes de responsabilité au sein de leurs entreprises. En effet, ils sont souvent mutés dans d’autres localités dans le pays, et doivent pouvoir travailler partout, que ce soit en zone anglophone ou en zone francophone, avec un même degré de compétence linguistique. Ils prennent donc leur formation bilingue au sérieux, et s’y engagent avec détermination.


*    Les opérateurs économiques. Comme patrons, ils sont encore plus déterminés que leurs employés ou cadres, étant donné la nature de leur activité essentiellement tournée vers l’étranger. Par e-mail ou par téléphone, ils ont des contacts d’affaires réguliers et suivis avec des partenaires installés aux quatre coins du monde, notamment dans les pays tels que Dubai, la Chine, la Corée du Sud, le Japon, les Etats-Unis ou l’Union Européenne. Qu’ils soient francophones ou anglophones, ils connaissent la valeur inestimable du multilinguisme dans ce genre d’activités. Ils sont conscients que, pour des raisons de stricte confidentialité, il vaut mieux se passer des services d’un interprète. Ce groupe d’apprenants a toujours des objectifs et des besoins linguistiques très précis, et fait montre d’une inébranlable volonté de maîtriser aussi rapidement que possible le vocabulaire en usage dans leur secteur d’activité.

*    Les fonctionnaires et agents de l’Etat. A travers le jeu des affectations, des mutations et des promotions, tout fonctionnaire ou agent de l’Etat peut être appelé à travailler n’importe où dans le pays. Bien plus, ils devraient normalement être en mesure de servir les usagers dans les deux langues, quelle que soit la localité où ils exercent. Si les représentants et porte-parole de l’Etat que sont les fonctionnaires ne parlaient pas eux-mêmes les deux langues officielles du pays, cela serait perçu comme un sérieux coup de massue asséné à la politique du bilinguisme officiel prôné par l’Etat.


*    Les leaders d’opinion, les personnalités publiques, les artistes et les élites. Ceux-ci ressentent eux aussi la nécessité absolue d’être bilingues dans le contexte camerounais, pour bénéficier d’une plus large audience. Leur statut spécial leur impose en effet de s’adresser à la totalité du public national ou international, notamment quand ils sont sollicités par  les médias. Lorsque ceux qui ont des messages à transmettre au public s’expriment en français et en anglais, ils sont perçus comme des rassembleurs, ce qui est très positif pour leur image au Cameroun.

*    Les chercheurs et les internautes. Au Cameroun comme partout ailleurs, l’Internet offre des possibilités inouïes aux chercheurs et aux internautes en général. Ces derniers connaissent la valeur inestimable du multilinguisme dans leur recherche d’informations conservées dans le système. Comme la toile est mondiale, bien entendu le multilinguisme y règne en maître absolu, avec comme toujours l’anglais faisant la course en tête par rapport aux autres langues. Les internautes multilingues ont donc un avantage indéniable sur leurs homologues monolingues par rapport à leur capacité à tirer le meilleur parti de ce merveilleux système de stockage d’informations. 

En somme, comme le montre bien la typologie présentée ci-dessus, le bilinguisme constitue un avantage comparatif réel pour tout le monde. D’ailleurs ne dit-on pas que l’illettré de demain sera celui ou celle qui ne pourra pas changer de code linguistique au moment opportun ? Le phénomène ira certainement en s’amplifiant, d’autant plus que de nouvelles raisons, encore plus pressantes à l’ère de la globalisation des échanges, sont venues rendre encore plus impérieuse la nécessité pour tous les Camerounais d’être bilingues aujourd’hui. Quelles sont donc ces nouvelles raisons en faveur d’un bilinguisme encore plus renforcé?

Sa’ah François GUIMATSIA

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Reférences

(i)  CEMAC : Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale
(ii)  Christian Cardinal Tumi : Ma foi : un Cameroun à remettre à neuf. Editions Veritas, Douala, page 35
(iii)  Bernard Fonlon, Construire ou Détruire, Abbia, Yaoundé, 1964, page 37
(iv)  Le PFLB est un organisme de promotion du bilinguisme placé sous la tutelle de la Présidence de la République.  Il fait un travail remarquable dans neuf des dix régions du pays.

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